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Géopolitique

Aksoum, la capitale oubliée d’Éthiopie

Quatrième épisode de notre série d’été « Les capitales oubliées ». Chaque capitale perdue est un miroir tendu au présent : pourquoi les empires s’effondrent-ils, et qu’est-ce qui fait qu’une ville cesse d’être le centre du monde ? Capitale d’un empire que les Perses rangeaient

Quatrième épisode de notre série d’été « Les capitales oubliées ». Chaque capitale perdue est un miroir tendu au présent : pourquoi les empires s’effondrent-ils, et qu’est-ce qui fait qu’une ville cesse d’être le centre du monde ?

Capitale d’un empire que les Perses rangeaient parmi les quatre plus grands du monde, Aksoum domina la mer Rouge et fut le premier État africain à se convertir au christianisme.

Son déclin éclaire le basculement des routes commerciales et la montée de l’islam — et son site, meurtri par la récente guerre du Tigré, reste un enjeu de mémoire brûlant.

Au IIIᵉ siècle de notre ère, le prophète perse Mani rangeait Aksoum parmi les quatre plus grands empires du monde, aux côtés de Rome, de la Perse et de la Chine. Aujourd’hui, qui, hors d’Éthiopie, saurait situer cette ancienne capitale sur une carte ? Peu de capitales déchues illustrent aussi bien l’oubli dans lequel peut sombrer une puissance jadis universelle. Pourtant, les obélisques géants qui se dressent encore sur le plateau du Tigré témoignent d’une grandeur que l’histoire a injustement effacée.

Un empire entre deux mondes

Le royaume d’Aksoum s’épanouit, du Iᵉʳ au VIIᵉ siècle, sur les hauts plateaux du nord de l’actuelle Éthiopie et de l’Érythrée. Sa puissance reposait sur le commerce : maître du port d’Adulis sur la mer Rouge, il contrôlait les échanges entre l’Empire romain, l’Arabie et l’Inde — ivoire, or, émeraudes, soie, épices, sel transitaient par ses routes. À son apogée, l’empire s’étendait sur l’Éthiopie, l’Érythrée, une partie du Soudan, et jusqu’au Yémen, sur l’autre rive de la mer Rouge. Aksoum, la capitale, était une métropole de quelque 20 000 habitants.

Cette civilisation africaine était d’un raffinement remarquable. Elle frappait sa propre monnaie d’or, avait développé son écriture, le guèze, et érigeait des stèles monumentales : la plus grande, aujourd’hui à terre et brisée, mesurait une centaine de pieds et pesait plus de 500 tonnes — l’une des plus grandes sculptures monolithiques jamais taillées et transportées. Surtout, au IVᵉ siècle, sous le roi Ezana, Aksoum devint le premier État d’Afrique subsaharienne à adopter le christianisme, bien avant la plupart des royaumes européens. Cet héritage chrétien irrigue encore aujourd’hui l’identité éthiopienne.

Au IIIᵉ siècle, un prophète perse rangeait Aksoum parmi les quatre grands empires du monde. Quinze siècles plus tard, le monde l’a presque oublié.

Quand les routes se déplacent

Comment une telle puissance a-t-elle pu disparaître des mémoires ? Le déclin d’Aksoum est une leçon de géographie économique. Plusieurs facteurs se conjuguèrent. D’abord une cause écologique : la surexploitation des sols fertiles du plateau provoqua érosion et appauvrissement, entraînant disettes et affaiblissement. Mais le facteur décisif fut le basculement des routes commerciales.

Au VIIᵉ siècle, la montée de l’islam bouleversa l’équilibre de la région. Les Arabes musulmans prirent peu à peu le contrôle naval de la mer Rouge, supplantant la domination chrétienne aksoumite. Privé de son débouché maritime, l’empire se retrouva économiquement isolé. La Mecque et les routes caravanières arabes devinrent les nouveaux carrefours du grand commerce ; Adulis et Aksoum furent contournées. À mesure que le monde chrétien d’Aksoum se trouvait encerclé par l’expansion de l’islam, la capitale s’étiola. Vers le Xᵉ siècle, elle avait cessé de frapper monnaie et perdu son rang. C’est exactement le sort de Samarcande, à l’autre bout du monde : une capitale que le déplacement des flux commerciaux a vidée de sa substance.

Fait remarquable, Aksoum ne disparut pas tout à fait. Longtemps après son déclin politique, les empereurs d’Éthiopie continuèrent d’y être couronnés, et la ville demeura le cœur spirituel de l’Église éthiopienne orthodoxe — qui affirme y conserver, dans une chapelle, l’Arche d’alliance. La capitale morte survécut en sanctuaire.

Une mémoire prise dans la guerre

L’actualité a brutalement rappelé qu’Aksoum n’est pas qu’un site archéologique endormi. La ville se trouve au cœur du Tigré, cette région du nord de l’Éthiopie ravagée entre 2020 et 2022 par une guerre civile d’une extrême violence, opposant le pouvoir fédéral éthiopien aux forces tigréennes. Aksoum, qui était avant le conflit une destination touristique majeure, a vu ses fouilles archéologiques interrompues et sa population frappée — la ville fut le théâtre, fin 2020, d’un massacre de civils qui a marqué les esprits.

Ce télescopage entre un patrimoine millénaire et une guerre contemporaine n’est pas un hasard. Le Tigré est précisément le berceau de l’identité éthiopienne, et Aksoum en est le symbole sacré. Se battre sur cette terre, c’est aussi se disputer un héritage : celui de la plus ancienne chrétienté africaine, celui d’un passé impérial que chaque camp peut revendiquer. La capitale oubliée du monde demeure, pour les Éthiopiens, un enjeu identitaire majeur.

Ce qu’Aksoum tend au présent

Aksoum tend au présent un double miroir. D’abord celui du déclin par déplacement : comme Samarcande, elle montre qu’aucune puissance commerciale n’est éternelle dès lors qu’elle dépend de routes qui peuvent se déplacer. Quand l’islam s’empara de la mer Rouge, le destin d’Aksoum fut scellé — non par une défaite militaire, mais par un changement de la carte des échanges. Les empires marchands sont à la merci de la géographie qui les a faits.

Ensuite, celui de l’oubli inégal. Pourquoi Rome, la Perse ou la Chine, contemporaines d’Aksoum, restent-elles dans toutes les mémoires, quand l’empire africain a sombré dans l’obscurité ? Parce que l’histoire, longtemps écrite depuis l’Europe et l’Asie, a regardé vers l’est et négligé l’Afrique. Aksoum nous rappelle que la mémoire des capitales n’est pas seulement affaire de grandeur passée, mais aussi de qui tient la plume. Redécouvrir Aksoum, comme le font aujourd’hui les archéologues — quand la guerre le permet —, c’est rétablir une vérité simple : le centre du monde n’a pas toujours été là où l’Occident le plaçait. Une capitale peut être oubliée non parce qu’elle fut petite, mais parce que personne, longtemps, n’a voulu s’en souvenir.

Prochain épisode : Angkor, la mégapole khmère engloutie par la jungle.

© Conflits

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