Peut-être avons-nous plongé un peu trop vite dans le tourbillon du monde. Nous voilà pris dans un maelström d’événements qui menace de nous déchiqueter et nous ne savons plus comment regagner la terre ferme. Il aurait sûrement fallu réfléchir avant de nous aventurer si loin… Maintenant, c’est trop tard, non ?
Ce n’est que trop vrai, confirme Anna Kornbluh. Nous avons perdu tout recul sur les événements présents, avait diagnostiqué en 2024 cette spécialiste américaine de la littérature dans son excellent livre Immediacy, or The Style of Too Late Capitalism [“L’Immédiateté ou le style du capitalisme trop tardif”, inédit en français]. Nous nous sommes laissés entraîner par l’allure étourdissante de l’immédiateté, qui semble si authentique.
Série d’été “Penseurs de demain”
L’été est presque fini et n’a pas été de tout repos. Face à l’accélération des crises climatiques et géopolitiques, il existe un moyen de déjouer l’humeur chagrine qui pourrait nous saisir. Le grand média allemand Die Zeit mise sur sept intellectuels et scientifiques “des plus prometteurs” pour nous aider à comprendre les plus grands défis de l’époque. “Leurs réflexions façonnent leurs champs respectifs : géopolitique du numérique, intelligence artificielle, droit, architecture, gériatrie, climat, philosophie. Certains sont déjà célèbres, d’autres le deviendront bientôt.” Afin d’aborder la rentrée du bon pied, Courrier international vous propose ces portraits en série chaque jour de cette semaine.
Épisode 1 - Hannah Ritchie manie les stats pour parer à l’écoanxiété
Épisode 2 - Katharina Pistor philosophe pour dompter le capitalisme
Épisode 3 - Francis Kéré façonne l’espace où cultiver le vivre-ensemble
Épisode 4 - Fei-Fei Li travaille à rendre l’IA vraiment intelligente
Épisode 5 - Chiara Herzog mobilise l’épigénétique pour soigner les femmes
Épisode 6 - Azadeh Akbari combat l’autoritarisme numérique des géants de la tech
Poser des limites
Nous avons remisé les partis et les syndicats. Nous avons remplacé les médias par les réseaux sociaux. Nous misons tout sur l’expérience personnelle (à chacun sa vérité) et la communication directe (personne ne parle au nom d’autrui). Quand soudain les crises s’enchaînent, si bien que tous nos repères s’effondrent. Une seule certitude : il est bien trop tard pour agir.
Anna Kornbluh, au contraire, théorise et défend une forme de gravité et de lenteur, ces rochers auxquels s’arrimer face à la tempête d’un présent qui file à toute allure. [Cette spécialiste de la littérature victorienne] les retrouve dans les romans parcourus d’un grand souffle d’Emily Brontë ou de Charles Dickens, qui réfléchissent selon elle à la lutte des classes et à la nécessité de poser des limites.
Mais pas seulement. Ces qualités irriguent aussi les relations complexes qui se développent dans les séries télévisées comme Succession, les œuvres d’art qui permettent de comprendre les systèmes qui dépassent notre entendement, et bien sûr au sein des institutions, des partis politiques et de tout ce qui nous met à distance du flux ininterrompu des événements. De quoi trouver un moment de répit pour répondre à l’éternelle question (car la réponse existe bel et bien !) : que faire ? Anna Kornbluh nous laisse face à une contradiction. Il est certes trop tard. Mais nous avons encore le temps.
Karlheinz Geissler, chercheur en temps : “Les montres sont les dictateurs modernes”
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