Deuxième épisode de notre série d’été « Les capitales oubliées ». Chaque capitale perdue est un miroir tendu au présent : pourquoi les empires s’effondrent-ils, et qu’est-ce qui fait qu’une ville cesse d’être le centre du monde ?
Capitale de l’Empire romain d’Orient pendant onze siècles, Byzance-Constantinople est tombée en 1453 — mais son héritage n’a jamais cessé d’être disputé.
Entre la Grèce, la Turquie et la Russie, trois nations se réclament aujourd’hui encore de la « seconde Rome ». Une capitale morte qui structure toujours les imaginaires.
Certaines capitales meurent en un jour ; d’autres n’en finissent pas de mourir. Constantinople appartient à cette seconde catégorie. Tombée aux mains des Ottomans le 29 mai 1453, après onze siècles de règne, elle continue pourtant de hanter le présent. Car sa dépouille symbolique reste l’objet d’une dispute entre trois nations — la Grèce, la Turquie et la Russie — qui se réclament chacune, à leur façon, de son héritage. Rarement une ville morte aura autant pesé sur les vivants.
Onze siècles de « seconde Rome »
Pour comprendre l’intensité de cette dispute, il faut mesurer ce que fut Constantinople. En 330 de notre ère, l’empereur Constantin refonde l’antique cité grecque de Byzance et en fait la nouvelle capitale de l’Empire romain. Quand Rome cesse d’être le centre du monde, Constantinople prend le relais : elle devient la « seconde Rome », capitale de l’Empire romain d’Orient — ce que les historiens appelleront plus tard l’Empire byzantin.
Pendant plus de mille ans, elle est la plus grande, la plus riche, la plus raffinée des villes du monde chrétien. Elle abrite la basilique Sainte-Sophie, érigée par Justinien au VIᵉ siècle, plus vaste cathédrale de la chrétienté pendant près d’un millénaire. Elle est le cœur de l’orthodoxie, le siège du Patriarcat œcuménique, le conservatoire du droit romain et de la culture grecque. Lorsqu’elle tombe enfin, après un siège mémorable, devant les canons du sultan Mehmed II, c’est une civilisation entière qui paraît s’éteindre.
Là où l’Occident parle, presque avec nostalgie, d’une « chute », le turc emploie le mot fetih — la conquête. Deux mots pour un même jour, et tout un monde entre les deux.
Trois héritiers pour une dépouille
C’est ici que commence la dispute. Car la mort de Constantinople a laissé un héritage si prestigieux que plusieurs nations s’en disputent encore la succession.
La Grèce, d’abord, pour qui Constantinople — Constantinoúpoli — demeure une blessure et un rêve. La ville était grecque par sa langue, sa culture, sa foi orthodoxe ; sa perte est vécue comme un arrachement, et le souvenir de la « Grande Église » de Sainte-Sophie reste vif. Le Patriarcat œcuménique y subsiste, réduit mais symboliquement central pour tout le monde orthodoxe.
La Turquie, ensuite, héritière des Ottomans, pour qui 1453 n’est pas une chute mais une conquête glorieuse, le fetih, acte fondateur de la grandeur impériale. C’est cette mémoire qu’a réactivée la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée en 2020. Devenue cathédrale, puis mosquée en 1453, puis musée sous Atatürk en 1934, l’édifice est redevenu mosquée sur décision du président turc — un geste hautement politique, lu comme l’affirmation d’une Turquie néo-ottomane tournant le dos à l’héritage laïque kémaliste et brandissant la conquête de 1453 comme un modèle pour l’avenir.
La Russie, enfin, qui se proclame depuis le XVᵉ siècle « troisième Rome ». Le raisonnement est limpide : Rome, première du nom, a failli ; Constantinople, la seconde, est tombée en 1453 ; il revenait donc à Moscou, gardienne de l’orthodoxie, de reprendre le flambeau impérial. Les tsars adoptèrent le titre dérivé de César et l’aigle bicéphale byzantin. Cette idéologie, loin d’être éteinte, a été réactivée sous Vladimir Poutine : le pouvoir russe s’associe volontiers à Byzance, a replacé l’aigle à deux têtes dans ses armes, et puise dans l’héritage orthodoxe-impérial une part de sa légitimité et de sa mission.
Une mémoire qui structure le présent
Ce qui frappe, c’est que cette dispute n’a rien d’une querelle d’érudits. Elle structure des politiques bien réelles. La reconversion de Sainte-Sophie a tendu les relations entre Athènes et Ankara et indigné le monde orthodoxe. La rivalité entre le Patriarcat de Constantinople et le Patriarcat de Moscou pour le leadership de l’orthodoxie — ravivée par la question de l’Église ukrainienne — est un enjeu géopolitique de premier plan. Et l’imaginaire de la « troisième Rome » nourrit, en partie, la vision messianique que la Russie poutinienne se fait de son rôle dans le monde.
Constantinople illustre ainsi une vérité que notre série ne cesse de croiser : une capitale ne meurt jamais tout à fait. Son prestige survit à sa chute, et cette survie devient elle-même un enjeu de pouvoir. Posséder l’héritage de Byzance, c’est revendiquer une continuité impériale, une légitimité religieuse, une place dans la longue chaîne des empires. Voilà pourquoi trois nations se disputent les habits d’un mort vieux de cinq siècles et demi.
Le miroir tendu au présent est saisissant. Les empires tombent, mais ils ne disparaissent pas du jour au lendemain : ils se survivent en mythes, en symboles, en revendications. Constantinople n’est plus le centre du monde depuis longtemps ; et pourtant, de la coupole de Sainte-Sophie aux armoiries du Kremlin, son ombre continue de planer sur la géopolitique contemporaine. Une capitale peut mourir cent fois sans jamais cesser, vraiment, d’exister.
Prochain épisode : Samarcande, au carrefour des empires.
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