On sait que de nombreux animaux acquièrent les compétences nécessaires à leur survie en les apprenant. Mais il existe un débat sur le type d’apprentissage qui leur permet ces acquisitions : les animaux apprennent-ils de leurs congénères ou en expérimentant tout seuls ?

C’est à cette question qu’a essayé de répondre une équipe internationale, en analysant les données d’observation d’orangs-outans (Pongo abelii) récoltées pendant douze ans dans la zone du projet Suaq Balimbing, à Sumatra, en Indonésie, où ces primates vivent à l’état sauvage dans la forêt. L’équipe publie ses résultats ce 24 septembre dans Science, qui en fait sa une.

Ses conclusions suggèrent que ces grands singes au pelage roux appliquent différentes stratégies pour développer une large gamme de compétences de survie, en particulier pour se nourrir. L’alimentation des orangs-outans est un élément central de leur vie. Elle inclut environ 250 types d’aliments que différentes méthodes permettent d’obtenir, allant de la cueillette à l’utilisation de bâtons pour extraire des fourmis des arbres.

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L’équipe a eu accès aux données de 21 orangs-outans suivis durant toute leur enfance, à savoir de leur naissance jusqu’à leur indépendance, vers l’âge de 8 ans et demi. Sur les 4 700 heures d’observations disponibles, les chercheurs ont été particulièrement attentifs à trois éléments clés du comportement des petits : les moments où ceux-ci observaient soigneusement leur mère ou leurs congénères proches (un indice d’apprentissage social), quand ils exploraient seuls leur habitat (un indice d’apprentissage individuel), et quel aliment ils parvenaient à manger sans aucune aide de leur mère (une mesure de la compétence écologique).

Une grande variabilité entre individus

“Nous avons été stupéfaits de voir à quel point les petits étaient différents les uns des autres dans leurs tendances [à privilégier un ou plusieurs types d’apprentissage]”, raconte Thillaikumar Revathe, première autrice de l’étude, dont les propos sont cités dans un communiqué de l’Institut Max-Planck de biologie du comportement animal, où elle travaille.

“La variabilité des styles d’apprentissage – même à l’échelle individuelle – est particulièrement intéressante, note dans New Scientist Michael Tomasello, de l’université Duke, en Caroline du Nord, qui n’a pas participé à l’étude. On peut en déduire qu’une seule forme d’apprentissage ne suffit pas à tout expliquer.”

Malgré ces variations entre individus immatures, les chercheurs ont constaté que tous s’adonnaient plus fréquemment à l’apprentissage social qu’à l’apprentissage individuel, et ce jusqu’à cinq fois plus souvent en moyenne. Ils ont également observé que, lorsqu’un petit s’engageait dans un apprentissage social, cela déclenchait ensuite une exploration individuelle pouvant durer jusqu’à deux heures et demie. En d’autres termes, explique Nautilus, “en observant les autres, les singes avaient envie d’explorer individuellement, comme si la vue d’un autre orang-outan en train de préparer et de manger de la nourriture les incitait à essayer eux-mêmes”.

Ce qui vient de nos ancêtres communs

Interrogée par New Scientist, Elizabeth Lonsdorf, également de l’université Duke et indépendante de l’étude, se dit impressionnée par l’ampleur considérable de ce travail. Elle ajoute :

“Pour dire les choses simplement, [ces résultats] montrent clairement ce qu’on retrouve chez les enfants humains et d’autres grands singes ; après avoir observé tel ou tel comportement chez leurs congénères, ils essaient de le reproduire.”

Les chercheurs ont ainsi observé que les jeunes présentaient des prédispositions personnelles à l’apprentissage social et à l’apprentissage individuel, et que la combinaison des deux déterminait l’étendue du répertoire alimentaire acquis au moment de leur indépendance.

En résumé, “l’équipe a découvert que l’apprentissage social et l’apprentissage individuel fonctionnaient très bien en tandem”. “Les petits qui réalisent les meilleures performances dans les deux formes d’apprentissage accèdent à l’autonomie avec les profils alimentaires les plus complets, ce qui les prépare mieux à leur vie d’adulte”, peut-on lire dans un communiqué présentant les principales conclusions de l’étude.

Pour Andrew Whiten, spécialiste des sciences cognitives à l’université de Saint Andrews et coauteur de l’étude, “ces découvertes sur l’importance des apprentissages culturel et individuel pendant la longue enfance de ces primates laissent penser que ce modèle, que nous partageons manifestement avec eux, trouve ses origines chez nos ancêtres communs, il y a des millions et des millions d’années”.