Pour la première fois de son histoire politique, le Maroc a nommé une femme à la tête du gouvernement. L’événement mérite d’être souligné indépendamment des appartenances partisanes et du jugement qui pourra, plus tard, être porté sur l’action du futur exécutif. Sur le plan institutionnel, la question ne se pose pas.
La nomination de Fatima Ezzahra El-Mansouri s’inscrit dans le cadre de l’article 47 de la Constitution et de la pratique institutionnelle qui l’accompagne. Sa particularité est ailleurs : une fonction jusqu’alors exclusivement occupée par des hommes est, pour la première fois, confiée à une femme.
Représentations sociales persistantes
Depuis l’accession au trône de Mohammed VI, la place accordée aux femmes dans les institutions marocaines a considérablement évolué. Réforme de la Moudawana [Code de la famille marocain], présence féminine au gouvernement, femmes maires et responsables occupant des fonctions importantes dans la hiérarchie institutionnelle : des possibilités autrefois essentiellement théoriques sont progressivement devenues des réalités.
Dire que la société marocaine n’aurait pas évolué serait pourtant réducteur. Elle change, elle aussi, mais pas nécessairement à la même vitesse. Les transformations institutionnelles peuvent précéder celles des représentations sociales, tout en leur fournissant une ossature. C’est précisément là que le symbole acquiert son importance.
Une première ne fait pas disparaître les résistances. Elle rend cependant réel ce qui pouvait encore sembler improbable. À mesure qu’une possibilité s’incarne, elle peut progressivement cesser d’être perçue comme une transgression. Cela ne se fera ni en cinq ans ni en dix ans. Les représentations se construisent et se transmettent sur plusieurs générations. Leur transformation suppose un travail autrement plus profond.
La première femme à la tête du gouvernement porte néanmoins une charge particulière. Ses performances risquent d’être observées non seulement comme celles d’une responsable politique, mais comme celles d’une femme. Sa réussite pourrait être présentée comme la preuve que les femmes savent gouverner ; son éventuel échec comme la démonstration inverse.
Aucun de ses prédécesseurs masculins n’a pourtant eu à démontrer, par son bilan individuel, que les hommes étaient capables de gérer les affaires de l’État. C’est toute l’ambivalence de cette première. Sa portée symbolique est collective, mais la responsabilité politique demeure individuelle.
Fatima Ezzahra El-Mansouri devra être évaluée, le moment venu, sur ses décisions et ses résultats, non comme l’expérience grandeur nature d’une hypothèse sur les capacités politiques des femmes.
Des précédents historico-religieux de femmes au pouvoir
Les réactions apparues depuis sa nomination sont, à cet égard, instructives. Elles ne permettent évidemment pas de mesurer l’opinion de l’ensemble des Marocains. Mais la rapidité avec laquelle certains commentaires ont mobilisé un hadith [récit rapportant les paroles et les actions du prophète Mohammed] pour contester la possibilité qu’une femme dirige le gouvernement mérite réflexion.
Le hadith selon lequel un peuple ayant confié ses affaires à une femme ne connaîtrait pas la réussite, rapporté notamment dans le Sahih d’Al-Bukhari [l’un des six grands recueils de hadiths], a fait l’objet d’interprétations différentes. Certains juristes classiques [musulmans] y ont vu une restriction concernant l’autorité politique suprême. D’autres lectures insistent sur le contexte de son énonciation et interrogent la portée générale qui lui a ensuite été attribuée.
À cela s’ajoute une difficulté contemporaine : les formes anciennes de souveraineté ne peuvent être mécaniquement assimilées aux institutions actuelles. Au Maroc, le chef de l’État et le chef du gouvernement occupent des fonctions constitutionnellement distinctes.
Mais le problème ne réside pas uniquement dans l’interprétation du hadith. Il concerne aussi la manière dont une société sélectionne, dans son patrimoine religieux, les références qu’elle mobilise pour penser l’autorité. Le même héritage religieux conserve ainsi la mémoire d’Aïcha et de Khadija. Toutes deux épouses du Prophète, elles bénéficiaient d’un statut particulier qui interdit de généraliser leurs trajectoires à l’ensemble des femmes de leur époque. Khadija exerçait une importante activité commerciale ; Aïcha occupa une place majeure dans la transmission du savoir religieux et intervint directement dans les affaires politiques.
Ces exemples ne prouvent évidemment pas l’existence d’une égalité historique entre les sexes. Ils montrent simplement que le patrimoine musulman est plus complexe que la sélection qui peut parfois en être faite. Pourquoi, alors, certaines références sont-elles spontanément convoquées pour limiter l’autorité des femmes, tandis que celles témoignant de leur rôle intellectuel, économique ou politique le sont beaucoup moins ?
Au-delà du symbole, la nécessité d’un travail de fond
Le problème n’est donc pas simplement de savoir si les hommes acceptent les femmes au pouvoir. Il est de comprendre comment une société entière construit sa représentation de ce que doit être l’autorité. Et c’est précisément pour cette raison qu’une nomination, aussi historique soit-elle, ne suffira jamais.
L’autonomisation ne se décrète pas au sommet de l’État. Elle se construit dans l’école, la famille, l’accès à l’indépendance économique, les ambitions que l’on encourage et celles que l’on apprend à contenir. Il serait contradictoire d’accepter qu’une femme puisse conduire un gouvernement tout en continuant à considérer son autonomie comme problématique lorsqu’elle dirige une entreprise, choisit sa trajectoire professionnelle ou revendique simplement la liberté de décider pour elle-même.
La transformation des représentations suppose donc un travail de fond fondé sur l’éducation et la sensibilisation. Elle exige du temps, probablement plusieurs générations.
Les résistances ne disparaîtront pas parce qu’une femme aura franchi une porte jusqu’alors réservée aux hommes. Mais les institutions peuvent contribuer à les diluer en donnant corps à de nouvelles possibilités. C’est en cela que le symbole compte : non comme substitut au changement social, mais comme l’une de ses ossatures.
La nomination de la première femme à la tête du gouvernement marocain mérite donc d’être célébrée pour ce qu’elle est : un précédent dans notre histoire politique. Elle ne signifie ni que l’égalité est acquise ni que les résistances ont disparu. Les réactions qu’elle provoque montrent précisément le contraire. Les institutions peuvent ouvrir une possibilité en un jour. Il faut parfois plusieurs générations pour qu’une société cesse de la considérer comme une exception.
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