Je ne sais plus exactement quand j’ai vu pour la première fois sur les réseaux l’affiche signalant la disparition d’Elizabeth “Tsontso” Moselakgomo [cette femme de 38 ans avait disparu trois jours auparavant, après être allée courir seule après le travail. Le corps a été retrouvé le 12 septembre]. Ce qui m’a frappée, ce n’était pas seulement la disparition en soi – c’est devenu un fait tellement quotidien en Afrique du Sud. Ce qui m’a frappée, c’est le lieu, Kempton Park [dans la grande banlieue de Johannesburg].
C’est ma ville. J’habite à Kempton Park.
J’ai appris plus tard qu’elle était partie courir, comme d’habitude, en laissant à la maison sa fille de 8 ans.
Cela m’a ramenée au Kempton Park dans lequel j’ai grandi. Un endroit plus sûr, dans mon souvenir. Un quartier où nous pouvions aller au parc, courir, jouer, librement.
Voir ce que cette ville est devenue ces vingt dernières années me brise le cœur. Ce n’est pas la ville dans laquelle j’ai grandi.
Depuis deux mois, quatre corps de femmes avaient déjà été retrouvés [12 au total début octobre]. La police ne l’a dit publiquement qu’après la disparition de Tsontso. Si l’information avait été donnée après la première ou la deuxième victime, elle serait peut-être encore en vie.
Un cinquième cadavre a été trouvé à Olifantsfontein, non loin de Kempton Park, puis encore un autre à Kwa-Thema, et un septième à Tembisa. Sur l’ensemble de la municipalité d’Ekurhuleni [qui rassemble ces villes], à ce jour, neuf femmes ont été trouvées mortes [11 au total début octobre].
Qu’arrive-t-il à ma ville ? Je pense aux adeptes du jogging à Kempton Park, partout en Afrique du Sud, et à la peur qui doit tous les saisir.
Quand je vais promener mon chien Skye dans le quartier, j’emporte toujours du spray au poivre, un petit couteau et une crosse de hockey au cas où nous croiserions des chiens errants agressifs. Mais je me rends compte que cet arsenal peut se révéler précieux contre des êtres humains. Contre des hommes en l’occurrence, puisque ces crimes atroces sont attribués à des hommes.
Il est temps que nous nous fassions entendre
Sur les vidéos d’elle que j’ai vues en ligne, Tsontso était une femme pleine de vie. Elle aimait la vie. C’est horrible de se dire qu’elle est morte simplement parce qu’elle a pris la décision, une saine décision, de sortir courir, de faire son quota d’exercice, d’avoir une bonne hygiène de vie. Elle prenait soin de sa santé, et cela a fait d’elle la victime d’un drame atroce, comme tant d’autres femmes.
Je ne peux même pas imaginer la terreur qu’elle a dû éprouver dans ses derniers instants. Sa peur, sachant sa fille qui l’attendait à la maison, auprès de laquelle elle ne rentrerait jamais. C’est terrifiant.
Nos femmes méritent mieux !
Nous devons refuser de vivre dans la peur, nos femmes méritent de rentrer chez elles.
Je suis en rage de voir Kempton Park si mal entretenue, avec ces hautes herbes dans lesquelles il est commode pour des criminels de dissimuler leurs actes. Idem dans les cimetières. Le cimetière où se trouve la tombe de ma mère, à Mooifontein, est tout aussi mal tenu. J’ai souvent peur là-bas, tant un meurtrier peut y sévir à l’insu de tous.
À l’endroit où Tsontso est morte, c’est seulement maintenant qu’on vient couper l’herbe.
Pourquoi notre gouvernement est-il seulement dans la réaction, et pas dans l’action ? Il est temps que nous nous fassions entendre, nous Sud-Africains, et nous avons l’occasion de le faire dans les urnes en novembre [pour les élections municipales].
Nous méritons mieux ! Nos femmes méritent mieux ! Nos enfants méritent de grandir avec leur mère.
Une vague de masculinistes
Les meurtres d’Ekurhuleni ont semé la peur en Afrique du Sud. La plupart des corps ont été trouvés à Kempton Park, et pour moi qui suis une femme et vis dans un quartier résidentiel de la ville, la semaine qui vient de s’écouler a été éprouvante.
Les enquêteurs croisent les informations pour tenter de déterminer si ces meurtres sont l’œuvre d’un seul tueur en série ou de plusieurs criminels. Dans tous les cas, savoir qu’une vague de meurtres est en cours est glaçant.
Plus terrifiantes encore, peut-être, sont les réactions des hommes en ligne. Il y a eu la vidéo, devenue virale, des animateurs du podcast Podcast and Chill, Sol Phenduka et MacG, plaisantant sur la disparition de Tsontso, qui leur a depuis valu des réactions outrées, et méritées. Et il y a tous ces internautes, masculins, qui s’insurgent dès qu’on tente de parler du phénomène des féminicides [L’Afrique du Sud affiche l’un des taux de féminicides les plus élevés du monde. En 2022, le taux de féminicides s’élevait à 12,2 pour 100 000 habitants, soit près de six fois le taux mondial].
Sur X, un internaute homme publiant sous le pseudo de @KonotoMochitele s’interrogeait : “Qu’y a-t-il dans le fait qu’on parle de meurtres de femmes pour que vous ressentiez immédiatement le besoin de contre-argumenter en mode ‘Mais les hommes aussi se font tuer’ ?”
J’ai déroulé les commentaires sous sa publication. Ils étaient là, tellement d’hommes en colère. L’un d’entre eux estimant par exemple qu’en tant qu’homme, il fallait bien parler des meurtres d’hommes, puisque personne ne prend la défense des hommes.
Je pense que personne ne voit de problème à ce qu’il dénonce les meurtres d’hommes. Mais est-ce bien le moment, en pleine vague de féminicides ?
J’ai à mon tour réagi : “Donc selon ta logique, si quelqu’un cherche à sensibiliser à la lutte contre le cancer, d’autres doivent s’indigner et rappeler que ‘Mais il y a aussi des gens qui meurent du sida’ ? Tu vois la bêtise de l’argument ? Tu as vraiment besoin de parler de ça quand des gens essaient de dénoncer les féminicides ?”
Après un échange de tweets entre lui et moi, et une autre femme qui s’interposait, il a fini par nous dire à toutes les deux de “faire attention”, parce que notre sécurité à nous, Mbokodos [mot d’origine zoulou et xhosa qui désigne littéralement une pierre à broyer traditionnelle. En Afrique du Sud, ce mot est devenu un symbole culturel puissant représentant la force, la résilience et le courage des femmes], n’était pas garantie. Et il m’a précisé que, puisque je suis une femme, on viendrait bientôt me dire “RIP” (“ repose en paix”).
Je n’en croyais pas mes yeux : cet homme se réjouissait d’avance de notre mort, à toutes les deux. Montré du doigt par de nombreux autres internautes, il a fini par effacer ses publications.
Avis aux hommes
Quels sont ces hommes que nourrit en son sein l’Afrique du Sud ? Est-ce ça, notre nation aujourd’hui ? Un pays où des hommes se servent du mot “féminicide” pour faire taire des femmes, où des hommes souhaitent la mort des femmes avec qui ils sont en désaccord ? Ils font [de ce mot] une arme quand on les dénonce – ce qui est bien la preuve qu’au fond les hommes se savent plus en sécurité que les femmes.
Quand ils vont courir, ils n’ont pas peur de se faire violer et assassiner comme c’est arrivé à Tsontso. Quand ils vont à la poste, ils n’ont pas peur de se faire violer et assassiner comme c’est arrivé à Uyinene Mrwetyana. Quand ils vont à un date, ils n’ont pas peur de se faire violer et assassiner comme c’est arrivé à Olorato Mongale. Ils n’ont pas besoin de prendre toutes ces précautions qu’on recommande sans cesse aux femmes. Et pourtant, allez savoir pourquoi, il y en a qui s’insurgent quand on dénonce les féminicides.
Avis aux hommes : il est grand temps que vous ayez entre vous de vraies conversations, et que vous dénonciez la haine misogyne de certains de vos semblables. Nous n’avons plus le luxe de faire comme si c’était normal. Ça ne l’est pas.
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