Sílvia Colomé, qui signe cet article pour le quotidien catalan La Vanguardia, prévient d’emblée : le mot goyitis [dont un équivalent en français serait “goyite”] “ne figure pas dans le dictionnaire de la Real Academia Española”. Mais la nature a horreur du vide, et quand on a besoin d’un mot, on l’invente. Voilà pourquoi la journaliste a créé cette fausse maladie, qui, elle l’assure, est parfaitement connue des experts de l’art dans son pays.
La goyitis, écrit-elle, “est le mal dont souffrent de nombreux propriétaires quand ils cherchent à faire expertiser des tableaux” en leur possession. Car, explique-t-elle encore, ils pensent tous que la toile trouvée dans le grenier ou la cave est signée Francisco de Goya (1746-1828). Une supposition pas forcément folle, quand on sait que l’artiste a vécu très longtemps (il est mort à 82 ans, une prouesse pour l’époque) et eu une carrière prolifique, durant laquelle il a exploré différents styles de peinture. C’est en tout cas ce qu’explique Andrés Úbeda, chargé de la collection Goya au musée du Prado, à Madrid, interrogé par Sílvia Colomé.
Si supposer qu’on a un Goya chez soi n’est pas insensé, malheureusement, c’est fort peu probable. Le Centre d’art de l’époque moderne de Lleida (Caem, en Catalogne), consacré à l’étude et à la classification d’œuvres d’art, est catégorique : “Sur les près de 40 Goya possibles étudiés au cours des huit dernières années, seuls trois se sont avérés être des œuvres du peintre aragonais.”
Et cette statistique ne devrait pas s’arranger, avance la journaliste de La Vanguardia :
“Alors que le bicentenaire de la mort du peintre du Tres de Mayo, en 2028, approche à grands pas, la goyitis peut devenir une épidémie.”
“Il y a une vie après Goya”
La goyitis est donc un vrai phénomène de société, soit. Mais que nous dit-elle sur l’art espagnol en général ? Tout simplement qu’il n’y en a que pour l’auteur de Saturne dévorant un de ses fils. Alors que, comme le dit Artur Ramon, propriétaire de galerie à Barcelone et interrogé par la journaliste catalane : “Il y a une vie après Goya.” En ce sens, María Antonia Argelich, la directrice du Caem, assure que “ce n’est peut-être pas tant un problème d’attribution que de visibilité”.
Car l’ombre de Goya est immense. “Goya a éclipsé beaucoup d’autres contemporains, dont certains sont des artistes de très grand mérite”, précise Andrés Úbeda. Parmi ceux-ci, il cite Luis Paret et Francisco Bayeu, deux peintres contemporains du Saragossien. Des artistes que les musées espagnols essaient tant bien que mal de remettre sur le devant de la scène, notamment en organisant des expositions qui leur sont consacrées.
Sauf qu’arrivés sur le marché de l’art, ils ne font pas le poids. Concernant Bayeu, analyse Artur Ramon, “il a été le grand maître, et son œuvre est peut-être meilleure que celle de Goya lui-même à ses débuts. Mais ses tableaux valent beaucoup moins.” Autrement formulé :
“Goya équivaut à une marque.”
Face à ces considérations financières, qui placent encore et toujours Goya au rang de superstar de l’art espagnol, il y a fort à parier que le vaccin permettant de soigner la goyitis ne sera pas pour demain.
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