[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 4 février 2023, et republié le 24 juillet 2026.]
La vie recommence dans un cahier rouge à petits carreaux, comme ceux qu’utilisent les enfants dans leurs premières années d’école. La femme dont l’image est parmi les plus connues au monde y écrit son nom : lentement, d’un trait légèrement hésitant. Comme quand toute cette histoire a commencé et qu’elle n’était qu’une fillette de 12 ans [quelques mois plus tard, sa photo fait la une du “National Geographic”].
“IO SONO SHARBAT GULA” [“Je suis Sharbat Gula”], lit-on sur trois lignes, en lettres capitales. À côté, des mots de la vie de tous les jours : “porte”, “maison”, “balle”. Puis le nom de celle qui l’aide à renouer un fil qui s’était cassé au cours de son enfance, et à aller de l’avant : sa professeure d’italien.
L’Afghanistan ne pourrait pas être plus loin
Nous sommes dans un petit coin de la province italienne, loin du bruit et de l’agitation, au milieu de maisons à étage, entourées d’arbres et d’une aire de jeux. L’Afghanistan ne pourrait pas être plus loin, et pourtant c’est d’ici que Sharbat Gula, 47 ans, a décidé de repartir.
Voilà quelques jours, cela faisait un an qu’elle posait les pieds en Italie pour la première fois, laissant derrière elle un pays tombé depuis peu entre les mains des talibans.
Comme il y a trente-huit ans – quand son image fut immortalisée par l’objectif du photographe américain Steve McCurry –, elle devenait alors le symbole d’un peuple poussé à l’exil.
Depuis le jour de son arrivée, pourtant, on n’avait plus rien su de “la jeune fille Afghane”, comme on l’appelle dans le monde entier. Jusqu’à aujourd’hui.
“Je ne connais que quelques mots”
“Bonjour, comment vas-tu ?” répond-elle quand on lui demande, à notre arrivée chez elle, si elle parle italien. À l’intérieur, un appartement quasi vide, propre au possible, avec pour toute décoration un drapeau afghan au mur. Comme des milliers de ses compatriotes, Sharbat Gula n’a rien pu emmener avec elle quand elle a quitté son pays : comme eux, elle a dû tout recommencer de zéro, sans aucun objet familier pour lui rappeler le passé.
“Je n’ai pas étudié beaucoup. Je ne connais que quelques mots. Mais ceux que je connais me plaisent beaucoup”, nous glisse-t-elle en repassant ensuite à sa langue maternelle, le pachto, comme elle le fera systématiquement pendant nos échanges.
“Je ne voulais pas aller en Amérique”
Depuis cette lointaine année 1984, la femme que nous avons devant nous a payé un prix exorbitant pour la célébrité qui lui est tombée dessus. Un prix dont elle n’a pas envie de parler, mais que l’on imagine aisément quand on sait que, dans la culture afghane, une femme doit être dissimulée. Le résultat, ce sont des silences et des réticences dont nous serons les témoins durant ces mois passés à recueillir son histoire.
L’Italie, donc. Avec une telle notoriété, elle aurait pu aller où bon lui semblait : pourquoi précisément l’Italie ? Pourquoi pas, par exemple, les États-Unis du National Geographic ? Sharbat Gula secoue la tête : “Je ne voulais pas aller en Amérique”, répond-elle. Inutile de demander des détails : à cette question, comme à toutes les autres au sujet du magazine qui l’a rendue célèbre, elle préfère ne pas répondre directement.
“J’ai eu la liberté de choisir, reconnaît-elle. Quand les talibans sont arrivés, j’ai compris qu’il me serait difficile de rester : je suis trop connue. Plusieurs gouvernements m’ont proposé de l’aide : j’ai choisi l’Italie. Je savais que vous aviez fait beaucoup de choses pour l’Afghanistan. J’ai voulu essayer.”
Une réaction nous vient spontanément : “On espère ne pas vous avoir trop déçue.” Quelques mots qui ont le pouvoir de fissurer la muraille que Sharbat Gula a érigée autour d’elle. Un sourire se dessine sur son visage, le premier dans la longue série de discussions qui suivront.
“Presque personne ne sait qui je suis”
“Pas du tout. Il n’y a pas eu un moment où on ne se soit pas sentis bien accueillis, assure-t-elle en faisant référence à ses trois enfants, une jeune femme de 22 ans, sa petite sœur de 13 ans et le petit dernier, 11 ans, ainsi que le mari de la première, arrivés avec elle de Kaboul. Tout le monde est gentil, ici, mais on ne parle pas à grand monde à cause de la barrière de la langue. Personne ne sait qui je suis et, pour moi, c’est très agréable. Je vais vous raconter quelque chose qui m’est arrivé : la première fois que je suis allée à l’hôpital, les médecins et les infirmières me dévisageaient et sortaient leurs téléphones. J’ai tout de suite compris. Ils ont fini par décréter que, non, la jeune fille de la photo, ce n’était pas moi, et j’en étais très heureuse. Pour l’instant, seuls ma professeure d’italien, mon médecin et quelques autres savent qui je suis, et ça me va très bien.”
Les examens médicaux, les enfants à amener à l’école, le supermarché (“Un peu loin, mais on s’organise, on y va en bus”), les paperasses, l’étude de l’italien : ainsi va la vie de l’Afghane la plus célèbre du monde. Un train-train sans histoire, souvent entre les quatre murs de son appartement : dans le plus parfait anonymat.
Une vie bouleversée par une photo
En réalité, il ne faut pas longtemps pour la reconnaître. Le regard qui a captivé le monde entier est toujours là, intact, sous un voile de méfiance. Une fois retombée la tension des premières rencontres, il étincelle à nouveau comme sur la photo qui l’a rendue célèbre.
Mais il faut dire que, devant les étrangers, Sharbat Gula fait tout pour le cacher : il y a d’abord le voile sur le visage, puis le masque, et les mains devant les yeux, de temps en temps. On ne saurait l’en blâmer : cette photo a bouleversé sa vie. Elle avait à peine 12 ans quand Steve McCurry l’a immortalisée dans un camp de réfugiés, au Pakistan, 13 quand elle s’est mariée et qu’elle a quitté l’école.
Retrouvée par Steve McCurry en 2002
Pendant que son image faisait le tour du monde – contribuant, et pas qu’un peu, à la richesse et au prestige du National Geographic et de McCurry –, elle vivait avec son mari et ses enfants dans la pauvreté, dans une région reculée entre l’Afghanistan et le Pakistan. Il a fallu attendre 2002, soit dix-sept ans après leur première rencontre, pour que le photographe américain retrouve sa trace et qu’elle apprenne que sa photo avait été reproduite dans le monde entier.
C’est à compter de cette date, en même temps qu’elle recevait un peu d’argent, que les premiers effets se sont fait sentir : la froideur de la famille dans laquelle elle s’était mariée. La mort du mari, qui a confié le sort de sa femme et de ses enfants à la belle-famille. Et, en 2016, l’humiliation ultime : le Pakistan, le pays où elle vivait, l’arrête en l’accusant d’avoir falsifié les papiers qui lui permettaient de rester sur son sol.
“Je n’aimais pas les photos, c’est ma culture”
Une pratique commune parmi les réfugiés, qu’Islamabad décide de combattre en punissant celle qui, plus que tout autre, représente l’Afghanistan : Sharbat Gula est exhibée devant les caméras de télévision et expulsée. “Cette photo m’a valu des tas de problèmes, glisse-t-elle, j’aurais autant aimé qu’elle ne soit jamais prise. Je me souviens de cette journée, du photographe dans l’école du camp de Nasir Bagh. J’étais une gamine. Je n’aimais pas les photos, c’est ma culture : les femmes ne se font pas photographier. Mais je n’avais pas vraiment le choix.”
Quelques mots qui suffisent cependant à expliquer la froideur avec laquelle la femme accueille ceux qui viennent la photographier : à peine entrevoit-elle un objectif que son visage se fige, le masque vient le couvrir et la tension s’installe.
“À Kaboul, ils n’avaient plus de rêves”
Ce n’est que lorsque la porte s’ouvre et que les deux derniers enfants de Sharbat Gula rentrent à la maison – un garçon et une fille, courbés sous le poids des cartables de l’école – que le sourire revient sur son visage.
“À Kaboul, ils n’avaient plus de rêves, nous confie-t-elle après les avoir accueillis et s’être assurée qu’ils restent à bonne distance des journalistes et des photographes. Ici, ils ont recommencé à rêver. Ma fille n’a pas pu étudier pendant des années : quand on est revenus en Afghanistan, le gouvernement nous a donné un toit et une aide financière, mais c’est la famille qui décide de l’éducation, pas l’État. Et la famille de mon mari a décrété que la petite n’irait plus à l’école. Mes enfants n’avaient pas de père pour les soutenir et je n’ai rien pu faire pour y changer quoi que ce soit. Mais, aujourd’hui, je peux. Ma fille veut devenir médecin, et je lui ai promis que je ferais tout pour que son vœu se réalise. “
La jeune fille sourit de loin : elle est très éveillée, un simple coup d’œil suffit à le comprendre. À l’école, elle apprend l’italien, mais aussi l’anglais et le français : à 14 ans, elle est déjà l’interprète officielle de la famille. Si elle se trouvait à Kaboul à cette heure, elle ne pourrait pas aller à l’école ni au parc, ni sortir de la maison sans avoir revêtu la burqa. Ainsi en a décidé le gouvernement taliban. Mais, en réalité, son avenir était bouché avant même l’arrivée des extrémistes.
C’est une des raisons qui ont poussé Sharbat Gula à fuir en Italie. “À son âge, raconte-t-elle, j’aurais aimé continuer l’école, mais ma famille a refusé. Si bien que je n’ai pas reçu de véritable instruction : quand j’ai touché l’argent du National Geographic, j’aurais voulu ouvrir un hôpital pour les femmes, parce que personne ne doit traverser ce que j’ai traversé [elle fait allusion à la mort d’une de ses filles, en bas âge, des suites d’une maladie]. Mais je n’avais pas les épaules, je savais à peine lire et écrire. Peut-être qu’un jour elle pourra le faire à ma place.”
“On ne retournera pas à Kaboul”
Peut-être, qui sait : l’avenir est grand ouvert. Des certitudes, elle en a peu : “On ne retournera pas à Kaboul tant qu’il y aura ce gouvernement. Et, même s’il tombe, elle n’y retournera pas tant qu’elle ne sera pas devenue médecin”, garantit Sharbat Gula.
Mais les enfants ne sont pas les seuls à se tourner vers l’avenir. Le mercredi après-midi, chez les Shinwari, c’est jour de fête : la professeure d’italien vient à la maison. Sharbat Gula sort son cahier rouge et la fillette de la photo revient : “lunettes”, “œil”, “montre”, articule-t-elle en répétant après l’enseignante. Autour de la table de la cuisine, ça rit, ça écrit, ça parle avec les mains. Entre les deux femmes règne une grande complicité.
Une nouvelle vie “heureuse”
Ce n’est pas juste un cours de langue : c’est la renaissance d’une femme qui, après toutes ces années de silence, retrouve une voix. Et une nouvelle vie. “Je suis heureuse, confirme-t-elle. Dpuis que j’ai commencé à étudier, j’ai l’impression d’être redevenue une petite fille qui entre à l’école.” Les compliments de l’enseignante illuminent son regard : l’espace d’un instant, c’est la beauté à l’état pur qui s’installe dans la pièce. Sans filtre.
Quand nous prenons congé, toute la famille vient nous saluer. Au fil de ces semaines, nous nous en sommes tenus rigoureusement à notre accord. Si Sharbat Gula a décidé de sortir du silence, c’est pour deux raisons : pour remercier ceux qui l’ont accueillie et pour faire une fois encore de son histoire un symbole. Mais de résilience, cette fois. Et, à la différence de ce qui s’est passé en 1984, c’est un choix.
Pour notre part, nous avons respecté la stricte confidentialité qu’elle nous avait demandée : tout s’est bien passé et les sourires le confirment. Devant la porte, les deux petits derniers se pressent contre leur mère, tandis que la grande reste aux côtés de son mari, un pas en arrière. Ils sont magnifiques. Aucun des enfants de Sharbat Gula n’a hérité de ses yeux magnétiques : la “petite Afghane” ne le dit pas, mais on devine sans peine qu’elle y voit une bénédiction.
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