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Seul géant lusophone d’une Amérique du Sud hispanophone, le Brésil a forgé sa doctrine militaire dans le rapport ambivalent qu’il entretient avec l’Amazonie.
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De la « bande frontalière » de 17 000 km au « contour stratégique » qui s’étend jusqu’aux côtes africaines, Brasilia pense sa sécurité par la profondeur.
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Mais avec 80 % de son budget militaire absorbé par les soldes et pensions, le pays peine à donner à ses ambitions les moyens de sa géographie.
Par son statut de puissance économique et diplomatique, le Brésil tient en Amérique du Sud une position particulière. Du fait de son histoire également, puisque c’est, en plus des petits pays du Guyana et du Suriname, le seul dont la langue n’est pas l’espagnol et qui ne se soit pas fragmenté à son indépendance. Par sa taille, l’État lusophone eut très vite un rôle à jouer dans la région et s’imposa comme un acteur incontournable, tantôt dans des alliances offensives (Triple-alliance lors de la guerre du Paraguay de 1864 à 1870), tantôt comme puissance expansionniste (guerre de Cisplatine de 1825 à 1828 et guerre de l’Acre entre 1899 et 1903).
Par son étalement géographique considérable, le Brésil partage des frontières avec tous les États d’Amérique du Sud à l’exception de l’Équateur et du Chili. C’est pourquoi la frontière dense que constitue l’Amazonie est devenue à la fois une barrière de protection et un espace de revendications, et c’est cet espace géographique singulier qui a forgé en grande partie la doctrine d’emploi des forces armées brésiliennes. Quant à ce que l’on appelle l’« Amazonie bleue », l’on verra que le Brésil lui consacre aussi une attention singulière.
L’Amazonie, un espace périphérique à intégrer pour assurer la sécurité nationale
Pour comprendre le rapport sécuritaire que le Brésil entretient avec son voisinage, il faut d’abord se pencher sur son rapport à l’Amazonie. Dès le début du XXe siècle émergea une pensée géopolitique brésilienne selon laquelle le pays devait étendre son influence en Amérique du Sud en promouvant l’intégration territoriale entre les deux grands bassins fluviaux du Brésil (l’Amazone et La Plata), et entre les deux façades maritimes de l’Atlantique et du Pacifique.1
À cette époque, l’Amazonie brésilienne demeurait isolée du littoral où se concentraient les leviers de pouvoirs. C’est pourquoi, Getulio Vargas initia à partir de 1930 un projet national de développement fondé sur : la modernisation, la centralisation, l’interventionnisme, et sur la colonisation de l’Amazonie et celle du plateau central. La maîtrise territoriale de ces espaces périphériques essentiels à la sécurité du Brésil reposait jusque-là sur les élans erratiques de colons, d’agriculteurs, et d’entreprises extractives, et demeurait de ce fait incomplète.
La ville amazonienne de Manaus, instituée zone franche en 1957 et devenue 3e pôle industriel du Brésil depuis, illustre bien cette territorialisation du développement brésilien au XXe siècle, au même titre que : la création de la capitale Brasilia entre 1956 et 1960, la construction de la route transamazonienne BR-230 et plus tard, à l’échelle de l’Amérique du Sud, le projet régional de développement des infrastructures OCTA. En 1971, le Plan d’intégration nationale confirmera cette stratégie d’occupation arguant de la défense de la souveraineté.2
La naissance de l’armée brésilienne dans sa géographie
À l’époque de la colonisation portugaise, le principe de « uti possidetis » guida la prise de possession effective du vaste territoire grâce à l’implantation de forts et d’entrepôts jusque dans les contrées les plus reculées et difficiles d’accès (ravitaillement, communication, etc.). Cela permit d’asseoir des frontières restées presque inchangées à l’indépendance du Brésil.3 Au XVIe siècle, cette possession reposait en grande partie sur les expéditions des Bandeirantes tandis qu’au XIXe siècle, après l’indépendance du Brésil, la maîtrise des conflits territoriaux était encore assurée par des mercenaires.
Ainsi, ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle lors de la terrible guerre du Paraguay (1864 à 1870) que les forces armées brésiliennes commencèrent à se structurer et à se professionnaliser. Le territoire marécageux, forestier et strié de rivières du sud du Paraguay, en plus de la ténacité des troupes paraguayennes, avait posé de nombreux défis logistiques et militaires, et causé de lourdes pertes aux belligérants.4 Cette guerre demeure au Brésil un point de référence dans l’émergence des premières doctrines d’emploi des forces armées (projection des forces, conditions d’engagement, manœuvrabilité, etc.). À bien des égards, ce conflit armé fut l’une des premières guerres totales modernes dans le monde, comme en témoignèrent, par exemple les mobilisations massives de combattants (esclaves brésiliens, enfants paraguayens).
Par-delà le déterminisme géographique, l’armée comme un vecteur de puissance
Jusqu’à l’avènement de G. Vargas, le Brésil ne disposait pas de véritable politique étatique de défense. C’est dans le contexte conflictuel de ce siècle que l’appréhension de l’espace brésilien dans sa dimension sécuritaire devint essentielle pour les élites brésiliennes. Ainsi, l’espace géographique brésilien dans toute son étendue – à savoir l’immense forêt amazonienne, les plaines arables, le vaste réseau fluvial et les près de 7 500 km de trait côtier – prit une dimension stratégique, tant pour le développement économique que pour la sécurité nationale du pays.
C’est courant la seconde moitié du XXe siècle que la politique de défense brésilienne évolua en lien avec les relations extérieures. Les dirigeants successifs établirent alors des relations internationales axées sur le développement de l’industrie brésilienne et sur l’alignement des intérêts stratégiques en plein conflit idéologique mondial.5 La géographie cessa donc d’être la seule variable dans la réflexion militaire et doctrinale du Brésil. C’est ce que confirmera bien plus tard, en 2008, le premier livre blanc de la défense nationale qui inscrit la nécessité d’une visibilité internationale pour les armées, allant au-delà de ce simple rôle de « vecteur d’intégration territoriale et pourvoyeur d’ordre interne »6 qui fut le sien.
Le concept doctrinal de la « bande frontalière » ou le pouvoir de police des forces armées aux frontières
L’étalement transfrontalier de la forêt amazonienne représente une menace persistante pour le Brésil, qui peine à sécuriser ses frontières des flux de trafics régionaux (drogue, armes, contrebande, crimes environnementaux, etc.). Pour faire face à ces multiples défis, le Brésil a identifié ses régions frontalières comme des « zones d’intérêt stratégique »7 requérant une attention renforcée de la part des forces de sécurité. C’est ainsi qu’a été définie dans la Constitution fédérale du Brésil (Article 20 alinéa 2) la « bande frontalière », c’est-à-dire une zone de sécurité longeant les 17 000 km de frontières terrestres, étalée sur 150 km en profondeur, couvrant 11 États et 588 municipalités. Sa « surveillance et [son] contrôle sont essentiels à la souveraineté et à l’intégrité du territoire ».8
Ayant fait le constat de la dureté du milieu amazonien empêchant un contrôle efficient de cet espace frontalier par les forces de sécurité intérieures, la Constitution du Brésil « stipule que les forces armées peuvent être utilisées pour garantir l’ordre public, à l’initiative de n’importe lequel des pouvoirs constitutionnels ».9 Cela signifie que les forces armées peuvent employer une partie des pouvoirs de police dans un contexte encadré par des décrets. De fait, l’armée participe régulièrement à des opérations aux côtés des agences de sécurité publique pour lutter contre les trafics transnationaux en apportant un soutien logistique et opérationnel, du renseignement et un outil de répression dans des situations spécifiques.
Par exemple, les forces armées brésiliennes prennent une part active à la lutte contre l’orpaillage illégal. Celle-ci s’inscrit dans le cadre d’opérations interministérielles et sont coordonnés par l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles (IBAMA), l’orpaillage illégal étant considéré comme du pillage des ressources. Enfin, cette présence sécuritaire continue de la « bande frontalière » par l’armée conforte la souveraineté de l’État brésilien sur son territoire reculé, accidenté et poreux. Cela nous évoque les premiers forts portugais avancés en terre amazonienne.
Le Brésil et son « contour stratégique »
Entre craintes et opportunités, c’est ce rapport ambivalent à l’Amazonie qui a façonné la pensée géopolitique brésilienne centrée dorénavant sur le principe de non-ingérence et de non-intervention. Le gouvernement privilégie donc la coopération sécuritaire avec les pays du « contour stratégique ». À l’Ouest, il s’agit des états frontaliers sud-américains ; à l’Est, il s’agit des 22 États africains de la façade atlantique faisant face au Brésil, séparés par plus de 5 000 km d’océan.10
Brasilia a envoyé au moins un officier de liaison dans tous les pays d’Amérique du Sud. Au Paraguay sont déployés une trentaine d’officiers instructeurs et de liaisons. Au Chili et en Argentine, le Brésil participe à un centre de formation des Nations-Unies. Des instructeurs brésiliens sont également envoyés au Guyana, en Colombie et en Équateur.11 Cela devrait inspirer la France, qui n’est pas coutumière de l’envoi d’officiers de liaison. Par exemple, il n’y en a pas auprès du commandement militaire du Nord brésilien, zone frontalière du département français de Guyane où stationnent 2500 militaires. En sens inverse, il y a deux officiers de liaison brésiliens attachés auprès des Forces armées en Guyane (FAG).
Dans plusieurs pays d’Afrique, le Brésil a envoyé des officiers de liaison dont en Afrique du Sud, en Namibie, au Cameroun, en Angola, en Guinée-Bissau, etc. L’ambition brésilienne en termes de coopération sécuritaire ne s’arrête pas là avec ces pays d’Afrique, puisque des exercices militaires et des missions d’assistance ont régulièrement lieu. Enfin, le Brésil y dépêche régulièrement des instructeurs. Quant à l’Amérique du Sud, la coopération sécuritaire du Brésil y est paradoxalement limitée, se bornant à des échanges d’informations et à une relative coordination au niveau politico-stratégique au travers du Conseil de défense sud-américain.
Priorité à l’« Atlantique Sud »
Cet intérêt du Brésil pour ces États africains éloignés de 5 000 km n’est pas sans fondement stratégique. Au-delà de la sécurisation de son environnement continental face aux différentes menaces identifiées (trafics illicites, mouvements de groupes armés, immigration illégale et prédation des ressources), le Brésil porte une attention particulière à son environnement maritime, désigné sous le vocable d’« Atlantique Sud » et qu’il appréhende comme un espace stratégique et un théâtre de conflictualité.
Bordé au nord par le 16e parallèle, au sud par l’Antarctique et à l’Est par le continent africain, cet espace est considéré comme la Zone d’intérêt prioritaire par l’état-major brésilien avant même les menaces pesant sur la frontière continentale. En effet, la Stratégie de défense nationale (END) du Brésil cite clairement le risque d’une agression militaire par la mer de la part d’un grand compétiteur. Conscient que les ressources jouent un rôle essentiel dans les logiques de quête de puissance, le Brésil a identifié son territoire comme une cible potentielle. De plus, sa prétention à jouer un rôle sur la scène internationale l’expose à une conflictualité inhérente aux relations internationales.
Au travers de ce concept se déploie une doctrine d’emploi des forces navales dans un espace géographique étendu. La notion de souveraineté est élargie à celles de l’anticipation, de la projection et de la dissuasion. Projeter les limites de cet espace jusqu’aux côtes africaines permet à la défense brésilienne de bénéficier en mer d’une profondeur stratégique que les eaux territoriales n’offrent pas.
Les armées brésiliennes face à leurs limites budgétaires
La Stratégie de défense nationale (END) du Brésil fixe les exigences militaro-industrielles nécessaires au dimensionnement des forces armées, chargées de défendre la souveraineté territoriale, mais aussi de protéger les ressources du pays. Cela concerne l’Amazonie, la ZEE (halieutique, pétrole, gaz), mais aussi les activités criminelles et les menaces dans le cyberespace.12 Depuis 2008, la modernisation des forces armées constitue une priorité, avec le développement de capacités industrielles nationales et de coopérations internationales. C’est dans ce contexte que la coopération avec la France a notamment permis le lancement du PROSUB, destiné à moderniser la composante sous-marine conventionnelle et nucléaire. Malgré les retards, trois sous-marins conventionnels de type Scorpène 2000 ont été livrés aux forces brésiliennes.
En revanche, plusieurs programmes de modernisation ont été suspendus ou ralentis (PROSUPER, Gripen). Ainsi, en 2023, le chef d’état-major de la Marine alertait ainsi sur l’obsolescence de 40 % des moyens d’ici 2028, mettant les forces maritimes face à un défi de taille pour remplir leurs contrats opérationnels. L’imminence de l’échéance et l’ampleur du chiffre illustrent l’urgence de la situation, bien qu’il est d’usage de repousser l’obsolescence du matériel grâce à la maintenance, au prix toutefois d’interventions de plus en plus longues et coûteuses. Renouveler le matériel devient alors plus intéressant sur les plans opérationnel et financier. Or, le Brésil dispose de peu de marge de manœuvre : 80 % du budget des armées est consacré aux soldes et pensions, contre seulement 8 % aux investissements.
Ces contraintes pourraient limiter la capacité des forces armées à protéger les intérêts stratégiques du Brésil et à répondre aux menaces contemporaines, alors que le pays entend renforcer son poids international et préserver ses ressources dans un contexte de compétition croissante et régionale…
Lire aussi :
Entretien : Brésil, le pays sans ennemi
Le Brésil : l’autre géant américain
Amazone : un fleuve stratégique. Hervé Théry
Quelle stratégie pour la France en Amérique latine ?
Notes
1 Théry Hervé, « L’Amazonie, une intégration du centre de l’Amérique du Sud ? », Collège international des sciences territoriales (CIST), novembre 2020, Paris-Aubervilliers, p. 360-364.
2 Ibid.
3 Cesse Silva Felipe Elias, « Evolução do pensamento de defesa no Brasil sob o enfoque paradigmático », analyse non publiée, rédigée dans le cadre d’un travail préparatoire à une thèse.
4 Théry Hervé, Velut Sébastien, « Elisée Reclus et la guerre du Paraguay », Terra Brasilis, juillet 2016.
5 Cesse Silva Felipe Elias, « Evolução do pensamento de defesa no Brasil sob o enfoque paradigmático », analyse non publiée, rédigée dans le cadre d’un travail préparatoire à une thèse.
6 Aguado Esteban, « Les ambitions de la Marinha do Brasil », Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES), 6 janvier 2025, en ligne.
7 Entretien réalisé le 5 mai 2025 avec l’officier de liaison de l’armée de Terre du Brésil auprès des FAG, entretien sur la stratégie sécuritaire du Brésil en Amérique du Sud [entretien non publié], Cayenne.
8 Ibid.
9 Ibid.
10 Ibid.
11 Ibid.
12 Aguado Esteban, « Les ambitions de la Marinha do Brasil », Fondation pour la Maîtrise des enjeux Stratégiques (FMES), en ligne.
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