Impossible d’échapper au à la controverse provoquée en Pologne par La Poupée. Il s’agit à l’origine d’un grand classique de la littérature polonaise, publié en 1890 par le journaliste et romancier Boleslaw Prus. Un ouvrage pour ainsi dire inconnu en France (une traduction de 1962, aux éditions Del Duca, est depuis longtemps épuisée).
Le récit vient de faire coup sur coup l’objet de deux adaptations : une série en six épisodes, réalisée par Pawel Maslona et mise en ligne le 16 septembre sur Netflix, et une nouvelle version cinématographique, de Maciej Kawalski, sortie le 30 septembre dans les salles de cinéma polonaises. La série est disponible en France, tandis que le film reste quant à lui inédit.
Dans l’immédiat, c’est bien la série qui déchaîne les passions. En cause ? Les libertés prises par Pawel Maslona, parfois considéré comme le “Tarantino polonais”, à l’heure de traduire en images un roman que tous les Polonais connaissent.
Une adaptation pleine de libertés
L’action se déroule dans la Varsovie de la fin du XIXe siècle, dans une Pologne qui n’existe alors pas en tant que nation indépendante, puisque le pays est partagé entre la Russie, la Prusse et l’Autriche. À l’écran, Sandra Drzymalska incarne Izabela Lecka, la fille aussi naïve qu’arrogante d’une famille désargentée de l’aristocratie. Tomasz Schuchardt prête ses traits à Stanislas Wokulski, un commerçant qui a fait fortune en approvisionnant la Russie lors de la guerre russo-turque de 1877-1878. Entre eux deux se tisse une relation houleuse, faite d’attraction-répulsion, dans un monde en train de basculer, chamboulé par l’irruption de l’industrialisation, de l’essor de la grande bourgeoisie et de la montée d’un nationalisme de plus en plus guerrier.
Très vite après la mise en ligne de la série, des voix se sont élevées contre l’omniprésence de grossièretés dans la bouche des héros. D’autres ont dénoncé la main lourde de ces derniers sur la cocaïne, l’opium ou encore l’alcool. Au point que le Premier Ministre, Donald Tusk, a dû calmer le jeu, le 21 septembre, sur le réseau social X, comme le relève le site d’information Na Temat. “J’aime la série, et ce qui me réjouit le plus, c’est que presque tout le pays discute du livre et de son adaptation. Chacun a le droit à son opinion, mais je vous en prie : ne nous entretuons pas pour ça.”
“On pouvait s’attendre” à de tels débats et polémiques, estime le site d’information en ligne Onet, pour qui les créateurs de la série “ont audacieusement réinterprété un canon de la littérature [polonaise]”. Mais il s’agit bien d’une réinterprétation, insiste Na Temat, pas d’“une adaptation fidèle du roman de Boleslaw Prus”. Le média rappelle que La Poupée, publié dès 1887 sous la forme d’un feuilleton dans un journal varsovien, est considéré comme “un trésor national”, figurant invariablement “au programme scolaire” depuis plus de deux décennies.
Autre différence remarquée entre le roman et l’adaptation de Netflix, outre les jurons et les diverses addictions des protagonistes : dans la série, Izabela Lecka est devenue “le personnage principal”, souligne l’hebdomadaire Polityka. Adaptation aux goûts de l’époque ? Elle rêve d’être journaliste et de travailler pour un journal féministe. Dans le récit de Boleslaw Prus, si Izabela Lecka joue bien un rôle important, les personnages principaux sont masculins.
Une adaptation un peu lisse
Pour Polityka, la série, qui “intègre des éléments de polar, de thriller et même de film de braquage”, tient néanmoins le public en haleine jusqu’au bout. L’hebdomadaire a été en particulier séduit par les “costumes somptueux, accessoires et décors impressionnants”, mais aussi par Tomasz Schuchardt en tête d’affiche, “un acteur qui semble né pour le rôle” de Stanislas Wokulski.
Selon la version polonaise du magazine Vogue, La Poupée est même “un pur plaisir”, porté par l’interprétation “séduisante, capricieuse et indomptable” que Sandra Drzymalska propose du personnage d’Izabela Lecka.
Onet est plus réservé. Le média a certes apprécié le jeu des acteurs secondaires (notamment Julia Wyszynska dans le rôle de Florentyna, cousine sans le sou d’Izabela, et Dariusz Chojnacki dans celui d’Ignacy Rzecki, l’associé en affaires de Stanislaw), mais reproche une narration qui patine, à force d’hésiter entre nouvelle lecture et respect du texte de Boleslaw Prus. Enfin, Onet estime que l’œuvre au final “gomme trop les tensions sociales”, mais aussi la montée de l’antisémitisme dans la société de l’époque.
La série a en tout cas fait de jolis débuts sur Netflix. Le quotidien conservateur Rzeczpospolita note qu’elle figurait parmi les six programmes les plus regardés sur Netflix, le 20 septembre. Outre la Pologne, où elle est numéro 1, elle se classe dans les dix séries les plus consultées dans de nombreux pays d’Amérique latine, ainsi qu’au Canada ou encore au Maroc.
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