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Les doms de Bénarès, impurs gardiens des bûchers mortuaires indiens
Par Sophie Landrin (Bénarès [Uttar Pradesh], envoyée spéciale)ReportageDans les ghats, ces escaliers qui plongent dans les eaux sacrées du Gange, seuls les doms peuvent assurer la gestion des bûchers funéraires. Issus de la caste des intouchables, ils sont pourtant considérés comme les intermédiaires choisis entre le bas monde et l’au-delà.
Babu s’est levé avec le jour, le corps déjà trempé de sueur, sous la touffeur extrême de la mousson. Une chape humide, suffocante s’est emparée de la cité de Bénarès (Etat de l’Uttar Pradesh), dans le nord de l’Inde, en ce début du mois d’août. La venelle sombre et sale où est nichée sa masure mène directement au lieu de son labeur, le ghat de Harishchandra, ces escaliers monumentaux qui lèchent les eaux sacrées du Gange. Quatre bûchers finissent de se consumer. Ils crachent encore une fumée âcre, mêlée de relents de chair grillée. Le garçon, les dents et les lèvres rougies par la noix de bétel, sort de sa poche un paan, un mélange de feuilles aux effets stimulants, comme pour se donner du courage. Sa journée ne s’achèvera que le lendemain à la même heure.
Babu porte le nom de Chaudhary comme la plupart de ses collègues, membres de la communauté des doms de Bénarès (les « brûleurs de cadavres »), assignés par leur caste aux crémations. Il a 28 ans et a hérité de ce travail transmis par son grand-père, puis par son père. « Qui d’autre pourrait choisir ce métier ? », interroge-t-il, sans attendre une réponse. Un corps arrive sur une civière en bambou, enveloppé dans un linceul blanc et recouvert d’un tissu orange vif, porté par six hommes, des proches peu fortunés. Ils ont apporté du bois de leur village. Ils viennent de loin, du Madhya Pradesh, situé à plus de 600 kilomètres.
Le défunt, comme beaucoup de fervents hindous, voulait se faire incinérer dans la ville sainte dans l’espoir de briser le samsara, le mouvement perpétuel des renaissances et des souffrances, régi par la loi du karma. Mais la tradition dit qu’il faut mourir et être incinéré à Bénarès pour atteindre la moksha, la transcendance, le but ultime de la vie, la dissolution complète de l’ego et la rencontre de l’âme avec le divin. Le dieu Shiva murmurerait à l’oreille du défunt mort à Bénarès le mantra de la sagesse permettant de se libérer du cycle des réincarnations. Des mouroirs, nommés pudiquement « maisons du salut », accueillent, non loin des crémations, les agonisants.
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