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Géopolitique

Nouvelle-Calédonie : quel enjeu pour la présidentielle ?

À l’ouverture de la campagne de 2027, la Nouvelle-Calédonie fera-t-elle partie du débat présidentiel — comme acteur ou comme sujet de préoccupation ? Entre l’indifférence pour l’outre-mer et le retour brutal de la souveraineté, de la puissance et des blocs, il y a des raisons de dése

À l’ouverture de la campagne de 2027, la Nouvelle-Calédonie fera-t-elle partie du débat présidentiel — comme acteur ou comme sujet de préoccupation ?

Entre l’indifférence pour l’outre-mer et le retour brutal de la souveraineté, de la puissance et des blocs, il y a des raisons de désespérer — et quelques raisons d’espérer quand même.

Nous sommes la première semaine de septembre 2026 et, selon le papier à musique du calendrier politique et électoral français, la campagne présidentielle de 2027 démarre. Il semble désormais extrêmement improbable qu’elle ait lieu de manière anticipée, puisqu’on ne voit personne essayer de précipiter l’échéance en rendant la vie impossible au gouvernement minoritaire de l’actuel président ; et il demeure peu probable qu’elle soit repoussée, même si on sent bien que l’actuel locataire de l’Élysée en rêverait : qu’une guerre, contre la Russie par exemple, lui permette d’annuler les élections et de se maintenir en place.

À moins de huit mois de l’échéance, certes, rien n’est clair. La favorite des sondages, Mme Le Pen, ne sera peut-être pas même autorisée à concourir in fine. Après avoir propulsé comme candidat « naturel » M. Philippe, le parti unique et ses relais médiatiques ont dû se rendre compte qu’il était si peu charismatique et si plombé par le bilan de la macronie (dont il est peu plausible, pour quelqu’un qui en a été l’un des principaux architectes, de vouloir maintenant se dédouaner…) qu’il n’avait guère de chances.

La dernière opinion commune en date – mais elle aura sans doute changé dans quinze jours – est donc qu’on s’achemine vers un second tour Le Pen-Mélenchon, avec victoire à la clé de la première sur le second. En réalité, aussi bien l’expérience du passé que la désespérance profonde de nos compatriotes suggèrent qu’il est tout à fait possible, pour ne pas dire assez probable, que la personne qui entrera finalement à l’Élysée en mai 2027 ne soit pas encore sondée par les instituts.

Et la Nouvelle-Calédonie ?

La Nouvelle-Calédonie est loin de Paris, évidemment, et elle a d’autres soucis, à commencer par sa situation budgétaire quasi désespérée : fruit des conséquences des émeutes de 2024, bien sûr, mais aussi de déséquilibres structurels bien plus profonds et qui remontent au moins à l’accord de Nouméa et à ses suites. L’austérité est inévitable, le recours massif au soutien métropolitain aussi, pour aussi longtemps que celui-ci pourra durer (c’est-à-dire plus très longtemps) ; après cela, des choix déchirants s’imposeront.

La question est de savoir ce qu’elle a à attendre de cette campagne présidentielle qui se déroule loin d’elle et de son issue, et notamment si elle fera partie – comme acteur ou comme sujet de préoccupation – de cette campagne.

Nous n’avons pas davantage de boule de cristal que n’importe qui ; il nous semble simplement qu’il y a à la fois des raisons d’espérer et des raisons de ne pas espérer (pour ne pas dire de désespérer…) – sachant bien sûr que la Nouvelle-Calédonie pourrait devenir un enjeu de l’élection d’une bonne manière aussi bien que d’une mauvaise.

Parmi les raisons de ne pas espérer : l’outre-mer, d’une manière générale, n’intéresse pas, au-delà des éléments de langage convenus. Les candidats peuvent bien s’adresser avec des trémolos dans la voix à leurs « compatriotes de métropole et d’outre-mer », ces derniers n’en demeurent pas moins des citoyens de seconde zone. (Dernier exemple en date : j’avais beau croire avoir tout vu, l’affaire des candidats calédoniens – et pas que : polynésiens, etc. – à l’examen du barreau, obligés de composer entre 22 h et 3 h du matin – 1 h et 6 h à Papeete ! – m’a estomaqué. Comment pareil mépris est-il possible ? On remerciera au passage le député Emmanuel Tjibaou d’être monté au créneau.)

L’outre-mer n’intéresse pas, ou alors il intéresse mal. À gauche, on y voit des confettis d’empire qu’on aurait oublié de décoloniser ; à droite, malgré d’occasionnels cocoricos qui sonnent creux (« la seconde puissance maritime du monde »), des territoires qui, avant tout, nous coûtent « un pognon de dingue ». Pourquoi en irait-il différemment la prochaine fois, et ce d’autant plus, bien sûr, que plus un peuple s’appauvrit, moins il a le loisir de se soucier d’autre chose que de ses fins de mois ; et le champ de sa vision et de ses préoccupations se rétrécit de plus en plus. Hélas.

Espérer quand même ?

Pourquoi, alors, serait-il quand même permis d’espérer ? D’abord parce que, même si c’est pour toutes les mauvaises raisons, l’outre-mer s’est imposé comme un enjeu régalien de premier ordre, et l’État ne peut plus regarder ailleurs. Édouard Philippe le candidat (qui pourrait quand même finir par être élu, fût-ce par défaut, s’il devient le candidat unique du parti central) a commencé sa campagne à Mayotte, ravagée par une immigration téléguidée depuis les Comores et qui, de plus en plus, provient d’Afrique aussi. Des Antilles à la Nouvelle-Calédonie, le maintien de l’ordre dans les lointaines possessions françaises sape les ressources de la gendarmerie, qui n’est déjà plus en mesure de faire face. Le Groupe de Bakou, proxy certainement de puissances plus importantes que l’Azerbaïdjan, ne se cache même pas de vouloir déstabiliser la France à travers ses outre-mer (eux, du moins, ont compris l’enjeu que cela représentait !) ; sans compter, bien sûr, la Chine qui, dans le Pacifique, avance méthodiquement ses pions. Comment, d’ailleurs, lui reprocherait-on de défendre ses intérêts, comme le gouvernement français serait bien inspiré de défendre les nôtres ?

Ensuite parce que, malgré tout, les temps ont changé et les esprits commencent à évoluer. Lorsqu’en 1998 le pouvoir socialiste, dans l’indifférence complice de la droite, s’est entendu pour donner l’indépendance à la Calédonie une génération plus tard, le mot Indopacifique n’existait pas ; la France était économiquement plus puissante que la Chine ; et tout le monde – ou plus exactement tous les gens payés pour exprimer leurs idées dans les médias – pensaient que le monde se dirigeait paisiblement vers la fin de l’histoire, avec le triomphe de la « mondialisation heureuse » et la dissolution de toutes les vieilles identités dans le libéralo-mercantilisme universel.

« Les « décolonialistes », qui s’imaginent progressistes, ont en réalité 70 ans de retard ; ils se croient encore à la conférence de Bandung. »

Le monde de 2026 n’a plus rien à voir, et toutes les idées qu’on croyait périmées – la souveraineté, la puissance, les blocs impériaux, la Realpolitik – sont redevenues des faits qui s’imposent à tous. Le grand paradoxe est là : les « décolonialistes », qui s’imaginent progressistes, ont en réalité 70 ans de retard ; ils se croient encore à la conférence de Bandung. Ce sont les gens qu’on qualifierait volontiers de réactionnaires qui sont, en réalité, les seuls armés pour comprendre et affronter les temps nouveaux…

Dans un monde dans lequel il en va de la survie de l’Europe d’empêcher la Chine d’acquérir un monopole sur l’exploitation des terres rares et la production des batteries pour voitures électriques, la France d’Europe a un besoin vital de son outre-mer, et notamment de la Nouvelle-Calédonie. Dans un océan Pacifique où un empire déclinant fait face à une puissance montante, et où l’empire déclinant fait tout pour provoquer le conflit avec son rival émergent – erreur universelle de toutes les puissances qui sentent que l’histoire leur échappe, et qui a toujours précipité leur chute –, la Nouvelle-Calédonie a un besoin vital de la protection de la mère-patrie européenne. Malgré leur court-termisme et leur absence, le plus souvent, de vision (il y a des exceptions, Dieu merci), les politiques français sont prêts à comprendre cela. À Paris, des personnes s’activent pour essayer de porter cette parole dans le débat présidentiel, et bien sûr au-delà.

« Larguer » la Nouvelle-Calédonie ?

À toute chose malheur pourrait être bon : pour flatter son public de la « nouvelle France » (tous ceux qui haïssent celle qui est là depuis 1 500 ans et aimeraient en finir avec elle), et pour faciliter la tâche de M. Lachaud et Mme Panot, envoyés à la pêche aux signatures sur l’archipel, M. Mélenchon a fait début juin une annonce spectaculaire. Lors d’un meeting à Saint-Denis, il a déclaré que, lui président, « la Calédonie-Kanaky ira[it] vers l’indépendance ». Évidemment, sauf à modifier au préalable la Constitution, cela ne dépend pas de lui, puisque l’article 53 de la Constitution spécifie que l’accord des Calédoniens serait nécessaire ; or, de majorité pour l’indépendance chez les Calédoniens – même en se restreignant à ceux à qui on a bien voulu accorder le droit de se prononcer –, il n’y a pas. Il y a d’ailleurs une chose qu’à notre connaissance personne, sauf l’excellent blog Calédosphère, n’a remarquée : d’indépendance, depuis quelque temps, les indépendantistes ne parlent plus guère (aucun de leurs représentants de premier plan ne s’est d’ailleurs rallié à la proposition de LFI). Eux aussi semblent avoir compris, rattrapés par la réalité de la situation – « mugged by reality », dit-on en anglais –, qu’hors de la France point de salut.

« La France d’Europe a un besoin vital de son outre-mer, et notamment de la Nouvelle-Calédonie. »

M. Mélenchon flatte ceux qui haïssent la France : il est dans son rôle et il en a, après tout, bien le droit. La question est de savoir si sa scandaleuse proposition – d’amputer notre pays, et de l’amputer contre la volonté même des « populations intéressées » – va amener les autres forces politiques à se positionner tout aussi clairement pour le maintien de la Calédonie dans la France. On devrait pouvoir l’espérer mais, depuis l’échec de son projet de Bougival, le parti unique centriste (des LR au PS en passant par toutes les nuances du centre et de ce qui reste du macronisme) se tait. Quant au RN, qui aurait là l’occasion unique de capitaliser sur sa victoire au parlement, et alors même qu’il est sans doute le parti qui comprend le mieux les enjeux ultramarins (territoires où il fait des scores très élevés et sur lesquels il compte fortement pour l’emporter à l’échelle nationale), il semble toujours osciller entre un retour à ses fondamentaux et la tendance « Corrèze avant le Zambèze » qui, dans le contexte calédonien, se double parfois de l’argument fallacieux selon lequel, si l’on considère que les Français d’ascendance française doivent rester maîtres de leur destin sur leur terre ancestrale, il est difficile de refuser le même droit aux populations autochtones du Caillou. Personne n’a donc emboîté le pas à M. Mélenchon, ce qui est rassurant, mais personne ne l’a non plus renvoyé dans ses cordes, ce qui l’est moins.

S’il n’est ainsi pas interdit d’espérer que la Nouvelle-Calédonie devienne un enjeu majeur de la présidentielle de 2027, il faut naturellement que chacun travaille à rendre cela possible. On préférerait que cet enjeu soit abordé de manière positive : comment la France peut-elle reprendre conscience du fait qu’elle vit dans le Pacifique Sud, et qu’il s’agit là à la fois d’une des plus belles facettes de son identité et peut-être du plus grand atout de sa puissance résiduelle ? Mais s’il n’y a que cela qui est possible, que ce soit au moins de manière négative : en se demandant comment elle peut faire en sorte que le Caillou ne resombre pas dans le chaos et ne devienne, pour notre pays, sa plus grande épine dans le pied. Si l’on réfléchit sérieusement à cette question, on se rendra d’ailleurs compte que ce n’est qu’en reprenant conscience d’elle-même comme pays universel, qui vit sur tous les océans de la terre et se doit de faire vivre cette réalité pour le bien de tous, qu’elle pourra espérer ramener de manière durable paix et prospérité en Nouvelle-Calédonie.

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