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Géopolitique

Planisphère. De la brigade des stupéfiants au pôle financier : 40 ans au cœur des affaires. Avec R L Loire

Il serait naïf de l'oublier : les criminels sont aussi des acteurs géopolitiques. Les narco-mafias, comme les terroristes, cherchent à prendre le contrôle des territoires et des cerveaux. Pour connaître ces réalités au plus près du terrain, Planisphère donne la parole à Roger Le Loire. Pod

Planisphère [1]. De la brigade des stupéfiants au pôle financier : 40 ans au cœur des affaires. Avec Roger Le Loire

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Planisphère. De la brigade des stupéfiants au pôle financier : 40 ans au cœur des affaires. Avec Roger Le Loire. Synthèse rédigée relue et validée par Roger Le Loire

L’évolution alarmante du narcotrafic en France

Roger Le Loire a débuté sa carrière à la brigade des stupéfiants en 1975, une époque où ce trafic était marginal en France, notamment après l’éradication de la « French Connection ». Les affaires portaient alors sur de petites quantités, comme 10 grammes de drogue. Cependant, le phénomène a depuis connu une transformation radicale. Après une période marquée par l’héroïne venue du Triangle d’Or d’Asie, le trafic actuel s’apparente à un « narco-banditisme de type horizontal », disséminé sur tout le territoire, avec des groupes se réclamant de labels comme la DZ Mafia.

Les chiffres attestent de cette escalade : en 2024, 49 tonnes de cocaïne ont été saisies en France, dont 14 tonnes au Havre. La même année, 49 narco-homicides, 133 tentatives et 14 victimes collatérales ont été recensés. Le chiffre d’affaires des stupéfiants en France a atteint 7,5 milliards d’euros en 2023, des dimensions comparables, selon Roger Le Loire, à celles du cartel de Cali qu’il a eu l’occasion d’étudier.

Juge antiterroriste : face à des menaces diverses et des contraintes personnelles

De 1990 à 1994, Roger Le Loire a exercé en tant que juge antiterroriste, traitant des dossiers sensibles et variés. Il a notamment enquêté sur l’attentat de Djibouti, l’organisation indépendantiste basque armée ETA (qu’il décrit comme « purement révolutionnaire » et opposée au trafic de drogue), le groupe Action Directe (impliqué dans l’assassinat de l’ingénieur général Audran), le Front de Libération Nationale Corse (FLNC), ainsi que les premières affaires du radicalisme islamiste (groupes islamistes armés).

Le point commun de ces groupes, souligne Roger Le Loire, est leur volonté de « semer la terreur » pour affirmer leurs idées. Certains, à l’exception notable de l’ETA, fonctionnaient également sur un mode mafieux, s’appropriant des biens par le racket. Ce métier s’est avéré particulièrement exigeant sur le plan personnel : le juge Le Loire était constamment sous la protection de gardes du corps (trois ou quatre policiers tournants), son domicile était relié par un système d’alerte à un commissariat, et ses déplacements étaient encadrés, limitant sa liberté. Il a également mené des enquêtes à l’étranger, notamment aux États-Unis, accompagné de sa protection.

Les réalités de la justice en Seine-Saint-Denis et les ramifications internationales

En tant que magistrat au tribunal de Bobigny, dans le département de la Seine-Saint-Denis, Roger Le Loire a découvert un environnement de travail d’une grande intensité. Deuxième tribunal de France pour le pénal, Bobigny se caractérisait par une « très forte délinquance », une charge de travail énorme (jusqu’à 150 dossiers et 100 détenus en cabinet) et des difficultés logistiques. La proximité de l’aéroport de Roissy, bien que situé dans le département voisin, a également généré des affaires internationales complexes, comme l’effondrement d’une partie de l’aéroport ou la gestion de filières d’immigration clandestine (notamment d’Asie, ou impliquant des personnalités comme Papa Wemba [2]), ainsi que d’importants trafics de drogue.

Les ramifications internationales de la justice.

Sa carrière l’a aussi confronté aux ramifications internationales de la justice. En effet, il existe une compétence du juge d’instruction français à l’étranger via les demandes d’entraide pénale et les commissions rogatoires internationales. Un exemple marquant est l’affaire Pinochet, où, face au refus de la Cour suprême chilienne, il a contourné l’obstacle par une « rencontre de juge à juge » avec le juge Guzman, obtenant ainsi les pièces nécessaires. Au pôle financier, en tant que doyen des juges d’instruction, il a traité l’affaire Karachi, concernant des ventes françaises de sous-marins au Pakistan et de frégates à l’Arabie Saoudite, où des intermédiaires étaient soupçonnés d’avoir versé des « rétrocommissions » à des partis politiques français.

Les zones d’ombre de l’enquête : informateurs et secret de l’instruction

Roger Le Loire éclaire les aspects plus discrets de l’enquête judiciaire, notamment le rôle des informateurs. À la brigade des stupéfiants, ces « indics » étaient essentiels pour les opérations, parfois rémunérés en argent ou, à l’époque, en drogue saisie. Leur rôle complexe impliquait souvent de faire tomber la concurrence, et certains développaient un lien si étroit avec les policiers qu’ils se prenaient « presque pour des flics », comme l’illustre l’exemple d’un proxénète de Vincennes. Plus récemment, l’affaire Sofiane Hambli a montré des informateurs menant leur propre trafic.

Concernant le secret de l’instruction, Roger Le Loire le distingue du secret de l’enquête. Ce secret, auquel sont soumis le juge d’instruction et les policiers, est souvent mis à mal par des fuites. Ces fuites sont généralement orchestrées par des parties ayant un intérêt : la partie civile pour dénoncer l’inaction, la défense pour dénoncer un « acharnement », ou même pour intimider le juge et le faire « lâcher le dossier ». Le juge Le Loire a lui-même été poursuivi à plusieurs reprises pour violation du secret, sans fondement, signe des pressions exercées.

Conclusion

À travers le témoignage de Roger Le Loire, se dessine une vision complexe et évolutive de la criminalité, du terrorisme et de la justice, intimement liés aux dynamiques géopolitiques. Son parcours illustre la transformation des menaces, d’un narcotrafic marginal à un phénomène massif et organisé, et la persistance du terrorisme sous des formes diverses. Il met également en lumière les défis quotidiens des magistrats, confrontés à des charges de travail colossales, des réalités sociales difficiles et des pressions constantes. Son expérience souligne enfin l’importance des outils de coopération internationale et la nécessité d’une compréhension fine des acteurs et des mécanismes criminels pour appréhender les enjeux de pouvoir qui se jouent sur les territoires et au-delà.

Pour aller plus loin

. Roger Le Loire et Rémi Bellon, « Zonard, flic et juge », éd. Michel Lafon.

. Diploweb.com, Dossier géopolitique : Crimes et criminalités

. Diploweb.com, Jean-François Gayraud, Pierre Verluise, Emilie Bourgoin, Le silence est-il la clef oubliée pour comprendre la puissance des mafias ? Avec Jean-François Gayraud

Copyright Octobre 2026-Verluise-Le Loire/Diploweb.com

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