“Les otages vivants du général mort”, titre l’hebdomadaire Vreme en une de son édition du 3 septembre, avec une photo des partisans de Ratko Mladic en train de tabasser un homme à terre. D’emblée, le média d’opposition serbe s’interroge : comment la responsabilité individuelle du général a-t-elle fini par se confondre avec la défense de tout le peuple serbe ? Et pourquoi, trente ans après la guerre, la Serbie peine-t-elle toujours à se libérer de ce lourd héritage ?
Le militaire, dont la mort a été annoncée jeudi 27 août, a été condamné à la prison à vie par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Décédé en détention aux Pays-Bas, il fut notamment le principal architecte du massacre de Srebrenica, qui a causé la mort de près de 8 000 Bosniens musulmans.
“Ratko Mladic n’est pas né comme un mythe national. Son aura a été systématiquement construite par les pouvoirs politiques successifs, les télévisions et les journaux, à Belgrade, aussi bien qu’en Republika Srpska [l’entité serbe en Bosnie-Herzégovine]”, estime Vreme.
L’hebdomadaire explique qu’au début des guerres en ex-Yougoslavie, Mladic, jusque-là officier, a une carrière plutôt modeste dans l’Armée populaire yougoslave, puis enchaîne les succès militaires en Croatie et en Bosnie-Herzégovine face à des adversaires moins bien préparés et plus faibles. Comparé aux commandants de groupes paramilitaires serbes, souvent ivres, ou aux seigneurs de guerre locaux, il apparaît comme un officier discipliné. Il est partout : dans les tranchées, sur la ligne de front, au milieu de ses hommes. “Dans la guerre, le peuple n’a pas besoin d’un homme politique, mais d’un protecteur archétypal”, explique Vreme.
Un lourd héritage
Le gouvernement de l’ancien président serbe Slobodan Milosevic (lui aussi jugé par le TPIY) avait besoin du mythe du “général héroïque” pour présenter l’ensemble du peuple serbe comme solidaire de Mladic et de la guerre – et, par extension, du régime, analyse l’hebdomadaire. Selon Vreme, le pouvoir de l’actuel président, Aleksandar Vucic (lui-même nationaliste radical dans les années 1990), a ensuite œuvré à la réhabilitation de Mladic, cherchant par là même à réhabiliter son propre passé politique et son rôle pendant les guerres de 1991-1995. “Si Mladic avait été laissé seul face à sa responsabilité, il aurait alors fallu ouvrir le dossier de l’idéologie, de la propagande, des profiteurs de guerre et, plus largement, du système qui l’a produit et protégé”, considère l’hebdomadaire.
L’individualisation de la responsabilité de Mladic offrait pourtant à la Serbie une porte de sortie, souligne Vreme. Le jugement du TPIY n’a pas imputé les crimes de Mladic au peuple serbe. Il a désigné un homme, établi sa responsabilité de commandant et identifié les actes pour lesquels il a été condamné. Or “les élites politiques et médiatiques ont choisi la voie inverse : se retrancher derrière le peuple et présenter la condamnation d’un général comme une condamnation de tous les Serbes”, estime Vreme.
Selon l’hebdomadaire, la conséquence la plus profonde de ces trente années à refuser de regarder ce passé en face ne se mesure pas seulement à l’aune de la génération qui a mené ou soutenu les guerres. Elle se manifeste désormais chez des jeunes qui n’étaient pas encore nés à l’époque et qui, aujourd’hui, peignent des fresques à l’effigie de Mladic et reprennent le langage des idéologues radicaux des années 1990.
Leur mémoire a été façonnée par des manuels scolaires qui brouillent les faits, des médias qui transforment les défaites en victoires et des responsables politiques qui présentent toute condamnation des crimes comme une attaque contre les Serbes, explique Vreme.
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