Djègbadji, un arrondissement de la commune historique d’Ouidah, est située à une heure de route [à l’ouest] de Cotonou. Il est à peine 11 heures en ce mois de février 2026. La chaleur sévit dès le seuil de la petite cabane faite de branchages de palmiers qui sert d’usine à Martine Agogo.

Visage éclairé d’un sourire généreux, cette trentenaire, mère de quatre enfants, surveille quatre bassines de 25 litres chacune, dans lesquelles une eau très salée bout. Au-dessous, des foyers en argile façonnés à la main entretiennent un feu qu’elle alimente régulièrement pour maintenir une certaine température. “Dans moins d’une heure, l’eau va s’évaporer complètement et il ne restera plus que le sel”, explique-t-elle.

Appelé xwladjè en langue locale, ce sel, issu de l’évaporation de l’eau de mer, est exploité le long de la façade maritime du sud du Bénin. Tout autour, le paysage est jalonné de dizaines d’autres usines semblables dans lesquelles des femmes, seules ou en groupe, veillent sur leurs bassines comme sur un trésor.

À Djègbadji, “la Cité du sel” en langue fongbé [la langue la plus parlée] du centre et du sud du Bénin, la saliculture est bien plus qu’une activité économique : c’est un héritage transmis de mère en fille.

La technique de la noix de palme

Le travail des salicultrices est rythmé par les saisons. Si le soleil est généreux, elles travaillent sans relâche pour constituer des réserves. À l’inverse, les pluies interrompent totalement la production : “L’eau envahit tout et il n’y a pas assez de soleil pour faire apparaître le sel sur le sol”, poursuit Martine.

Adossée à la paroi de son usine, Christine est assise à même le sol devant sa bassine de sel fraîchement récolté. Menue, le teint légèrement bronzé et les traits fins, la sexagénaire décrit les différentes étapes du processus chronophage et entièrement manuel de fabrication. “Tout commence par le ramassage du sable salé, raclé à même le sol à l’aide d’une houe”, précise-t-elle.

Une fois le sable récolté, commence le filtrage. Il est versé dans un grand panier traditionnel dont l’intérieur est tapissé d’un linge. Les femmes y ajoutent ensuite l’eau de la lagune. En traversant cette couche de sable, le liquide se charge en sel avant de s’écouler goutte à goutte, par un petit tuyau, dans un récipient de récupération.

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Pour vérifier la concentration de sel dans l’eau filtrée, les femmes appliquent une technique ancestrale simple et transmise de mère en fille : des noix de palme plongées dans un échantillon du liquide. “Si elles flottent, c’est que l’eau est bonne et donc prête pour la cuisson. Si les noix coulent, le travail est à reprendre”, reprend la sexagénaire.

Puis commence l’étape la plus exigeante : la cuisson. Dans leur usine, les femmes retirent les impuretés qui remontent à la surface de l’eau salée en ébullition au fur et à mesure que le niveau baisse. Selon la vigueur du feu et la quantité de liquide, le sel finit par apparaître au bout d’une heure environ. D’abord jaunâtre ou grisâtre, le sel est récolté dans des paniers pour être égoutté. Il blanchit progressivement au contact de l’air. “Tout est naturel ici, il n’y a aucune transformation chimique”, glisse Martine avec fierté.

“C’est grâce au sel qu’elle a financé mes études”

La rentabilité de ce travail acharné est fragile. “Vingt-cinq litres d’eau filtrée peuvent donner environ 3 kilos de sel”, précise Martine. Mais obtenir ces 3 kilos demande plusieurs jours de travail : racler la terre salée, filtrer l’eau, chercher du bois, surveiller la cuisson, puis écouler la production.

Malgré la pénibilité et les aléas climatiques, l’activité est vitale pour ces femmes, car elle leur permet de couvrir l’essentiel : nourriture, soins, scolarité. “Grâce au sel, nous arrivons à joindre les deux bouts, à soutenir nos maris pour l’école et la santé des enfants ou nos besoins personnels”, confie Martine.

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Pour elle, la saliculture est plus qu’un métier. “C’est un héritage. Depuis toute petite, je voyais faire ma maman.” Elle l’aidait “dans la fabrication ou pour la vente en porte à porte”. Martine poursuit : “C’est grâce au sel qu’elle a financé mes études.” Plus tard, devenue grande, Martine a décidé d’en faire son activité. “Je ne le regrette pas, malgré les difficultés”, conclut-elle.

Rosine, une autre sexagénaire, tient le même discours. Pour elle comme pour d’autres femmes de sa génération, la retraite n’est pas à l’ordre du jour. Bien qu’elle cumule à elle seule plusieurs décennies de pratique, elle continue de racler la terre salée pour vivre et préserver un héritage qu’elle refuse de voir disparaître.

“Nous sommes nées dans cette activité. Nos grands-mères la pratiquaient, nos mères nous l’ont transmise, nous la transmettrons à nos filles.”

Pourtant, cet héritage fait aujourd’hui face à de nombreux défis. Autrefois, les productrices utilisaient le bois de mangrove, notamment le palétuvier, alors abondant dans la zone. Mais la protection de ces écosystèmes fragiles a conduit à l’interdiction de leur exploitation. Désormais, elles doivent acheter du bois, ce qui renchérit considérablement les coûts de production et grignote leurs bénéfices.

“Pour une bâchée de bois [en Afrique francophone, le mot désigne une camionnette ou un pick-up, dont l’arrière est couvert d’une bâche amovible], nous dépensons 45 000 F [francs] CFA [68 euros]. Après la vente du sel, quand nous dégageons l’argent du bois, il ne reste presque rien”, déplore Martine. Ce coût élevé pousse certaines productrices dans l’engrenage des dettes.

“Levier d’autonomisation économique”

À la pénibilité de la tâche s’ajoute la difficulté d’écouler la production. Réunies au sein de coopératives de plusieurs centaines de membres, les salicultrices se retrouvent souvent en concurrence directe sur les mêmes marchés locaux, saturant l’offre. À cela se greffe la pression du sel industriel importé, vendu à des prix plus compétitifs.

Au Bénin, le sel local occupe encore une place minoritaire sur le marché. Selon le Programme des Nations unies pour le développement au Bénin, la production artisanale est estimée à environ 4 000 tonnes par an dans les communes côtières. À titre de comparaison, le pays a importé près de 58 500 tonnes de sel et de chlorure de sodium pur en 2024, selon les données de l’Institut national de la statistique et de la démographie du Bénin. “Mon souhait est que l’État réglemente le secteur” afin de garantir une meilleure valorisation du travail des productrices artisanales, plaide Martine.

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Cet appel rejoint les efforts engagés ces dernières années au Bénin pour structurer la filière. Cette dynamique s’est traduite par le projet de “Promotion du sel local xwladjè” (ProSel) lancé par le gouvernement et ses partenaires et qui s’est concrétisé à Djègbadji par l’installation récente d’une unité de production semi-moderne.

Lors de son inauguration, en mai 2026, le ministre des Petites et Moyennes entreprises, Modeste Kérékou, a qualifié le xwladjè de “patrimoine à la fois économique, culturel et identitaire” du Bénin.

En attendant que les promesses de ces efforts portent leurs fruits et transforment durablement les conditions de production et de commercialisation du sel local, les salicultrices de Djègbadji, comme celles de l’ensemble du littoral béninois, continuent de braver la fournaise des foyers.