La crise de Ceuta est un festival d’hypocrisies. Avec divers degrés d’intensité et de gravité, presque toutes les parties font appel à des mensonges ou à des déformations. Jamais la politique n’a été le domaine des vérités pures, mais cette situation-là est particulièrement bourbeuse.
Le premier responsable est manifestement le Maroc, qui, par ses actes ou ses omissions, a déclenché une crise extrêmement grave ayant entraîné la mort de dizaines d’innocents, ce qui devrait beaucoup peser sur sa conscience. Comme le veut l’opacité habituelle d’un régime autoritaire, les communications officielles ont été partiales et en décalage avec la réalité des faits. Le summum de l’hypocrisie a été atteint quand le Maroc a déclaré garantir qu’il resterait un partenaire “loyal et responsable”. L’auteur Tahar Ben Jelloun, dans le média marocain Le360, a osé pourtant montrer le droit chemin : “J’ai vu jeudi, ces candidats à l’exil marcher, déterminés. La police marocaine n’intervenant pas.”
Côté espagnol, les hypocrisies existent aussi. Le gouvernement évoque une atteinte à l’intégrité territoriale de l’Espagne, mais il évite soigneusement de signaler le principal responsable de cet épisode. S’il l’élude, au même titre que les instances de l’UE et d’autres dirigeants, c’est parce que le désigner ouvrirait une crise avec Rabat, dont les conséquences seraient incertaines et particulièrement graves pour l’Espagne. L’exécutif espagnol a visé les mafias qui dupent les gens et se livrent à la traite d’êtres humains. L’explication est peu convaincante, c’est le moins qu’on puisse dire.
Des hypocrisies considérables ont émergé également au niveau européen. Tout d’abord venant du gouvernement italien, incité à la surdramatisation en raison de sa faiblesse au niveau national. Ébranlée par l’échec du référendum sur la réforme de la justice, par l’ascension d’un général à la retraite (Vannacci) encore plus à droite qu’elle, Giorgia Meloni a senti qu’une intervention théâtrale était nécessaire. Elle a activé la suspension de Schengen alors que l’écrasante majorité des migrants arrivés à Ceuta sont retournés dans la foulée au Maroc. Pour ceux dont ce n’est pas le cas, rien n’indique qu’il y a des déplacements vers la péninsule [italienne]. Par ailleurs, Ceuta ne fait pas partie de l’espace Schengen. Il paraît peu probable que quiconque atteigne l’Italie. Meloni s’est félicitée que 21 gouvernements signent son courrier adressé à Bruxelles, mais la réalité des faits la place finalement dans une position moins confortable qu’il n’y paraît. À tous les niveaux de l’UE, et ce, jusqu’à Ursula von der Leyen, beaucoup ont progressivement fini par rétropédaler.
Surfer sur la vague de l’intransigeance migratoire
Citons dans un second temps l’hypocrisie du Danemark, qui avait par le passé sollicité (à juste titre) la solidarité européenne en raison de la menace qui pèse sur le Groenland. Mais aussi l’hypocrisie d’autres États membres de l’Est et du Nord, qui réclament cette solidarité pour faire face à la Russie. Cette fois-ci, ils ont pourtant choisi un calcul purement partisan [en se ralliant à la position de Meloni]. Je dis bien partisan, car ce calcul n’est pas dans leur intérêt national ou dans celui de l’Europe. L’Espagne refuse de relever ses dépenses militaires à 5 % du PIB, mais elle contribue bel et bien au soutien de Kiev, et elle est un État membre constructif de l’UE.
On peut être en désaccord avec la régularisation massive de sans-papiers par Madrid, mais cela n’aurait pas dû aboutir à un acte politique égoïste qui nuit à un autre pays de l’UE. Y a-t-il un lien direct entre la régularisation et l’entrée massive de migrants dans Ceuta ? Non, a reconnu le commissaire européen aux Affaires intérieures et aux Migrations, Magnus Brunner. Y a-t-il un risque de déplacement notoire des personnes arrivées à Ceuta vers d’autres pays ? Non. Y a-t-il des risques notables en matière de sécurité ? Rien de rationnel ne le laisse entendre. Alors comment expliquer cette mascarade sur Schengen ? Elle tient à des calculs politiques inavoués : surfer sur la vague de l’intransigeance migratoire pour engranger des votes et ébranler un gouvernement, celui de Sánchez, qui se démarque de certains consensus et agace parfois pour cette raison. Comme lorsqu’il dénonce les indignités de certains, par exemple leur soumission devant Nétanyahou ou Trump.
Et, en ce sens, on peut lister des hypocrisies supplémentaires. En Italie, par exemple, la reprise des contrôles Schengen a été justifiée, entre autres, par la nécessité d’éviter des risques terroristes. C’est un objectif louable. On peut néanmoins supposer que le danger ne provient pas tant des migrants qui se trouvent encore à Ceuta que d’opérations militaires illégales et disproportionnées qui alimentent le ressentiment et la haine. La dévastation et le châtiment collectif qu’Israël a imposés à Gaza nourriront sans aucun doute une haine durable ; l’intervention illégale contre l’Iran n’a pas délogé son régime méprisable, mais elle a en revanche frappé une école de filles et endommagé des infrastructures. Plusieurs gouvernements européens cautionnent tout cela en silence ou par des critiques fragiles et vaines.
L’hypocrisie se situe aussi à un autre niveau : celui de l’alarmisme qui entoure les arrivées clandestines. Nul doute qu’elles doivent être enrayées. Leur nombre est toutefois en baisse depuis 2023, et 180 000 entrées clandestines ont été enregistrées en 2025 par Frontex dans toute l’UE. Le chiffre réel, en y ajoutant les arrivées qui n’ont pas été détectées, est naturellement plus élevé. C’est certes un problème, mais on est bien loin d’une menace d’ampleur civilisationnelle. Les ravages provoqués par le changement climatique sont bien plus graves. Tout amalgamer est antipolitique, cela relève d’un populisme vulgaire et de la malhonnêteté intellectuelle.
Une tendance suicidaire à se diviser
Finalement, Il y a plusieurs gradations dans ce festival des hypocrisies. Le Maroc remporte bien entendu la palme, en raison de sa responsabilité directe et indirecte dans cet épisode tragique. Meloni et ceux qui ont cherché à tirer un profit politique de la crise que traversait un allié arrivent derrière. Le gouvernement espagnol, outre de graves erreurs de gestion l’ayant empêché de voir venir la crise, est sans doute coupable d’hypocrisies sur certains points de sa relation avec le Maroc. Mais Madrid est cette fois-ci la victime de coups bas qu’elle n’a pas mérités.
Le festival des hypocrisies déclenché par la crise de Ceuta démontre deux choses. Tout d’abord, le gouvernement de Pedro Sánchez s’est positionné du bon côté de l’histoire sur des questions fondamentales telles que Gaza ou l’Iran, de sorte qu’il est vu d’un bon œil dans les pays des Suds, mais il est objectivement très marginalisé en Europe. Ensuite, l’Europe, au lieu de serrer les rangs, a une tendance suicidaire à se diviser.
Le Maroc en sort perdant, ayant dans le meilleur des cas démontré qu’une multitude de ses citoyens voulaient quitter le pays et qu’il n’était pas un allié très loyal. L’Espagne, elle aussi, est perdante, car elle a encaissé un coup dur sans préavis, après avoir fait de nombreuses concessions. Sont aussi perdants les Européens qui ont voulu en tirer parti en faisant preuve d’opportunisme, ainsi que l’UE dans son ensemble. Pire encore, des dizaines de personnes ont perdu la vie.
Pendant ce temps, la Chine progresse, grâce à son irrésistible capacité à préparer l’avenir, et elle anéantit notre industrie ; et les innovations technologiques des États-Unis font sombrer notre capacité de raisonnement autonome, en particulier au sein de notre jeunesse.
Avec ses quelque 84 000 habitants, l’enclave espagnole de Ceuta s’étale sur 18,5 km2 au bord de la Méditerranée. “Mais la [petite] taille de Ceuta n’est pas proportionnelle à son importance politique”, analyse la Neue Zürcher Zeitung. Pour le quotidien conservateur suisse, cela s’explique par l’histoire de ce territoire africain où les Espagnols vivent depuis des siècles, mais où sont aussi passés Carthaginois, Romains, Wisigoths et Arabes.
“Grâce à sa position sur le détroit de Gibraltar, Ceuta est très tôt devenu un lieu stratégique”, explique-t-il. Mais “la ville a véritablement pris de l’importance dans les années 1990, au moment où elle s’est retrouvée au centre de la politique migratoire européenne”. À l’époque, l’Espagne entrait dans l’espace Schengen, et le territoire espagnol avait obtenu un statut particulier permettant de contrôler les départs vers le Vieux Continent. Une clôture de huit kilomètres de long et de deux mètres de haut avait alors été érigée à la frontière avec le Maroc.
Depuis, Ceuta et sa ville sœur, Melilla, “sont loin d’être les principaux points de passage depuis le Maroc vers l’Europe”. En 2025, environ 29 000 migrants irréguliers sont arrivés sur les îles Canaries, contre 3 850 dans les deux enclaves espagnoles. “Mais leur statut particulier d’enclaves [européennes] protégées sur le sol africain donne à Ceuta et à Melilla de la visibilité et une importance symbolique.” D’ailleurs, Rabat ne reconnaît pas la souveraineté espagnole sur les deux villes, qualifiées de “présides occupés”.
D’après la Neue Zürcher Zeitung, la majorité des habitants de Ceuta souhaitent pourtant demeurer espagnols. “L’appartenance à l’UE est la raison pour laquelle l’enclave attire des milliers de migrants, et elle représente aussi un avantage inestimable pour les habitants et habitants de Ceuta.”
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