Sur la plage, le chantier bat son plein. En cette fin mai étouffante que rien ne distingue d’une mi-août, le chef de chantier a même décommandé son déjeuner avec la petite délégation de Tobia Zevi, l’adjoint au maire. Un choix nécessaire : il faut que tout soit terminé dans quinze jours. À l’été 2027, les voitures ne devront même plus emprunter ces accès mais se garer avant, au niveau du rond-point du terminus du Metromare [la ligne ferroviaire qui relie Rome à Ostie]. Une navette partira toutes les quelques minutes et déposera les Romains aux différentes plages. L’histoire tient du miracle. On se croirait presque à New York, dont les habitants peuvent se rendre à Brighton Beach par des moyens parfaitement démocratiques, tel que le métro. Comme les spaghettis aux palourdes servis au Paradise Beach tiennent eux-mêmes du prodige, peut-être que tout est possible, après tout.
En tout cas, l’adjoint au maire y croit, lui, et va jusqu’à imaginer un avenir où celles et ceux qui viendront visiter Rome passeront cinq jours dans la capitale, dont peut-être deux à barboter ici. Serions-nous à la veille de ce que certains journalistes romains ont appelé l’“an zéro” d’Ostie ? Et, d’ailleurs, qu’entendaient-ils au juste par cette expression audacieuse ? C’est ce que nous sommes venus essayer de comprendre.
Tout d’abord, il convient de préciser qu’il fallait imaginer la mer, ici, avant le chantier. Certes, on en sentait les effluves, mais on ne la voyait pas de nos yeux, masquée qu’elle était par le fameux “mur”. Un brise-vue qui pouvait être maçonné, en bois ou tout simplement végétalisé au moyen de haies si hautes qu’elles interdisaient tout accès à la plage. Il n’existe pas de meilleure illustration de la toute-puissance des établissements balnéaires qui avaient transformé le bien le plus public qui soit, la plage, en chasse gardée.
Et puis, en 2006, une directive européenne a établi que les concessions ne pouvaient pas être renouvelées automatiquement et devaient faire l’objet d’un appel d’offres à échéance. Si quelqu’un avait mis en doute la vertu de leurs mères, les propriétaires des établissements concernés l’auraient moins mal pris. En 2010, le Parlement italien abolit donc le “droit de reconduction” qui permettait le renouvellement automatique des concessions tous les six ans, et n’en prolonge la validité que jusqu’à 2015. Dès lors, ce sera une litanie de procès, de recours et de pourvois. En 2021, le conseil d’État tranche : c’est la fin des prorogations.
Deux ans plus tard, Roberto Gualtieri, le nouveau maire de Rome, se ressaisit des compétences que les équipes précédentes avaient laissées à la mairie d’Ostie, qui – qu’elle fût de droite ou à gauche – n’avait jamais osé se mettre à dos les plagistes. Enfin, Giorgia Meloni repousse à 2027, début 2028 au plus tard, la date butoir de ces mises en conformité. Ce qui nous amène à aujourd’hui.
“Pendant vingt ans, rien n’a été fait”, dénonce Danilo Ruggiero, président de l’association Mare Libero [mer libre], assis à une petite table de l’Old Wild West. “Et puis, en 2024, l’équipe de Gualtieri a commencé un état des lieux, parce que, si on ne sait pas exactement ce qu’il y a sur la plage, on ne peut pas non plus lancer d’appel d’offres. Ceux qui étaient en infraction – qui avaient construit illégalement des cabines, des paillotes ou des bars – se sont vus demander de se mettre en règle. En 2025, les appels d’offres ont été lancés, et parmi les conditions requises figure le versement d’un droit d’occupation à la commune.”
La redevance en question, dont le montant plancher est fixé à 2 % du chiffre d’affaires, est une nouveauté qui a pour but de compenser la modicité des loyers. Ce qui fait fulminer Massimo Muzzarelli, que je rencontre au siège de la fédération romaine des établissements balnéaires, dont il est le président. “Concrètement, avec une marge de 10 à 15 % par an, combien est-ce qu’on peut reverser à la commune ? 5 %, c’est déjà énorme. C’est pour ça que, quand je vois que certains parlent de 20 à 25 %, j’ai de sérieux doutes : comment on fait pour arriver à l’équilibre ?” Ce que l’homme sous-entend, sans le dire, c’est qu’il y a anguille sous roche.
“Je lui ai dit : ‘Attention à ne pas casser le jouet’”
Le raisonnement semble sans faille, jusqu’à ce que le Service du patrimoine et de la politique du logement me rappelle que Massimo Muzzarelli, ancien propriétaire du Sporting Beach, a un arriéré de paiement de 670 000 euros auprès du service des domaines. Autrement dit, il ne payait pas le loyer, si modique fût-il. Même chose pour le Kursaal, dont la dette se chiffrerait à un million d’euros. Ou pour l’Arcobaleno Beach, un genre de casemate en béton posée sur le front de mer, sous saisie, quel est le montant des impayés ? Autour de 523 000 euros.
Quoi qu’il en soit, si l’on reprend les objections de Massimo Muzzarelli, nous ne serions pas à l’“an zéro” de la légalité, mais à l’“an moins un” car, dans le meilleur des cas, entre les saisies et les concessions non attribuées, seule une moitié de la soixantaine d’établissements ouvrira ses portes. Ce qui suppose qu’un millier de saisonniers ne travaillera plus et qu’un nombre encore supérieur de familles n’aura pas de quoi vivre. Peut-être même qu’une partie d’entre elles basculera dans le trafic de drogue, même si l’homme déteste qu’on réduise la ville d’Ostia à sa pègre et à ses [clans mafieux], les Spada, les Fasciani et les Casamonica.
Conclusion : “Je lui ai dit, à l’adjoint : ‘Attention à ne pas casser le jouet, parce que sinon, le risque, c’est que plus personne ne joue.’” Même si, les seuls à s’amuser avec le jouet, pour reprendre sa métaphore, c’étaient jusque-là les plagistes, et toujours les mêmes, de père en fils. Aujourd’hui, l’idée est d’introduire, pour la première fois dans l’histoire de cette plage de Rome, cette espèce exotique qu’est la concurrence. Que les entreprises du cru – comme de toute l’Italie, pour tout dire – considèrent comme une espèce nuisible.
Je reprends ma tournée des plages en compagnie de Tobia Zevi. Nous laissons derrière nous les plus belles, à l’est, direction l’ouest et le centre-ville. Nous visitons le South Beach Club, qui mise sur le beach-volley pour diversifier ses activités hors saison. Ses nouveaux gérants ont déjà abattu une partie du mur qui obstruait la vue et se sont engagés à supprimer l’enfilade de cabines qui n’aurait jamais dû voir le jour. Et puis le Zenit, qui fut la plage historique des employés du groupe ENI [spécialisé dans les hydrocarbures], aujourd’hui accessible au grand public (8 euros le transat). Par rapport aux plages de Versilia [en Toscane], c’est encore bien bétonné. La mode actuelle, c’est le bandeau de pelouse, comme au bord des lacs. D’ici, on aperçoit les plages réservées aux carabiniers, aux fonctionnaires des impôts, aux personnels de la marine – qui n’ont aucun loyer à payer, pourtant dérisoire.
Enfin, nous arrivons dans le centre-ville, au Village, qui était l’établissement géré par le clan Fasciani. Là, l’ampleur des travaux de démolition impressionne. Il ne reste que trois monticules de débris – du béton, de la ferraille, des matériaux divers – qui, promet l’adjoint au maire, seront évacués dans les jours suivants. “C’est un symbole fort, le fait que ce soit une coopérative sociale qui ait décroché ce marché, avec beaucoup de jeunes”, se félicite Tobia Zevi, 44 ans : “Ils devraient gérer la plage à partir de cet été. Par contre la remise en état du restaurant prendra un peu plus de temps.” En espérant que la famille Fasciani ne se venge pas en y mettant le feu, comme cela s’est hélas déjà produit par le passé.
“De l’abus généralisé à la légalité contagieuse”
Récapitulons. L’année dernière, le jour de la Saint-Valentin, la Ville de Rome a publié un appel d’offres pour trente-une concessions balnéaires, donnant lieu à une centaine de candidatures. Ont été attribués vingt-cinq plages privées, quatre restaurants et un bar. Moyennant un droit d’occupation de 12 % en moyenne. Si l’on constate une forte continuité dans les concessions, près de 30 % des exploitants sont tout de même des nouvelles têtes. Chaque concession est valable un an, renouvelable au maximum deux fois, dans l’attente d’un Plan d’utilisation des plages (PUA), l’outil d’urbanisme qui déterminera l’avenir du littoral. Il est prévu, entre autres, un accès à la mer d’au moins 3 mètres tous les 300 mètres. Et que les plages gratuites aménagées devront représenter plus de la moitié de la totalité. Dont, promet Tobia Zevi, deux plages de 150 mètres de part et d’autre de la jetée où, actuellement, deux petits sentiers peu pratiques mènent à la mer, d’où les baigneurs doivent ensuite parcourir plusieurs centaines de mètres avant de trouver un mouchoir de poche libre où étendre leur serviette.
L’équipe municipale a un slogan : passer de “l’abus généralisé à la légalité contagieuse”. C’est en cela que consisterait l’“an zéro”, un concept auquel le président de la Fédération romaine des établissements balnéaires n’est pas le seul à ne pas croire. Il faut aussi compter les quelque 12 000 abonnés d’Ostia Wakeup, la page Facebook qui – on ne voit pas très bien à quel titre – tire quotidiennement à boulets rouges sur ce virage pris par la municipalité. Allant jusqu’à imaginer des conspirations à l’échelle nationale (“Ostie est morte ! Vous l’avez tuée !”, dit sobrement le titre d’un de ses posts, écrit tout en majuscules).
“Si des erreurs ont été commises, elles seront corrigées”
C’est sur des points plus techniques que portent les critiques du Laboratoire d’urbanisme (LabUr) de Paula Dejesus, déjà candidate à la mairie d’arrondissement sur une liste emmenée par un ancien du Mouvement 5 étoiles. Où le bât blesse-t-il ? “Les appels d’offres étaient truffés d’erreurs. Le système de droit d’occupation indexé sur le chiffre d’affaires avantage les gros plagistes, ce qui n’est pas pour rassurer dans une commune qui a déjà connu des infiltrations mafieuses. Et, enfin, parmi les adjudicataires, la plupart sont des noms connus. Sous le vernis de la légalité formelle, ce sont les vieux travers du passé qui reviennent.”
L’adjoint au maire a-t-il quelque chose à répondre à ce sujet ? “Si des erreurs ont été commises, elles seront corrigées. Il n’y a que ceux qui ne font rien – comme ceux qui étaient à la barre pendant les décennies qui nous ont précédés – qui ne risquent pas de se tromper. Moi, tout ce que je dis, c’est qu’on a réussi à mettre le holà à ces prolongations systématiques. Ce qui a indisposé ceux qui profitaient du système jusqu’ici, mais ce qui sera à l’avantage des jeunes exploitants qui ont envie de se lancer en respectant les règles, mais aussi des habitants qui en avaient assez que leur mer soit entre les mains d’une poignée de margoulins.” En parlant d’“an zéro”, si le mur de Berlin est tombé, celui d’Ostie pourrait donc bien finir par tomber, lui aussi.
Lampedusa, “bombe humanitaire et poudrière politique”
Commentaires (0)
Laisser un commentaire
Aucun commentaire. Soyez le premier !