En direct Dimanche 16 Août 2026
Géopolitique

Arménie-Russie : le moment de vérité. Entretien avec Sergey Melkonian

Diversification affichée, pivot redouté à Moscou : la politique étrangère arménienne se joue à la fois sur la Russie, l’UE, la Turquie, l’Iran et les États-Unis. Sergey Melkonian, chercheur à l’APRI Armenia, décrypte les lignes rouges du Kremlin, les limites réelles de la diversific

  • Diversification affichée, pivot redouté à Moscou : la politique étrangère arménienne se joue à la fois sur la Russie, l’UE, la Turquie, l’Iran et les États-Unis.

  • Sergey Melkonian, chercheur à l’APRI Armenia, décrypte les lignes rouges du Kremlin, les limites réelles de la diversification énergétique et le rôle pivot de la Turquie.

  • Malgré le bras de fer entre la Russie et l’Occident, la menace centrale reste, pour lui, l’Azerbaïdjan soutenu par Ankara.

Propos recueillis par Tigrane Yégavian

Après plusieurs années de tensions entre Erevan et Moscou, comment qualifieriez-vous aujourd’hui l’état réel des relations arméno-russes ? Sommes-nous face à une crise conjoncturelle, à une redéfinition durable du partenariat ou à une rupture progressive ?

Sergey Melkonian – Le gouvernement arménien, ou plus précisément le parti au pouvoir, décrit les changements actuels dans les relations arméno-russes comme une « transformation pragmatique ». Cette formulation figure explicitement dans le programme électoral du parti. Autrement dit, Erevan reconnaît elle-même qu’une certaine réévaluation de la relation est en cours. La Russie, de son côté, n’a pas encore proposé de définition claire de l’état actuel des relations bilatérales. Les responsables russes se sont surtout exprimés sur les conséquences possibles de l’orientation actuelle de la politique étrangère arménienne, plutôt que de fournir une caractérisation précise de la transformation elle-même. Si, toutefois, on prend le concept de « transformation pragmatique » des autorités arméniennes et qu’on l’observe à travers le prisme du narratif moscovite, alors, du point de vue russe, ce processus ressemble de plus en plus à une « transformation destructrice ».

Ce qui ne fait aucun doute, c’est que la relation change substantiellement. Sa nature est en cours de reconsidération dans le domaine sécuritaire, dans l’économie, et de plus en plus dans le domaine politique également. L’Arménie a officiellement déclaré une politique de diversification, et la part de la Russie a effectivement commencé à décliner dans certains domaines. Ce processus s’est d’abord manifesté de la manière la plus visible dans le domaine sécuritaire, en particulier dans les achats d’armement. Il y avait cependant des raisons objectives à cela, notamment l’incapacité de la Russie à honorer les livraisons d’armes précédemment convenues. L’Arménie a par conséquent élargi sa coopération de défense et ses achats auprès d’autres partenaires, notamment l’Inde, la France, l’Iran, la Belgique et d’autres. La dimension économique est plus complexe. L’Arménie a également déclaré une politique de diversification économique, tandis que la Russie a introduit un certain nombre de mesures économiques en réponse. À mon sens, cependant, nombre de ces mesures relèvent davantage du politique que du strictement économique. Le problème fondamental est que ce qu’Erevan décrit comme une diversification est de plus en plus perçu à Moscou comme un basculement. Le problème, du point de vue russe, n’est donc pas la diversification en tant que telle, mais plutôt la direction dans laquelle elle s’opère. Les achats d’armements de l’Arménie auprès de l’Inde, de la France, de l’Iran ou de la Belgique n’ont pas suscité en soi le même niveau d’inquiétude politique. La situation devient qualitativement différente lorsque l’Arménie déclare ouvertement son intention de se rapprocher de l’UE, que la Russie considère officiellement comme un « bloc » hostile.

L’Arménie a désormais formellement adopté un cap vers l’intégration européenne et a déclaré son intention de poursuivre l’adhésion à l’UE. Pour cette raison, je qualifierais l’étape actuelle des relations arméno-russes de moment de vérité. Pendant un certain temps, l’Arménie a pu se maintenir dans une « zone grise » relativement large : développant ses relations avec l’Inde, d’autres partenaires, ainsi qu’avec les pays occidentaux, mais dans certaines limites qui ne remettaient pas fondamentalement en cause le cadre stratégique existant. Aujourd’hui, cette zone grise se rétrécit de plus en plus. Dès lors que l’Arménie déclare officiellement son intention de passer d’un pôle stratégique à un autre, la marge d’ambiguïté commence à disparaître. La Russie, de son côté, signale de plus en plus que l’Arménie devra en définitive faire un choix. Je pense donc que le moment de vérité dans les relations arméno-russes approche. Le caractère futur de la relation dépendra largement de la décision stratégique que prendra l’Arménie.

« Du point de vue russe, ce processus ressemble de plus en plus à une transformation destructrice. »

Quelles sont, selon vous, les véritables lignes rouges du Kremlin vis-à-vis de l’Arménie ? Moscou peut-il tolérer un rapprochement avec l’Union européenne et les États-Unis tant que ses intérêts sécuritaires sont préservés, ou existe-t-il un seuil au-delà duquel une réaction russe deviendrait inévitable ?

Sergey Melkonian – Je dirais que le Kremlin a une ligne rouge fondamentale en ce qui concerne l’Arménie : l’Arménie ne doit pas devenir une alliée des adversaires militaro-politiques de la Russie. Du point de vue de Moscou, le point suivant compte également : le rapprochement de l’Arménie avec les adversaires de la Russie ne doit pas se faire aux dépens de la Russie, ou plus précisément, aux dépens de sa relation économique avec la Russie. Il est largement admis que le boom économique connu par l’Arménie depuis 2022 a été étroitement lié aux conséquences de la guerre russo-ukrainienne et à la confrontation plus large entre la Russie et l’Occident. Cela s’est manifesté sous diverses formes : la redirection des flux financiers, une forte augmentation de certaines opérations d’export-import, et l’arrivée d’un grand nombre de Russes en Arménie. Beaucoup d’entre eux ont acheté des biens immobiliers, investi dans des petites et moyennes entreprises, transféré des avoirs financiers vers l’Arménie, et contribué à l’augmentation du tourisme, en partie parce que le nombre de destinations facilement accessibles aux Russes a diminué, notamment en Europe. Par ailleurs, de leur point de vue, l’Arménie profite de relations formellement alliées avec la Russie (notamment des prix du gaz réduits, l’accès à son marché), et se sert de ces conditions avantageuses pour opérer un basculement ultérieur.

L’Arménie dispose-t-elle néanmoins d’une marge de manœuvre pour coopérer avec l’Occident tout en demeurant un bon partenaire de la Russie ?

Sergey Melkonian – Certainement. L’Arménie a évolué dans un tel espace pendant longtemps, et le potentiel de ce modèle n’a même pas été pleinement épuisé. Il est important de le souligner. En 2017, l’Arménie a signé l’Accord de partenariat global et renforcé avec l’Union européenne, et bon nombre de ses dispositions n’ont toujours pas été pleinement mises en œuvre. Cet accord a été conclu après que l’Arménie eut déjà rejoint l’Union économique eurasiatique, et il prévoit, entre autres, des réformes administratives internes avec le soutien de l’UE. Moscou n’a pas considéré ce cadre comme fondamentalement incompatible avec les engagements existants de l’Arménie. Il en va de même pour le processus de libéralisation des visas avec l’Union européenne. La Russie ne semble pas considérer cela, en soi, comme une ligne rouge. Certains développements connexes peuvent avoir des conséquences pour la Russie, par exemple les changements concernant la présence de gardes-frontières russes aux frontières de l’Arménie avec la Turquie et l’Iran, mais ces questions ne constituent pas nécessairement une réorientation géopolitique.

Article précédent Drapeaux au vent, les dirigeants talibans célèbrent leurs ci… Article suivant Le nouveau président colombien demande à son allié Donald Tr…

Commentaires (0)

Laisser un commentaire

0 / 2000 caractères

Aucun commentaire. Soyez le premier !