L’ambassadeur des Etats-Unis en Israël, pourtant fervent défenseur de la colonisation en Cisjordanie occupée, a dénoncé, jeudi 13 août, le siège de maisons palestiniennes par des colons. « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes », a écrit Mike Huckabee sur le réseau social X, estimant qu’« aucun prétexte ne justifiait ce comportement de voyou ».
Depuis dimanche, quelques dizaines de colons bloquent l’accès à des maisons palestiniennes dans le village de Qusra, près de Naplouse, dont l’une appartient à un Palestinien également détenteur de la citoyenneté américaine. Les habitants affirment être coupés de tout approvisionnement en nourriture et autres services essentiels.
Les propos tenus par M. Huckabee sont particulièrement inhabituels. Ce pasteur évangélique chrétien a, par le passé, soutenu de façon répétée les colonies juives en Cisjordanie, territoire occupé par Israël depuis 1967, et a rejeté l’idée d’un Etat palestinien. M. Huckabee a affirmé qu’Israël était intervenu sur place à la demande des Etats-Unis – son allié principal.
Intervention de l’armée israélienne
L’armée israélienne a dépêché mercredi des soldats qui ont démonté une tente, mais les colons sont restés sur les lieux avec des couvertures, selon des témoins. L’armée israélienne a affirmé jeudi matin avoir démantelé la veille « deux avant-postes illégaux », confisqué l’équipement présent sur place et procédé à une interpellation.
Les violences des colons israéliens contre les Palestiniens se sont intensifiées de manière spectaculaire depuis l’attaque sans précédent perpétrée par le Hamas le 7 octobre 2023, avec des actions et des raids quasi quotidiens sur des villages palestiniens.
Plus de 500 000 Israéliens vivent dans des colonies sur le territoire palestinien, illégales au regard du droit international, au milieu d’environ 3 millions de Palestiniens.
Le plus grand danger pour un photographe traitant de la Palestine est d’être rattrapé par la lassitude que peuvent provoquer, chez ceux qui suivent les événements, la durée et la répétition des drames qui s’y déroulent. Pas de lassitude au contraire dans les images de Sakir Khader publiées en juin dans Magnum Chronicles, la revue annuelle de l’agence Magnum, qu’il a intégrée en 2024 et qui dresse un portrait vivant de la génération Z.
Habitué à documenter la violence, le photographe palestino-néerlandais, âgé de 35 ans, livre ici des images en tension des enfants de Cisjordanie. Des gamins escaladent un arbre dans un lieu apparemment calme. Une fillette semble s’envoler les bras écartés dans un jardin, tandis qu’un adolescent tente de dompter un cheval cabré. Ces scènes possiblement anodines ne trompent pas : la guerre n’est jamais loin, comme en témoignent une fumée suspecte, un dos à la peau ravagée, un drapeau brandi par-devant un barrage militaire.
« Ce qu’on vit en Palestine est inhumain, mais la vie continue, les petits vont en classe, sous la menace des tirs et des drones, mais ils y vont. Des enseignants les accueillent dans des constructions de fortune, parfois sous des tentes. Personne n’a envie de s’asseoir par terre et d’attendre un sauveur, c’est juste impossible », explique le photographe.
Originaire de Naplouse, où réside une grande partie de sa famille, il travaillait pour le cinéma, quand, en 2023, il voit tomber à l’eau un projet de film sur l’avancée des colonies israéliennes illégales en Cisjordanie qu’il préparait depuis longtemps. C’était quelques semaines avant l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre et la guerre menée en représailles par Israël à Gaza.
« A l’époque, on sentait qu’un nouveau conflit pouvait être imminent, que beaucoup de choses risquaient de changer dans la région, j’avais beau l’expliquer aux diffuseurs pressentis pour le film, j’obtenais inlassablement la même réponse, raconte-t-il : “Laisse tomber, c’est toujours pareil, rien ne bougera jamais au Moyen-Orient.” »
La boule au ventre
Alors Sakir Khader, qui pratiquait la photographie depuis quelques années, s’est acheté un Leica. « Je ne voulais pas attendre un improbable financement pour mon film et j’ai préféré me concentrer sur la photo, pour conserver la mémoire de la survie des Palestiniens », dit-il. Lui-même n’avait que 11 ans quand, un jour d’avril 2002, un tir israélien a tué son cousin Kosay, à Naplouse. « Il a rendu son dernier souffle dans le jardin où nous avions autrefois partagé des tranches de pastèque froide et parlé de nos rêves les plus fous », a-t-il écrit dans le texte d’une exposition au festival BredaPhoto de 2024, aux Pays-Bas. « Je prends ces photos pour lui, pour montrer au monde qui nous sommes, que nous existons, que nous appartenons à cette terre d’oliviers et de figues, avec des racines plus profondes que la portée de n’importe quelle balle. »
Habité par une colère insondable, il ajoute que « vivre en Palestine, c’est comme si, ne sachant pas nager, on se retrouvait en eaux profondes à devoir garder la tête hors de l’eau, seul, absolument seul ». Dans la bande de Gaza, pendant deux ans, « tout a été littéralement détruit » par des bombardements d’une effroyable violence, les maisons, les hôpitaux, les écoles, les aires de jeux.
En Cisjordanie, le quotidien est fait de fermetures de routes, de contrôles aux checkpoints, de spoliations foncières, de destruction de canalisations d’eau, d’arrestations arbitraires sur le chemin du travail, de tirs jusque sur le chemin de l’école. « C’était déjà comme ça avant le 7-Octobre », rappelle cet autodidacte qui réside aux Pays-Bas, où son grand-père s’était installé afin d’implanter en Europe une fabrique de beurre clarifié pour laquelle il travaillait en Cisjordanie.
Quand il se rend en Palestine, Sakir Khader passe par la Jordanie, ses appareils photo dissimulés dans son bagage. Sous la menace permanente de l’armée israélienne et des violences entre soldats, colons et civils, la boule au ventre revient aussitôt, « ce stress de sentir tous ses faits et gestes contrôlés par d’autres, ses déplacements comme sa respiration ».
Depuis le 7 octobre 2023, au moins 268 reporters, en très grande majorité palestiniens, ont trouvé la mort dans la région, selon la Fédération internationale des journalistes. Rentrer en Europe permet à Sakir Khader de retrouver « la bonne distance » pour agencer ses images et leur donner du sens.
« Magnum Chronicles. GenZ », collectif, édité par Giulietta Palumbo, Magnum, 136 p., 28 €.