La parole de Dany Laferrière, écrivain canadien d’origine haïtienne, était attendue. Tout comme Thélyson Orélien, à deux générations d’écart, il a raconté dans ses ouvrages sa fuite d’Haïti, son installation au Québec, sa naissance d’écrivain. À 73 ans, l’auteur de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer a aussi atteint une consécration à laquelle son jeune collègue de 38 ans est encore loin de pouvoir prétendre. Ne serait-ce qu’en France : lauréat en 2009 du prix Médicis pour L’Énigme du retour, Dany Laferrière est entré à l’Académie française en 2013.
Jusqu’en début de semaine dernière, Thélyson Orélien semblait parti pour marcher sur les traces de son aîné. Son premier roman, C’était ça ou mourir, était l’événement de la rentrée littéraire en France. Ce récit de l’exil d’un professeur d’histoire de Port-au-Prince, chassé de son pays par la violence des gangs, était pressenti pour les prix les plus prestigieux. La belle histoire a volé en éclat lorsque, le 22 septembre, un tweet anonyme l’a accusé d’avoir écrit son livre avec une IA générative.
Dès le 23 septembre, Dany Laferrière a pris la plume dans le quotidien québécois Le Devoir. De façon qui peut surprendre de prime abord, il choisit de ne pas donner son point de vue sur la polémique qui enfle, mais de juger sur pièce son cadet : “J’ai cru qu’il était temps de rendre compte de ma lecture de son ouvrage”, explique-t-il.
Un poète parmi les migrants anonymes
Le compte rendu qu’il livre de C’était ça ou mourir est long, touffu, et certains passages seront difficilement compréhensibles pour qui n’a pas lu le roman. Mais c’est forcément en toute connaissance de cause qu’il vante le style de Thélysson Orélien : ce sont les tournures de langage de celui-ci (des répétitions, des métaphores) qui lui ont valu d’être épinglé par le logiciel Pangram, avant que ne surgissent ensuite des accusations de plagiat.
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Je m’abonneOr Dany Laferrière ne ménage pas ses compliments, évoquant une écriture “aussi dense que dans Une journée d’Ivan Denissovitch, de Soljenitsyne”, et un “phrasé musical” qu’il compare à celui du génie du jazz Thelonious Monk (1917-1982). Excusez du peu. Ailleurs dans son article, il salue aussi “un style haché, syncopé, parfois proche du son de métal lourd (heavy metal)”.
Dany Laferrière souligne certes quelques lacunes du roman : on a parfois “l’impression que le narrateur fait du surplace, relève-t-il par exemple. En effet, il piaffe à certains endroits et au moment où on commence légèrement à bâiller, ça repart.” Mais là ne serait pas l’important, car Thélysson Orélien possède selon lui “cet instinct sûr pour la douleur humaine”, insiste-t-il.
“Il a gagné son pari de faire entendre les voix anonymes de ces gens qui se croyaient seuls sur la route, ignorant qu’un poète était parmi eux.”
Faut-il y voir un appel à l’indulgence dans la polémique qui a commencé à se déchaîner ? Dany Laferrière se réjouit d’assister à “l’apparition d’un nouvel écrivain”. La nuance est à souligner : “Nous tenons une vraie promesse d’écrivain à l’ambition universelle. Il lui reste à le devenir sur cette route sinueuse bordée de précipices qu’est le temps. Il doit continuer à courir ainsi pendant un demi-siècle en s’abreuvant d’encre.”
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