Directeur général des services du département de la Loire et spécialiste de l’histoire américaine, il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux grandes figures de la politique américaine. Il vient de publier Edward. Le meilleur des Kennedy ? aux éditions des Trois Colonnes.
Propos recueillis par Mattéo Charton.
Edward Moore Kennedy, dit Ted, est le neuvième et benjamin d’une famille mythique de la politique américaine. L’un de ses frères, devenu président en 1961, est évidemment le plus célèbre. Pourquoi s’intéresser à cette figure non pas marginale mais méconnue qu’est Edward Kennedy ?
Le clan Kennedy est évidemment resté dans l’histoire américaine et même dans l’histoire du monde, avec ses figures de proue, ses têtes d’affiche. Je pense notamment à l’ancien président John Fitzgerald Kennedy, bien sûr. Je pense également à Robert Kennedy, son autre frère. Tous les deux assassinés, le premier en 1963, le second en 1968. John et Robert s’inscrivent ainsi dans les mémoires comme deux figures mythiques. Presque sacrées. Même si le temps a fait son œuvre et révélé leurs défauts et leurs insuffisances. Cela étant, et dans ce contexte, JFK a évidemment presque eu de la chance. Avec une élection remportée de justesse contre Nixon en 1960, la crise des missiles de Cuba, son discours à Berlin et naturellement sa mort tragique à Dallas, les événements ont contribué à considérablement le rehausser dans le souvenir qu’il a laissé. Le dernier né, Edward Kennedy n’a, au bout du compte, pas été aussi choyé et bien servi par le destin. Au prétexte que lui n’a pas été président, qu’il n’a pas eu sa crise des missiles, et qu’il est mort dans son lit, il lui manque en quelque sorte l’effet de grandeur pour se transfigurer en héros grec. Il me paraissait pour autant intéressant d’explorer la personnalité et le parcours de cette figure méconnue de la famille. Ayant siégé près de cinquante ans au Sénat, Edward Kennedy a en effet du même coup marqué la vie politique américaine de son empreinte en travaillant de façon constante et assidue, en particulier sur les questions de droits civiques, de santé et d’éducation. Il reste de ce point de vue, sans aucun doute, un des grands législateurs de l’histoire américaine. Et l’un de ses sénateurs les plus marquants.
Effectivement, Edward devient sénateur du Massachusetts dès 1962 jusqu’à sa mort en 2009. Il traverse ainsi toutes les législatures de la 88e à la 111e. Quel est son héritage dans l’Amérique contemporaine ? Et ses vœux pour le système de santé américain ont-ils été exaucés ?
L’empreinte d’Edward Kennedy sur les grandes questions de justice économique et sociale se traduit d’abord par de petites avancées, au gré de ses dizaines d’années passées au Sénat. Son grand objectif, une assurance santé globale pour tous reste néanmoins, aujourd’hui encore, un rêve presque inaccessible. Sans compter que les quelques progrès entérinés par l’Obamacare, sachant qu’Obama était proche d’Edward Kennedy, ont été fragilisés par le travail de sape de l’Administration Trump. Cela étant, l’un des grands mérites d’Edward aura été de s’extirper de sa caste très privilégiée, même si c’était une caste de nouveaux riches, pour s’aventurer sur les thématiques de justice. Comme Franklin Delano Roosevelt l’avait fait avant lui avec le New Deal. Le fait que, dans les années soixante-dix et quatre-vingts, les anciens présidents Nixon et Carter aient soulevé le cynisme d’Edward Kennedy, lui reprochant de ne pas avoir soutenu leurs programmes de santé lorsqu’ils étaient à la Maison Blanche, ne change rien à la donne. Kennedy n’a jamais vraiment dévié. Et a su, de surcroît, travailler très souvent main dans la main avec ses adversaires en construisant des compromis très pragmatiques entre Démocrates et Républicains. Avec l’actuelle polarisation de la vie politique américaine, cette action très équilibrée serait aujourd’hui beaucoup plus difficile à accomplir. Tant les deux camps se parlent peu. Tant plusieurs Amériques se font face. Paraissant parfois irréconciliables.
Vous faites notamment référence, dans votre ouvrage, à l’opposition d’Edward à l’envoi de troupes au Vietnam, dans les années qui suivirent la mort de son frère. Quelles sont les divergences politiques les plus importantes entre Edward et John ?
D’opposition politique entre JFK et son frère Edward, il n’y en eut en réalité vraiment aucune. Pour une raison d’ailleurs assez simple. Lorsque Edward accède au Sénat en 1962, il ne reste plus beaucoup de temps à son frère, assassiné en 1963. L’opposition d’Edward Kennedy à la guerre au Vietnam ne prend effectivement son essor que sous les présidences suivantes, celles de Lyndon Johnson et de Richard Nixon. Edward restant d’ailleurs le plus souvent, si ce n’est muet, en tous les cas très timide sur la responsabilité de John Kennedy, pourtant évidente, dans l’affaire du Vietnam, JFK ayant envoyé près de 16 000 conseillers militaires en Asie du Sud-Est. Mettant le doigt dans l’engrenage, là où Johnson mettra ensuite, lui, le bras.
Votre ouvrage est sous-titré « Le meilleur des Kennedy ? », mais n’est-il pas aussi le plus scandaleux ?
En matière de scandales, la famille Kennedy a pris toute sa part. JFK le premier, qu’il s’agisse de ses relations avec certains parrains de la mafia, des fraudes électorales lors de l’élection de 1960, ou encore des tentatives d’assassinat de Fidel Castro orchestrées par la CIA. Tentatives que le Président Kennedy ne pouvait ignorer. Pour ne pas dire qu’il les a ordonnées. Edward bien sûr, avec le drame de Chappaquiddick en juillet 1969, verra sa carrière définitivement entachée. Jamais il ne pourra ni ne saura se dépêtrer de ce scandale, un fait divers qui a pris la forme d’une affaire d’État. Le tout à un moment où la presse était de plus en plus investigatrice et prompte à souligner les insuffisances et les fautes des responsables politiques. Le fait que, malgré Chappaquiddick, Edward Kennedy se soit ensuite montré très inquisiteur dans l’affaire du Watergate en soulignant la responsabilité du président Nixon montre et démontre que, loin d’être un enfant de chœur, Edward Kennedy maîtrisait aussi parfaitement les ficelles de la Realpolitik. Une Realpolitik qui lui est revenue en pleine face avec les fautes qu’il a lui-même commises. Beaucoup ont su opportunément, et très régulièrement, le lui rappeler.
La catastrophe de Chappaquiddick a mis un terme définitif à son ascension politique — même s’il a ensuite été réélu jusqu’à sa mort. Il a été tenté de devenir président mais, après plusieurs renoncements dans les années soixante-dix, il échoue finalement aux primaires démocrates de 1980. Est-ce là l’échec de sa vie ?
Je ne suis pas sûr du tout que les primaires démocrates de 1980, théâtre de la victoire de Jimmy Carter contre Edward Kennedy, constituent son grand échec. Pour plusieurs raisons d’ailleurs. D’abord parce la convention du parti démocrate qui se tient en août 1980 à New York donne l’occasion à Edward de prononcer, lorsqu’il concède sa défaite, l’un des plus beaux discours de l’histoire politique américaine. Ensuite parce que, bien qu’ayant voulu reprendre le flambeau de ses frères, Edward n’était peut-être pas fait pour la Maison Blanche. Il se sentait bien au Sénat, à un poste politiquement et médiatiquement moins exposé, qui lui allait mieux. Car, orateur hors normes, il était tout autant un homme de dossiers, maîtrisant parfaitement tous les arcanes du travail au Congrès. Il s’est ainsi révélé, jusqu’à sa mort, un parlementaire exceptionnel assumant avec une intelligence consommée le travail parfois ingrat et en coulisses que cela suppose. Enfin, après 1980, Edward reste extrêmement actif sur la scène politique intérieure, notamment sur les questions de santé, mais aussi sur la scène internationale. Son combat courageux contre l’intervention militaire en Irak à compter de 2003 mérite ainsi d’être souligné. Car Edward Kennedy, très tôt, a vu juste et dénoncé le fait que l’Administration du Président George W. Bush mentait : il n’y avait en Irak ni armes de destruction massive, ni liens poussés du régime avec le terrorisme international. Plusieurs fois, Edward Kennedy dira que la guerre en Irak constituait « le Vietnam de George W. Bush », pour alerter l’opinion publique sur le fait que les motifs brandis pour justifier cette guerre ne tenaient pas. Alors même que les Américains étaient fortement mobilisés en soutien à cette intervention militaire, par un patriotisme alimenté à la source de l’émotion suscitée par les attentats du 11 septembre, il a fallu à Edward Kennedy beaucoup d’abnégation pour tenir bon et affronter les vents contraires.
Christophe Maillot, Edward. Le meilleur des Kennedy ?, Paris, Les 3 Colonnes, 2026
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