C’est un bourdonnement qu’on entend partout sur le front ukrainien. Celui des rotors de drones FPV (pour first-person view, car pilotés à l’aide de lunettes d’immersion, en « vue à la première personne »), avant qu’ils n’explosent sur leur cible. Le son de la première guerre des drones. Chaque camp en produit des millions par an. En janvier 2026, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, se targuait que 80 % de pertes infligées aux Russes l’étaient au moyen de drones, tout en affirmant que la grande majorité d’entre eux étaient des appareils d’origine ukrainienne. Une révolution pour un pays qui n’en produisait quasi pas en 2022 et qui est aujourd’hui l’un des plus gros constructeurs mondiaux – avec la Russie. En fait, les deux ennemis se côtoient dans les mêmes usines, à des milliers de kilomètres du front ; car Kiev et Moscou dépendent d’un seul fournisseur. Une puissance qui joue un double jeu, qui est au cœur de la guerre mais qui le dément, en revendiquant sa neutralité : la Chine.
Officiellement, Pékin affirme qu’il n’a « jamais fourni d’armes létales à aucune partie du conflit et contrôle strictement [l’exportation des] biens à double usage », ces biens civils pouvant avoir un usage militaire. A partir de témoignages inédits, d’analyse de pièces de drones, de relevés douaniers et de documents confidentiels exclusifs, Le Monde démontre le contraire. Notre enquête révèle l’installation de fabricants ukrainiens de drones en Chine. Mais aussi que des producteurs chinois fournissent directement des entités russes placées sous sanctions, et dont les drones FPV sont utilisés contre des cibles militaires ukrainiennes et contre des civils, dans ce qui pourrait constituer, d’après une commission des Nations unies, des crimes contre l’humanité.