En 2013, un célèbre éditorialiste turc disait, à propos de Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis une décennie : « Dix ans, c’est beaucoup en démocratie. » « Nous verrons combien de temps dureront ces dix [prochaines] années. Cela nous indiquera dans quel état se trouve notre démocratie », ajoutait-il. Plus de dix ans ont passé et force est de constater qu’elle ne se porte pas bien.
Certes, la démocratie turque n’a jamais été parfaite. Inachevée ou incomplète, comme l’ont longtemps qualifiée les historiens, elle a alterné des périodes de mise sous tutelle par l’armée et la haute bureaucratie kémaliste, et des éclipses, au gré des coups d’Etat militaires perpétrés ces soixante dernières années. Cependant, en dehors de ces prises de pouvoir par l’armée, elle a rarement donné l’impression de dériver à ce point.
Interpellations, poursuites judiciaires, mandats d’arrêt… le pays entier semble pris au piège dans les couloirs des tribunaux, suffoquant et cherchant une issue à une déferlante répressive qui n’en finit pas. Des dizaines de maires et d’élus municipaux de l’opposition sont arrêtés chaque semaine, parfois chaque jour. Sur les réseaux sociaux, des centaines de comptes sont fermés sur décision judiciaire. Au moins 1 270 profils ont ainsi été bloqués sur le réseau social X en septembre, plus que le nombre total de comptes fermés au cours de l’année 2025. Mercredi 14 octobre, la police turque a pris le contrôle du siège de la principale chaîne privée d’opposition, Halk TV.
Hormis ces périodes de putsch, la population carcérale n’a jamais été aussi importante dans le pays. Début octobre, le nombre de détenus s’élevait à 434 337. L’effectif dépasse celui de la Russie (308 000 prisonniers), alors que le nombre d’habitants du grand voisin du Nord est nettement plus élevé (143 millions, contre 85 millions). Le taux d’incarcération turc (500 pour 100 000 habitants) pourrait bientôt dépasser celui des Etats-Unis (542 pour 100 000), champions en la matière. Tournant en dérision cette réalité, une blague fait florès dans le pays : « En Turquie, la politique, c’est comme jouer sa vie à la roulette russe, sauf que le pistolet est toujours chargé… »
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