[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 6 décembre 2025, et republié le 13 juin 2026.]

Apparemment, on peut facilement gagner de l’argent sur YouTube en donnant des cours sur ses particularités. La mienne, c’est de ne pas avoir d’amis. Et je partage mon aversion pour l’humanité avec quantité de noms fort distingués. Isaac Newton, Charles Darwin, Emily Dickinson et Howard Hughes – tous étaient des créatures solitaires qui ne laissaient pas les frivolités sociales les détourner de leurs ambitions.

Les psychologues me disent que je suis atteint d’“autisme.” On fait tellement de pub pour ce truc-là dans notre société qu’on devrait l’appeler “promautisme”. Cependant, j’ai un problème avec ces experts. Je ne crois pas avoir de trouble neurologique. Et je ne suis pas un de ces ermites cinglés qui vivent dans une grotte ou les égouts. Simplement, je ne peux m’empêcher de remarquer que la plupart des êtres humains sont sans intérêt, moi inclus. J’ai quelques connaissances que je vois de temps en temps et toujours à leur instigation. Ce sont des gens bavards, grégaires qui ne me contactent que quand ils raclent les fonds de tiroir. J’en suis fort aise.

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Ma compagnie est loin d’être passionnante. Je ne fais pas le poids dans une conversation. J’ai l’esprit lent, des opinions de seconde main, le débit hésitant et faible. Quand je m’entends dégoiser, je me demande pourquoi je ne me contente pas de la fermer. Je ne me rappelle pas vraiment avoir jamais fait de commentaire spirituel ou intéressant de toute ma vie. Ah si, une fois peut-être. En 1985, je partageais une maison avec Shirley et Jeremy et on parlait de la vieillesse. Shirley : “Je n’ai pas l’intention de vivre jusqu’à 104 ans.” Moi : “Tu changeras d’avis quand tu en auras 103.” Ou peut-être que c’est Jeremy qui l’a dit.

Pour éviter les événements sociaux, il faut savoir pipeauter. Pour échapper à un mariage, inventer un baptême (et vice versa). Pour sécher des obsèques, faites croire à la famille que votre cœur endeuillé est trop fragile pour supporter les rites funéraires. Il est plus délicat de trouver une excuse pour échapper à une fête d’anniversaire familiale : vos proches connaissent vos stratagèmes. De plus il faut généralement faire un cadeau, ce qui complique les choses. Affaires de toilettes : vous ne vous lavez pas. Livre : vous ne lisez pas. Vêtements : vous êtes négligé. Montre, horloge, réveil : vous n’êtes pas ponctuel. Mouchoirs : vous n’êtes même pas capable de vous moucher vous-même. Je pense avoir réglé le problème des anniversaires une bonne fois pour toutes. J’offre en général à l’impétrant un joli cadenas emballé dans un magnifique papier cadeau. Ce présent inhabituel stimule la conversation pendant la fête et envoie un message flatteur : “Tu possèdes quelque chose que tes ennemis veulent voler.”

Trouvez votre Jeff Bezos intérieur

Certains rassemblements sociaux sont inévitables. Les cocktails, par exemple. Qui a inventé cette horreur ? Une pièce remplie d’inconnus qui se bourrent d’alcool pour anesthésier la souffrance d’être dans une pièce remplie d’inconnus. Tout le monde déteste les cocktails. Tout le monde y va. Tout le monde a envie de partir. Tout le monde reste plus longtemps que prévu. Quand je parle à quelqu’un lors d’un cocktail, je sens mon esprit se diviser entre une voix intérieure et une voix extérieure. Ma voix extérieure, le Porte-parole public, s’efforce de bavarder aimablement de livres, de politique ou de n’importe quel sujet à l’ordre du jour à ce moment. Ma voix intérieure, le Comité d’évasion, soumet une liste d’excuses plausibles pour m’en aller : je pourrais faire signe à un ami imaginaire et disparaître dans la foule ; je pourrais demander la permission de m’esquiver pour fumer une cigarette ; à la limite, je pourrais faire semblant d’avoir une attaque et sortir de la pièce en titubant, une main crispée sur la poitrine. Ce qui rend ce cauchemar encore pire, c’est que je suis bien conscient que mon interlocuteur connaît un tourment identique et brûle d’envie de me voir m’évaporer et céder la place à quelqu’un de plus intéressant et mieux connecté.

C’est ça, les cocktails. Chacun d’entre nous prie pour que la personne avec laquelle il est coincé parte soudainement. C’est comme cent mariages ratés dans une seule salle. Mais j’ai une solution : la technique Jeff Bezos, penser comme un milliardaire. Jeff ne va pas à des cocktails pour avoir du grog gratos ou entendre des avis non sollicités sur la page d’accueil d’Amazon. Il voit les gens qu’il voulait voir et se tire. Il a mieux à faire. Vous aussi. Trouvez votre Jeff Bezos intérieur. Une fois que vous avez dit bonjour à l’hôte, vous pouvez partir sans être déshonoré. Et cette impression de libération vous incitera peut-être à rester un peu plus longtemps. Pas moi, bien sûr. Il m’arrive souvent d’aller à l’autre bout de Londres pour une fête et de repartir quatre-vingt-dix secondes plus tard. Ce n’est pas mal comme divertissement. On peut jeter un coup d’œil sur le quartier, regarder les églises incendiées, les commissariats barricadés, les ados pliés en deux sur les bancs des parcs qui se crament les poumons à l’herbe.

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La récompense ultime du loup solitaire, c’est de mourir en paix. Je suis désolé pour ces stars du cinéma vieillissantes qui passent leurs derniers jours dans un hôpital privé entourées de parents agités avec de temps en temps un prétendu ami qui espère obtenir discrètement une “dernière photo” pour la fourguer aux tabloïds. Certains préparatifs sont nécessaires pour s’assurer un départ serein et digne et j’ai laissé des instructions à cet effet à certains membres de ma famille. Lieu : chambre individuelle. Liste des invités : inexistante. J’ai l’intention de quitter cette vie dans un état de parfaite solitude. Une arme à feu, chargée et cran de sécurité débloqué, cachée sous mon lit de mort y veillera : si un fouineur qui me veut du bien vient me déranger, c’est lui qui partira en premier.