Si C’était ça ou mourir était passé dans le beurre [expression québécoise voulant dire : n’avait pas atteint sa cible, n’avait pas trouvé son public], comme ça arrive à beaucoup d’auteurs plutôt inconnus, nous n’en serions pas là. Or le roman de Thélyson Orélien s’est retrouvé [en France] sur les premières listes de tous les plus prestigieux prix de l’automne – Goncourt, Médicis, Femina, Renaudot, Décembre – et vient de remporter le prix du roman Fnac, qui est choisi par 400 libraires et 400 lecteurs.
Doit-on en déduire que libraires, lecteurs, journalistes et jurys se sont fait avoir ? L’occasion serait trop belle de donner une grosse claque à tout un milieu littéraire particulièrement échaudé en France par la mainmise du milliardaire Vincent Bolloré sur les éditions Grasset par l’entremise du groupe Hachette.
Bref, est-on face à un énorme scandale ou face à une énorme campagne de salissage ?
Haine et racisme
À chaque rentrée littéraire française, il y a un roman qui fait l’événement et cette année, c’est sans conteste celui de Thélyson Orélien, qui est débarqué en France [le 19 août, chez Grasset] précédé d’une favorable rumeur québécoise après sa sortie [en mars dernier] chez Boréal, avec des droits achetés dans plus d’une vingtaine de pays avant même sa sortie chez Grasset. À chaque rentrée aussi son scandale, et ce sera évidemment l’affaire Thélyson Orélien, qui a éclaté sur X lundi, le jour de la remise du prix Fnac.
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Je m’abonneJ’ai reçu plusieurs messages en privé de personnes qui m’envoyaient à peu près en même temps la capture d’écran du compte Balance ton Claude, plutôt récent et peu suivi sur X, affirmant que C’était ça ou mourir était presque intégralement écrit par l’IA. Et, sans surprise, les commentaires haineux et racistes ont suivi. Que tout le monde saute sur un tweet dont la source est douteuse est aussi quelque chose d’assez louche et ressemble à un beau cas d’intox.
Thélyson Orélien s’est confié au journal Libération, quelques heures avant que mes collègues de La Presse parviennent à le joindre. “J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine”, explique-t-il.
Le risque d’un “faux positif”
Il poursuit : “Depuis mon arrivée récente en France, je subis de nombreuses attaques racistes, qui ne viennent pas des lecteurs mais de personnes extérieures qui cherchent à nuire. Je n’y prêtais aucune attention. Mais je ne m’attendais pas à des attaques de ce genre. Je ne suis pas triste mais en colère. Je suis en train de constituer un dossier avec mes éditeurs en France et au Québec pour prouver ce que je dis.”
Les Éditions du Boréal, là où le texte a été accueilli en premier, n’ont pas voulu accorder d’entrevue et ont réagi par un communiqué : “Le Boréal a pris connaissance des allégations d’utilisation d’outils d’intelligence artificielle dans la rédaction de C’était ça ou mourir. La confiance de l’équipe des Éditions du Boréal envers le travail de Thélyson Orélien demeure entière. Ces allégations ne sont pas prises à la légère, mais il est trop tôt pour émettre toute autre déclaration ou commentaire à ce sujet.”
La réaction des éditions Grasset a été plus virulente auprès de BFMTV : “On n’y prête pas attention, à ces rumeurs. On est dans les fake news. C’est une théorie du complot. Ces outils censés reconnaître l’IA sont eux-mêmes des IA qui fabulent que la Bible a été écrite artificiellement. Comment faire confiance à ces outils ?”
C’est là tout le nœud du problème. Comment prouver à 100 % ces accusations quand on sait que les faux positifs des outils de détection sont bien réels, surtout dans les langues autres que l’anglais ?
Rumeurs et preuves impossibles
La rumeur courait depuis quelque temps sur les réseaux sociaux à propos de l’IA dans l’écriture de Thélyson Orélien. Ce sont des rumeurs qui se multiplient grandement dans le monde du livre dorénavant. J’ai une connaissance qui croit dur comme fer que ce roman est de l’IA, et je lui posais toujours la même question : est-ce prouvable ? Elle me disait que non, mais qu’elle savait reconnaître les tics de l’IA et doutait que les maisons d’édition soient outillées pour contrer ce nouveau fléau.
Pour avoir lu C’était ça ou mourir, moi aussi, j’ai remarqué des tics d’écriture et vraiment beaucoup de métaphores, mais je les ai attribués à une influence de la poésie haïtienne dont Thélyson Orélien s’est beaucoup nourri dans sa vie, plutôt qu’à l’IA. Enfin, si l’IA, qui pille sans vergogne tous les écrits humains, utilise les tics de l’écriture humaine, comment voulez-vous que les humains puissent détecter si c’est de l’IA ou pas ?
Ce qui n’aide pas le cas de l’écrivain est que son blog, qui aurait permis de faire des comparaisons avec ses écrits antérieurs, a mystérieusement disparu du web.
“Le poison du doute est bien installé”
N’oublions pas que nous sommes dans un contexte particulier en France en ce moment. C’était ça ou mourir a été accueilli chez Grasset par son PDG Olivier Nora, qui a été licencié par Vincent Bolloré en avril dernier. Comme si Nora, très respecté dans le milieu, assez pour que 170 auteurs de Grasset claquent la porte avec lui, avait laissé cette grenade littéraire derrière avant de partir. Une grenade qui humanise les migrants dans une période politique tendue, et qui connaît un succès populaire indéniable. Et il y a toujours quelque chose de politique derrière les grands prix littéraires français.
Non mais, quelle époque dégueulasse, quand même. Je pense à tous ces lecteurs qui m’ont parlé de ce livre, des étoiles dans les yeux. Que les soupçons s’avèrent ou pas – et tout écrivain peut maintenant être visé par ce genre d’accusation –, le poison du doute est bien installé. Croyez-vous que les jurys des prix, qui doivent en ce moment être en train d’établir leurs deuxièmes listes, voudront risquer leur réputation avec cette affaire ?
Poser la question, c’est y répondre.
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