“L’action nationale est essentielle, mais la coordination mondiale est indispensable.” C’est par ces mots qu’Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, a appelé à réguler l’intelligence artificielle (IA), le 16 septembre dernier, lors d’une conférence de presse consacrée à la coopération internationale face à trois menaces existentielles : “une intelligence artificielle hors de contrôle, la crise climatique et l’aggravation intolérable des inégalités”.
Une déclaration qui a fait suite à une “semaine frénétique” sur le front de l’intelligence artificielle, comme la décrit El País. Rembobinons : le 8 septembre, OpenAI annonce avoir résolu l’un des “sept problèmes du millénaire”, une énigme mathématique réputée insoluble. Le même jour, un chercheur d’Anthropic présente sa démission afin de ne pas contribuer par son travail à une possible extinction de l’humanité – car l’IA “pourrait tous nous tuer d’ici à la fin de la décennie”. Le 11 septembre, Anthropic dit avoir déjoué des tentatives de mise au point d’armes chimiques à l’aide de ses modèles d’IA. Dès le lendemain, le patron d’Anthropic, Dario Amodei, appelle publiquement à un ralentissement et à une régulation externe des entreprises du secteur. Sam Altman, son homologue chez OpenAI, Demis Hassabis, chef de l’IA chez Google, et même Elon Musk, patron de xAI, lui emboîtent le pas. Une semaine folle !
Mais c’est plus tôt, l’été dernier, avec la tentative de piratage d’un essaim d’agents IA sortis de leur “bac à sable” pour attaquer l’entreprise Hugging Face, que les doutes ont véritablement surgi. Que faire si les agents se “concertent” entre eux pour mener des actions répréhensibles ? “Comment ne pas y voir un monstre technologique qui tire de toutes ses forces sur sa laisse et peine à être maîtrisé par ses créateurs, lesquels ne saisissent pas pleinement son potentiel ?” s’interroge Hadas Gold, spécialiste du sujet pour CNN, dans un article écrit pour Courrier international. Nous avions déjà prévu de répondre à cette question avec les nombreux articles de la presse étrangère publiés avant cette folle semaine. Mais, depuis, l’avertissement un brin dramatique des PDG du secteur a suscité d’autres interrogations, qui sont venues enrichir notre dossier.
Tous ces grands patrons de l’IA ont-ils soudain cessé de croire en leur création, alors même qu’ils continuent à investir et à préparer leur entrée en bourse (reportée à 2027 pour Anthropic) ? L’IA est réellement une menace pour l’humanité ? Et dans ce cas, pourquoi ne pas arrêter carrément la recherche sur le sujet, par le biais d’un moratoire, plaide Parmy Olson, chroniqueuse spécialisée dans les technologies de Bloomberg.
Tout ce qu’il faut savoir sur l’actualité de la Silicon Valley, vue par les médias américains
Cette newsletter est réservée à nos abonnés
Je m’abonneD’autres sont encore plus méfiants, qui estiment que les mises en garde des patrons du secteur sont un écran de fumée. Ainsi, Aidan Gomez, PDG de Cohere, start-up canadienne, explique que les géants américains du secteur “utilisent la peur” pour constituer “un cartel sous un autre nom”, rapporte Le Devoir. Timnit Gebru, connue pour sa démission fracassante de Google, dénonce quant à elle dans Wired un écran de fumée pour détourner notre attention des risques existentiels, les mêmes que ceux décrits par Antonio Guterres : “l’IA qui pilote les armes autonomes” dans les pays en guerre, “la catastrophe climatique bien réelle que les entreprises de la tech pourraient aggraver”, et les licenciements au nom de l’IA.
Jakob von Lindern, chroniqueur spécialisé dans l’IA de Die Zeit, décrit, lui, une course en sous-main pour prendre la tête face aux autres : les concurrents, et surtout la Chine. C’est effectivement le mantra de Donald Trump, qui refuse obstinément de freiner. Et c’est aussi l’interprétation des médias chinois. Le quotidien nationaliste Huanqiu Shibao commente ainsi l’appel à ralentir de Dario Amodei : “À première vue, reconnaît le tabloïd chinois, il s’agit d’une ‘déclaration rationnelle’ axée sur la sécurité mondiale de l’IA.” Mais une lecture attentive révélerait cependant l’“objectif caché” de l’appel : “freiner le développement de l’IA en Chine par des barrières technologiques et des monopoles réglementaires” afin de “maintenir l’hégémonie monopolistique de Washington dans les technologies de pointe”. Une question qui sera au menu des discussions entre Donald Trump et Xi Jinping, lors du sommet prévu le 24 septembre.
À suivre.
À lire également dans ce numéro
Le pape, rock star à Paris
À l’occasion de la visite de Léon XIV, la presse étrangère s’interroge sur les relations de la France, jadis fille aînée de l’Église, aujourd’hui chantre de la laïcité, avec le catholicisme. Pour l’hebdomadaire britannique The Spectator, c’est simple, “la France redécouvre son âme catholique”.
Chine. Mariage onéreux, mariage heureux ?
Dans les campagnes, la dot que doit verser la famille du marié atteint des sommes folles. Au point que certains jeunes renoncent à convoler, relate cet article paru dans Caixin Wang.
La Route 66 : 3 939 kilomètres de légende
En 2026, la mythique Route 66 fête ses 100 ans. Un journaliste américain l’a parcourue de bout en bout, de Chicago à Santa Monica, sur une moto elle aussi d’une autre époque. The New York Times publie son carnet de route.
Entretien. Hartmut Rosa : “À l’Est, on a le sentiment que l’Ouest ressemble à la RDA honnie”
Comment expliquer la popularité de l’extrême droite dans l’est de l’Allemagne ? Stigmatisation, contrôle étatique, politique de l’émotion et pensée unique… Le célèbre sociologue et philosophe Hartmut Rosa analyse, dans la Süddeutsche Zeitung, les évolutions politiques en Allemagne. Et en tire des conséquences pour toute l’Europe.
Commentaires (0)
Laisser un commentaire
Aucun commentaire. Soyez le premier !