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Géopolitique

La Prusse de Frédéric II, naissance d’une grande puissance

Cinquième épisode de notre série d’été « La guerre de Sept Ans, la première guerre-monde ». Avant 1914, un conflit a déjà embrasé la planète entière et redessiné la carte du monde. Sur le théâtre continental, un petit royaume, la Prusse, affronte seul ou presque la coalition de l??

Cinquième épisode de notre série d’été « La guerre de Sept Ans, la première guerre-monde ». Avant 1914, un conflit a déjà embrasé la planète entière et redessiné la carte du monde.

Sur le théâtre continental, un petit royaume, la Prusse, affronte seul ou presque la coalition de l’Autriche, de la France et de la Russie.

Sa survie quasi miraculeuse, sous la conduite de Frédéric II, le hisse au rang de grande puissance — et pose une première pierre de l’Allemagne future.

Pendant que la France et l’Angleterre se disputaient le monde sur les mers, une tout autre guerre se livrait au cœur de l’Europe. Là, un royaume de taille modeste, la Prusse, tenait tête à une coalition qui aurait dû l’écraser dix fois. Que ce petit État ait survécu à l’assaut conjoint des trois plus grandes puissances continentales tient du prodige — un prodige qui porte un nom, celui de son roi : Frédéric II, dit Frédéric le Grand. De cette épreuve, la Prusse sortit non pas détruite, mais grandie, propulsée au premier rang des nations. La guerre de Sept Ans fut son baptême de grande puissance.

Un royaume encerclé

Pour mesurer l’exploit, il faut prendre la carte. La Prusse de 1756 était un État récent, de taille moyenne, à la population limitée, et géographiquement morcelé : ses territoires s’éparpillaient à travers l’Allemagne du Nord, sans continuité ni profondeur stratégique. Frédéric II en avait fait, par un effort militaire intense, une puissance respectée — il s’était emparé de la riche Silésie autrichienne lors d’une guerre précédente. Mais la Prusse restait un nain comparée à ses adversaires.

Or, du fait du renversement des alliances, ces adversaires étaient redoutables : l’Autriche, qui rêvait de reprendre la Silésie ; la France, première armée du continent ; la Russie, dont les réserves d’hommes paraissaient inépuisables ; la Suède et la plupart des États allemands. Contre cette coalition, Frédéric ne pouvait compter que sur sa propre armée — excellente mais limitée en nombre — et sur les subsides anglais. Encerclé de toutes parts, attaqué sur plusieurs fronts à la fois, le royaume prussien semblait condamné à être démembré.

Le génie militaire de Frédéric

Que la Prusse ait survécu tient d’abord au génie militaire de son roi. Frédéric II fut l’un des plus grands capitaines de l’histoire. Faute de pouvoir égaler ses ennemis en nombre, il compensa par la rapidité, la manœuvre et l’audace. Profitant de ses lignes intérieures, il déplaçait son armée d’un front à l’autre pour frapper successivement ses adversaires avant qu’ils ne pussent se coordonner.

Il remporta des victoires éclatantes, devenues des classiques de l’art militaire. À Rossbach, en 1757, il écrasa une armée franco-impériale très supérieure en nombre, par une manœuvre d’une virtuosité restée célèbre — une défaite humiliante pour les armes françaises. Quelques semaines plus tard, à Leuthen, il anéantit une armée autrichienne deux fois plus nombreuse grâce à sa fameuse tactique de l’« ordre oblique ». Ces triomphes firent sa gloire et sauvèrent la Prusse à plusieurs reprises du désastre.

Encerclé par les trois plus grandes puissances du continent, Frédéric ne dut sa survie qu’à son génie — et, à la fin, à un coup du sort.

Au bord de l’abîme

Mais le génie ne suffit pas toujours. À mesure que la guerre s’éternisait, la Prusse s’épuisait. Les victoires se payaient de pertes irremplaçables ; les défaites, elles aussi, survenaient. Les Russes infligèrent à Frédéric de terribles revers et occupèrent un temps Berlin, sa capitale, en 1760. Le royaume était exsangue, son armée laminée, ses ressources taries. Frédéric lui-même, désespéré, songeait au suicide et croyait sa cause perdue. À la fin de 1761, la Prusse semblait à l’agonie, sur le point de succomber sous le nombre.

C’est alors que survint ce que l’histoire a retenu sous le nom de « miracle de la maison de Brandebourg ». En janvier 1762, l’impératrice de Russie Élisabeth, l’ennemie la plus acharnée de Frédéric, mourut. Son successeur, Pierre III, vouait au roi de Prusse une admiration sans bornes. Renversant aussitôt la politique russe, il retira la Russie de la guerre, abandonna toutes ses conquêtes et conclut même une alliance avec son ancien ennemi. Privée de son allié le plus puissant, la coalition se défit. La Prusse, qui touchait à sa perte, était sauvée par un coup du sort.

La naissance d’une grande puissance

À l’issue de la guerre, la Prusse conserva la Silésie et, surtout, un prestige immense. Elle avait tenu tête, des années durant, à une coalition qui réunissait les trois plus grandes puissances du continent — et elle avait survécu. Aux yeux de l’Europe, elle n’était plus un royaume secondaire, mais une grande puissance à part entière, désormais comptée parmi les arbitres du destin européen.

Cette ascension eut une portée historique considérable. En s’affirmant comme la rivale de l’Autriche pour la primauté dans le monde germanique, la Prusse posait l’une des premières pierres de l’unification allemande, qui s’accomplirait un siècle plus tard à son profit. Le « dualisme » entre l’Autriche et la Prusse, qui allait structurer l’histoire allemande jusqu’à 1866, sortait renforcé de la guerre de Sept Ans. En ce sens, c’est en partie sur les champs de bataille de cette guerre oubliée que s’est jouée la naissance lointaine de l’Allemagne moderne.

Ainsi, sur le théâtre continental, la guerre de Sept Ans ne déboucha pas sur un grand bouleversement territorial — la carte de l’Europe centrale changea peu — mais sur un bouleversement de rang : l’entrée de la Prusse dans le club des grandes puissances. Restait à liquider l’ensemble du conflit. Ce fut l’œuvre du traité de Paris de 1763, qui referma cette première guerre-monde — et dont les clauses portaient déjà, en germe, les bouleversements du monde à venir.

Prochain et dernier épisode : 1763, le traité de Paris et le monde d’après.

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