Il y a quelques jours, je me trouvais en Italie pour la sortie de mon roman en italien. En général, je prends beaucoup de plaisir à ces voyages et je suis toujours enthousiaste à l’idée de rencontrer mon traducteur et mon éditeur et de discuter avec le public.
Mais ce jour-là, à Turin, dans la magnifique salle du Circolo dei lettori, je me suis sentie envahie par une immense tristesse. L’homme qui m’interviewait a évoqué un article que j’avais écrit en 2015, juste après les attentats du Bataclan et dans lequel je disais à la fois ma haine du fanatisme et mon attachement aux valeurs européennes, aux Lumières et à l’idéal d’égalité et d’émancipation. Il m’a demandé : « Ecririez-vous toujours cet article aujourd’hui ? » La question m’a surprise et en y répondant, je me suis mise à pleurer. Oui, bien sûr que je croyais toujours à ces valeurs, qui m’ont fait aimer la culture européenne et m’ont poussée à m’installer sur ce continent, à y voyager, à découvrir avec passion ses écrivains et ses artistes. Mais l’Europe, elle, y croit-elle encore ? Mon amour n’a pas changé mais l’objet de cet amour, lui, me semble de plus en plus étranger.
Le fanatisme que je dénonçais à l’époque a tout envahi, et comme l’écrivait si justement [le philosophe et écrivain Emil] Cioran [1911-1995], « le fanatisme, c’est la mort de la conversation ». C’est se trouver chaque jour spectateur de discours où la seule obsession est d’avoir raison et de discréditer voire d’insulter l’autre camp. C’est passer d’une polémique à une autre sans se rendre compte qu’elles font simplement écran au réel.
Et si je pleurais, c’était d’humiliation, découragée de devoir subir quotidiennement, sans que cela paraisse plus choquant, des discours d’une extrême violence. Ici, c’est un journaliste qui demande avec morgue « mais enfin, vous voudriez vivre, vous, dans un pays musulman ? » tandis que son interlocuteur, confus, répond « évidemment non ». Là, c’est un homme politique, qui explique que les gens qui ont un prénom comme le mien ne sont pas de vrais Français, ou au mieux « des Français de branche », ne laissant aucun doute sur le fait que cet arbre pourrait bientôt être élagué. Ce sont ces politiques européens qui, après la crise de Ceuta – qui a vu 70 000 personnes entrer dans l’enclave espagnole et fait près de 150 morts [fin juillet] –, traitent ces jeunes Marocains de vermines et de bêtes sauvages, alertent contre l’invasion de hordes barbares dans des discours dignes de l’époque médiévale.
Il vous reste 63.16% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.
Commentaires (0)
Laisser un commentaire
Aucun commentaire. Soyez le premier !