La thèse d’une influence de Frédéric Bastiat sur Léon XIII circule depuis longtemps en milieu catholique libéral, mais reste rarement documentée. Cet article la confronte aux sources premières.
Pièce centrale : une lettre pastorale de l’évêque Pecci (1876-1877), antérieure de plus de douze ans à Rerum novarum, où le futur pape cite nommément Bastiat — converti et inhumé à Rome — comme l’analyste le plus lumineux de la coopération sociale.
Mais la rédaction de l’encyclique revient aux jésuites néothomistes (Taparelli, Liberatore) et au dominicain Zigliara : Bastiat n’a pas inspiré le texte, il a formé la lecture du monde que le pape introduit dans son magistère.
I. Une thèse souvent énoncée, rarement documentée
L’affirmation selon laquelle Léon XIII aurait été influencé par Frédéric Bastiat circule depuis longtemps en milieu libéral, et plus particulièrement dans la mouvance catholique libérale et libertarienne anglo-saxonne — autour de l’Acton Institute, du père Robert Sirico, de Tom Woods ou de Michael Novak — qui s’en sert pour défendre la compatibilité d’une économie de marché avec la doctrine sociale de l’Église. La thèse présente toutefois un défaut récurrent : on la trouve volontiers énoncée sous une forme générale, rarement documentée par les sources premières. Le présent article se propose d’établir précisément ce que les sources permettent d’affirmer, ce qu’elles invalident, et ce qu’elles laissent ouvert.
Le matériau de cette enquête est triple. Premièrement, la biographie de Léon XIII publiée par Jean-Baptiste Noé sous le titre Léon XIII, le pape de la modernité (Salvator, 2025), qui consacre aux relations doctrinales entre l’évêque de Pérouse devenu pape et l’économiste de Mugron quelques pages d’une grande précision, et qui livre la citation centrale de la pastorale de 1876-18771. Deuxièmement, l’étude historiographique de référence de Guy Bedouelle, « De l’influence réelle de l’Union de Fribourg sur la rédaction de Rerum novarum », parue dans les Publications de l’École française de Rome en 1997. Troisièmement, les écrits primaires de Bastiat lui-même — Harmonies économiques, Sophismes économiques, La Loi — ainsi que la chaîne des rédacteurs effectifs de l’encyclique : Taparelli, Liberatore, Zigliara.
Cet article se déploie en cinq temps. Il examine d’abord la pastorale de Pérouse et la citation de Bastiat (II). Il revient ensuite sur la dimension religieuse de Bastiat, qui éclaire la lecture qu’en a faite Pecci (III). Il restitue la généalogie réelle de Rerum novarum du côté des jésuites néothomistes et de l’école romaine de Saint-Thomas (IV). Il traite le cas particulier de l’Union de Fribourg, qui n’a pas influencé l’encyclique au sens où on le dit parfois (V). Il articule enfin les points de convergence et les divergences réelles entre la pensée de Bastiat et la doctrine sociale de Léon XIII (VI).
II. La pastorale de Pérouse et la citation de Bastiat
Vincenzo Gioacchino Pecci, futur Léon XIII, occupe le siège épiscopal de Pérouse de 1846 à 1877 — soit pendant trente et un ans, période la plus longue de sa carrière ecclésiastique. C’est dans ce cadre, et alors qu’il est encore évêque de Pérouse — donc avant son élection au siège de Pierre, le 20 février 1878 — qu’il signe une lettre pastorale dans laquelle il évoque la pensée de Frédéric Bastiat en ces termes :
« Un célèbre économiste français, Frédéric Bastiat, a exposé comme en un tableau les bienfaits multiples que l’homme trouve dans la société et c’est une merveille digne d’être admirée. »
La citation, rapportée par Jean-Baptiste Noé dans sa biographie2, est doctrinalement décisive, pour deux raisons. D’abord, parce qu’elle est de magistère : ce n’est pas une opinion privée, c’est un texte officiel — une lettre pastorale destinée au clergé et aux fidèles du diocèse, qui engage l’autorité épiscopale de l’auteur. Ensuite, parce qu’elle est circonstanciée : Pecci ne cite pas Bastiat pour le critiquer, ni pour le mentionner en passant ; il en fait l’analyste qui, mieux que d’autres, a su décrire ce que l’on appellerait aujourd’hui les externalités positives de la coopération sociale — la manière dont les concours involontaires entre les hommes, dans une société d’échange, produisent un bien-être collectif que personne, individuellement, n’a entendu organiser.
L’expression « comme en un tableau » est elle-même précise. Elle renvoie, presque mot pour mot, à la méthode des Harmonies économiques — l’ouvrage où Bastiat construit, sous la forme d’un « tableau » des fonctions concourant à la vie économique, une démonstration de l’harmonie des intérêts légitimes. Quand Pecci écrit que Bastiat « a exposé comme en un tableau les bienfaits multiples que l’homme trouve dans la société », il pense au livre paru en 1850, peu de mois avant la mort de l’économiste3. Le futur pape n’est donc pas un lecteur occasionnel : il connaît précisément l’œuvre, il en retient la thèse centrale, et il en fait usage dans son enseignement épiscopal.
Cette donnée écarte l’objection ordinaire selon laquelle la rencontre entre Léon XIII et Bastiat serait une convergence accidentelle entre deux traditions issues du droit naturel. Il y a bien une lecture personnelle, documentée et antérieure au pontificat, de Bastiat par Pecci. Reste à mesurer ce qu’elle a effectivement nourri.
III. Bastiat lecteur catholique
La portée de la citation s’éclaire d’un autre fait : Bastiat n’est pas un économiste indifférent à la foi catholique. Il meurt à Rome la veille de Noël 1850, à l’âge de quarante-neuf ans, après s’être converti au catholicisme4. Il est inhumé en l’église nationale française de la ville, San Luigi dei Francesi, où sa tombe est encore visible. Cette circonstance — la conversion et l’inhumation romaine — fait de Bastiat, dans la mémoire italienne du milieu du XIXᵉ siècle, un économiste libéral qui n’est pas seulement « non hostile » à l’Église mais positivement entré dans sa communion à sa dernière heure.
La dimension religieuse de la pensée de Bastiat n’est du reste pas un ajout terminal. Elle traverse toute son œuvre. Ainsi cette formule décisive des Harmonies économiques, qui mérite d’être citée intégralement :
« Il y a dans ce livre une pensée dominante ; elle plane sur toutes ces pages, elle vivifie toutes ces lignes. Cette pensée est celle qui ouvre le Symbole chrétien : je crois en Dieu. »
La déclaration5 est doublement significative. Elle pose, en ouverture de l’œuvre théorique majeure de Bastiat, que l’ordre économique de l’harmonie des intérêts repose sur un ordre théologique préalable : il y a une Providence — Bastiat la nomme — qui a doté la création humaine d’une structure de coopération possible, et l’économie politique en explore la grammaire. C’est une variante chrétienne de ce qu’on appellerait, dans la tradition libérale anglo-saxonne, l’argument du dessein invisible — mais formulée dans le langage du Credo plutôt que dans celui de la Providence smithienne.
Pour Pecci, qui restaurera en 1879, dès la première année de son pontificat, le thomisme comme philosophie chrétienne par l’encyclique Aeterni Patris6, cette dimension religieuse de Bastiat n’est pas un détail. Elle rend sa pensée recevable comme contribution à l’intelligence du fait social — alors qu’un libéralisme strictement utilitariste à la Bentham ne l’aurait pas été. Quand Pecci, évêque de Pérouse, lit Bastiat, il lit un économiste qui s’inscrit, à sa manière propre, dans la tradition du droit naturel d’origine chrétienne — celle-là même que les jésuites néothomistes, autour de Taparelli et Liberatore, sont en train de restaurer dans le monde catholique italien.
IV. Les jésuites néothomistes et la rédaction de Rerum novarum
La lecture de Bastiat par Pecci ne fait pas pour autant de l’économiste français un « inspirateur » direct de Rerum novarum. La rédaction de l’encyclique relève d’une autre généalogie, proprement catholique, dont il faut restituer l’architecture pour bien situer l’apport de Bastiat.
1. Luigi Taparelli d’Azeglio (1793-1862) : la matrice doctrinale
Le premier jalon de cette généalogie est le jésuite piémontais Luigi Taparelli d’Azeglio, frère aîné du Premier ministre Massimo d’Azeglio, recteur du Collegio Romano puis du collège de Naples. Son Saggio teoretico di dritto naturale appoggiato sul fatto (1840-1843)7, traduit en français en 1855, est l’ouvrage qui rétablit, dans le monde catholique italien, le droit naturel thomiste comme cadre d’analyse des sociétés modernes. Taparelli y forge des notions qui passeront ensuite dans la doctrine sociale : droit hypotactique et droit social, solidarité et subsidiarité (cette dernière notion n’apparaîtra explicitement qu’avec Quadragesimo anno en 1931, mais Taparelli en pose les termes).
Taparelli est aussi l’un des fondateurs de La Civiltà Cattolica, revue jésuite fondée à Naples en 1850, qui deviendra l’organe doctrinal majeur du catholicisme italien8. L’institutionnalisation de la pensée néothomiste autour de cette revue, du Collegio Romano et du futur Collège angélique prépare le terrain de la doctrine sociale future. Quand Pecci est élu pape en 1878, il hérite d’un appareil intellectuel jésuite-dominicain déjà constitué et largement structuré par les héritiers de Taparelli9.
2. Matteo Liberatore, S.J. (1810-1892) : le rédacteur principal
Le deuxième jalon, et le plus décisif pour la rédaction de Rerum novarum, est Matteo Liberatore. Jésuite napolitain, philosophe néothomiste, collaborateur de longue date de La Civiltà Cattolica, il publie en 1889, soit deux ans avant l’encyclique, un ouvrage clé : Principii di economia politica (Rome, 1889)10. Le livre présente une économie politique catholique fondée sur le droit naturel : propriété privée comme droit primordial, condamnation du socialisme, juste salaire, devoir d’aide des classes possédantes envers les classes laborieuses. C’est, doctrinalement, la matrice quasi directe de l’encyclique.
Les travaux d’érudition de Giovanni Antonazzi, qui a publié en 1957 le dossier des rédactions préparatoires conservées aux Archives vaticanes11, établissent la chronologie : c’est Liberatore qui rédige, dès 1890, le premier projet italien, connu sous le titre Schema della futura enciclica sulla questione operaia, à partir duquel l’encyclique sera élaborée. Le manuscrit est alors transmis à plusieurs réviseurs successifs, jusqu’à la traduction latine définitive et la signature pontificale, le 15 mai 1891.
3. Tommaso Maria Zigliara, O.P. (1833-1893) : le réviseur dominicain
Le dossier de la rédaction laisse également apparaître le rôle considérable du cardinal dominicain corse Tommaso Maria Zigliara, professeur de philosophie au Collegio di San Tommaso (futur Angelicum), maître régulier de l’Ordre des prêcheurs et cardinal créé par Léon XIII en 187912. Zigliara prend en charge la révision philosophique et théologique du texte de Liberatore. Il en infléchit plusieurs paragraphes, notamment ceux qui traitent de la finalité de la propriété privée et de la fonction sociale du travail. Les textes préparatoires conservés montrent qu’il atténue certaines formulations trop libérales du jésuite napolitain et y introduit un accent thomiste plus marqué sur la destination universelle des biens.
La rédaction finale est ainsi le produit d’une véritable école romaine du droit naturel — jésuite par son origine (Taparelli, Liberatore), dominicaine par sa révision (Zigliara), thomiste par sa philosophie. C’est dans ce cadre, et seulement dans ce cadre, que se prépare le texte que Léon XIII signera.
4. La place de Bastiat dans cette généalogie
On voit donc que Bastiat ne figure nulle part dans la rédaction directe de l’encyclique. Il ne saurait y figurer : la chaîne des rédacteurs est ecclésiastique, les sources sont thomistes, la philosophie est néothomiste, le vocabulaire est scolastique. Mais ce constat ne vide pas la thèse d’une influence de Bastiat sur Léon XIII : il en précise la nature. La pastorale de Pérouse en est la preuve : avant qu’aucun jésuite n’écrive le moindre paragraphe préparatoire, Pecci a déjà cité Bastiat comme un analyste lumineux de la coopération sociale.
Bastiat n’a pas inspiré le texte de Rerum novarum ; il a contribué à former la lecture que Pecci, devenu pape, fait du monde économique et social de son temps.
La nuance n’est pas mince. Elle distingue une influence intellectuelle directe sur l’auteur — Pecci comme évêque puis comme pape — d’une influence rédactionnelle sur le texte — qui revient aux jésuites néothomistes. La première est attestée par la pastorale de 1876-1877 ; la seconde ne l’est pas. C’est, formulée avec précision, la version juste de la thèse libérale-catholique.
V. L’Union de Fribourg : un effet, non une source
Une seconde précision s’impose, qui concerne cette fois non plus Bastiat mais l’autre grand pôle souvent invoqué comme source de l’encyclique : l’Union catholique d’études sociales et économiques, dite Union de Fribourg. Fondée en 1888 autour de Mgr Gaspard Mermillod, évêque de Lausanne et Genève, et animée par René de La Tour du Pin, Albert de Mun, Caspar Decurtins et leurs amis, elle se réunit annuellement à Fribourg jusqu’en 189113.
La thèse, fréquente, selon laquelle l’Union de Fribourg aurait « préparé » Rerum novarum est contestée par les historiens du catholicisme social. Guy Bedouelle, dans l’étude qu’il a consacrée à cette question en 1997 dans les Publications de l’École française de Rome, établit que la chronologie et la causalité ne soutiennent pas une telle thèse14. L’Union de Fribourg est fondée en 1888, soit dix ans après l’élection de Léon XIII ; elle se réunit sous le patronage explicite du pape, dans le cadre d’un dialogue où l’initiative doctrinale appartient à Rome ; et ses propositions les plus caractéristiques, notamment le corporatisme et la régulation des salaires par des corps intermédiaires obligatoires, ne sont pas reprises par l’encyclique.
La formule de synthèse de Bedouelle15 est devenue la référence sur ce point :
« Rerum novarum rencontre plus les aspirations des amis de Fribourg que leur inspiration. »
La phrase est élégante et juste. Elle reconnaît une communauté de préoccupation — la « question ouvrière », la défense des classes laborieuses, la critique convergente du libéralisme atomistique et du socialisme révolutionnaire — sans pour autant accorder à l’Union de Fribourg un magistère préparatoire qu’elle n’a pas eu. L’Union, comme d’autres cercles d’études contemporains, a contribué au bouillonnement intellectuel européen que l’encyclique vient à la fois clarifier, dépasser et, dans une certaine mesure, corriger. Sur le point décisif du corporatisme, en particulier, Léon XIII ne suit pas La Tour du Pin16.
Ce rectificatif est important pour qui veut comprendre la place exacte de Bastiat dans la préhistoire de l’encyclique. Si l’Union de Fribourg, malgré la coïncidence des intérêts et la fréquentation pontificale, n’a pas véritablement nourri Rerum novarum, alors la lecture personnelle de Bastiat par Pecci, attestée par la pastorale de Pérouse, prend un relief encore plus singulier : ce n’est pas un cercle catholique qui a porté l’économiste libéral à la connaissance du pape, c’est le pape qui, par sa lecture personnelle dans les années 1870, a porté Bastiat dans la culture doctrinale qu’il introduit ensuite dans son magistère.
VI. Les points de convergence et les divergences
1. Trois convergences fortes
On peut identifier, à la lecture de Rerum novarum, trois points de convergence avec la pensée de Bastiat17. Ces trois points méritent d’être restitués précisément, parce qu’ils dessinent le socle commun aux deux pensées.
Premièrement, la primauté de la personne humaine. Léon XIII pose au cœur de l’encyclique que l’homme, créé à l’image de Dieu, est « antérieur » à l’État, et que toute organisation politique doit respecter cette antériorité. C’est, transposée dans le langage thomiste, l’intuition que Bastiat avait formulée dans La Loi en 1850 — la force commune n’est légitime que comme défense des droits que l’individu possède antérieurement à toute organisation politique. Les vocabulaires diffèrent ; l’architecture est commune.
Deuxièmement, la défense de la propriété privée. L’encyclique, dès ses premiers paragraphes, démontre par le droit naturel que la propriété privée est inhérente à la dignité humaine : « le fruit du travail […] appartient absolument à celui qui a prêté son travail »18. Bastiat avait écrit, dans des termes presque identiques, que la propriété est le droit de chacun de « disposer librement de la valeur créée par son travail ». La convergence ici est non seulement doctrinale, elle est presque lexicale.
Troisièmement, et c’est peut-être le point le plus suggestif, la présentation de la société comme lieu de coopération entre groupes sociaux et non comme champ d’antagonismes irréductibles. Léon XIII refuse explicitement, dans l’encyclique, l’idée d’une « lutte des classes » au sens marxien : il y oppose la coopération organique des intérêts légitimes. Or c’est exactement la thèse des Harmonies économiques : « tous les intérêts légitimes sont harmoniques », et c’est, semble-t-il, ce que Pecci, dans sa pastorale de Pérouse, désignait comme le « tableau des bienfaits multiples » que Bastiat avait su exposer. Les deux pensées s’accordent sur un point décisif contre Marx : la société n’est pas, par essence, lieu de lutte, mais lieu de coopération.
2. Trois divergences à ne pas masquer
La convergence n’est cependant pas l’identité. Trois divergences au moins doivent être notées pour ne pas céder à l’enthousiasme catholique-libéral.
Première divergence : le juste salaire. Rerum novarum pose explicitement que le salaire doit suffire à entretenir un ouvrier sobre et honnête, et qu’il existe un seuil minimal que la justice, et pas seulement le marché, impose19. Cette doctrine est étrangère à Bastiat, pour qui le salaire est strictement le prix d’échange d’un service, fixé par la rencontre de l’offre et de la demande. Sur ce point, l’encyclique introduit une exigence morale que la « loi des débouchés » de Bastiat n’admettrait pas en l’état.
Deuxième divergence : le droit d’association des ouvriers. Léon XIII consacre plusieurs paragraphes à défendre la légitimité des associations professionnelles, des corporations et des syndicats catholiques. Bastiat, dans son cadre libéral, n’aurait pas combattu le droit individuel d’association, mais la conception organique des corps intermédiaires que l’encyclique défend reste étrangère à sa vue, plus contractuelle, de la société.
Troisième divergence : le devoir d’intervention de l’État. Rerum novarum admet, contre ce que Bastiat avait soutenu dans Paix et liberté ou le budget républicain en 1849, que l’État a un rôle positif à jouer dans la protection des plus faibles : limitation de la durée du travail, protection des enfants et des femmes, fixation des seuils minimaux. Cette doctrine sociale autorisée n’est pas un socialisme — l’encyclique le rappelle vigoureusement —, mais elle excède la conception de Bastiat d’un État réduit à ses fonctions régaliennes.
Ces divergences ne disqualifient pas la convergence ; elles en précisent la frontière. Léon XIII reprend de Bastiat ce qui est, dans la pensée du Béarnais, compatible avec le droit naturel chrétien — la propriété, la coopération, la critique du socialisme — et corrige ou complète ce qui en relève, à ses yeux, d’un libéralisme insuffisamment articulé à la dignité de la personne et à la solidarité des hommes. C’est, exactement, le travail d’un magistère catholique qui sait « puiser ses réflexions en dehors du monde de la théologie » et « se nourrit de la production intellectuelle de son temps »20.
VII. Conclusion
Quatre conclusions se dégagent.
Premièrement, l’influence de Bastiat sur Léon XIII est documentairement attestée, contrairement à ce que d’autres formes voisines de la thèse laisseraient parfois entendre. La pastorale de Pérouse de 1876-1877, dans laquelle Pecci nomme Bastiat et le présente comme l’auteur ayant le mieux décrit la coopération sociale, en est la pièce centrale. Ce n’est pas une convergence parallèle entre deux traditions du droit naturel ; c’est une lecture personnelle de l’évêque devenu pape, antérieure de plus de douze ans à l’encyclique.
Deuxièmement, cette influence ne porte pas sur la rédaction de Rerum novarum, qui revient à la chaîne des rédacteurs ecclésiastiques — Liberatore, jésuite ; Zigliara, dominicain ; sous l’autorité philosophique de Taparelli et de l’école romaine de Saint-Thomas. La pensée de Bastiat n’entre pas dans le texte par cette voie. Elle entre par l’auteur lui-même — le pape — comme arrière-plan d’une lecture du monde.
Troisièmement, le rôle de l’Union de Fribourg dans la rédaction de l’encyclique a été surestimé. L’étude de Guy Bedouelle montre que l’Union de Fribourg « rencontre les aspirations » plutôt qu’elle ne fournit l’inspiration. Cela laisse, par contraste, à la lecture personnelle de Bastiat par Pecci un relief plus important encore.
Quatrièmement, les convergences réelles entre Léon XIII et Bastiat — primauté de la personne, propriété privée, coopération contre lutte des classes — sont solides, mais elles ne suppriment pas trois divergences importantes : le juste salaire, le droit d’association organique, le devoir d’intervention de l’État. La doctrine sociale de l’Église ne se réduit pas à un libéralisme christianisé ; elle articule un héritage thomiste, une réception sélective de la pensée libérale et une exigence sociale propre.
L’intérêt de cette mise au point dépasse le seul cas de Bastiat. Elle montre que la doctrine sociale de l’Église, telle que Léon XIII l’inaugure, n’est pas un texte clos sur la tradition catholique : c’est un magistère qui sait « puiser ses réflexions en dehors du monde de la théologie » et « se nourrir de la production intellectuelle de son temps ». Pour qui veut comprendre la singularité de Rerum novarum — son ouverture, sa fermeté, sa capacité à entrer en dialogue avec les pensées laïques de son siècle sans s’y dissoudre —, le cas de Bastiat est, à cet égard, exemplaire21.
À lire aussi : Léon XIV face à l’intelligence artificielle : Babel ou Jérusalem
Notes
1. J.-B. Noé, Léon XIII. Le pape de la modernité, Salvator, 2025, p. 173-175.
2. Ibid., p. 173. La lettre pastorale est rédigée alors que Pecci est encore évêque (cardinal) de Pérouse, c’est-à-dire avant son élection au siège de Pierre le 20 février 1878.
3. F. Bastiat, Harmonies économiques, Paris, Guillaumin, 1850 — œuvre dans laquelle Bastiat développe précisément l’idée des concours involontaires que la division du travail organise entre les hommes.
4. Ibid., p. 174 : « C’est d’ailleurs à Rome qu’il est décédé, après s’être converti au catholicisme. »
5. J.-B. Noé, Léon XIII, op. cit., p. 174, citant les Harmonies économiques de Bastiat.
6. Léon XIII, Aeterni Patris, encyclique du 4 août 1879 sur la philosophie chrétienne et la restauration de la doctrine de saint Thomas d’Aquin.
7. L. Taparelli d’Azeglio, S.J., Saggio teoretico di dritto naturale appoggiato sul fatto, 5 vol., Palerme, 1840-1843 ; rééd. Essai théorique de droit naturel basé sur les faits, trad. fr., Paris, Casterman, 1855.
8. La revue La Civiltà Cattolica est fondée à Naples en avril 1850 par Carlo Maria Curci, S.J., avec le concours de Taparelli et Liberatore.
9. Sur la place de Taparelli dans la genèse de la doctrine sociale, voir J.-Y. Calvez et J. Perrin, Église et société économique, Paris, Aubier, 1959.
10. M. Liberatore, S.J., Principii di economia politica, Rome, 1889.
11. Sur le rôle exact de Liberatore et de Zigliara dans la rédaction de l’encyclique, voir J. de Soras, S.J., Initiation théologique à la doctrine sociale de l’Église, Lyon, Mappus, 1947 ; et G. Antonazzi, L’enciclica Rerum Novarum. Testo autentico e redazioni preparatorie dai documenti originali, Rome, Edizioni di Storia e Letteratura, 1957.
12. T. M. Zigliara, O.P., cardinal, professeur au Collegio di San Tommaso à Rome, principal réviseur des textes préparatoires à Rerum novarum.
13. J.-B. Noé, Léon XIII, op. cit., p. 175, n. 1 : « Union catholique d’études sociales et économiques, fondée en 1888. Basé à Fribourg, ce cercle a réuni de nombreux penseurs européens. »
14. Guy Bedouelle, « De l’influence réelle de l’Union de Fribourg sur la rédaction de Rerum novarum », Publications de l’École française de Rome, 1997, n° 232, p. 254.
15. Cité par J.-B. Noé, Léon XIII, op. cit., p. 175, d’après Bedouelle, art. cit., p. 254.
16. Voir aussi Catholicisme social et démocratie chrétienne, chap. 3, Paris, Cerf, 1986, p. 47.
17. J.-B. Noé, Léon XIII, op. cit., p. 174-175.
18. Léon XIII, Rerum novarum, encyclique du 15 mai 1891, §§ 6-11 sur le droit naturel à la propriété.
19. Ibid., §§ 33-43 sur le juste salaire et les associations ouvrières.
20. J.-B. Noé, Léon XIII, op. cit., p. 175 : « Preuve que Léon XIII sait puiser ses réflexions en dehors du monde de la théologie et qu’il se nourrit de la production intellectuelle de son temps. »
21. Voir Institut Coppet, « L’Encyclique du Pape Léon XIII et la question douanière » ; et l’entretien avec le P. Robert Sirico, fondateur de l’Acton Institute, à l’occasion du 125ᵉ anniversaire de l’encyclique (2016).
Bibliographie
Source principale
Noé, Jean-Baptiste, Léon XIII, le pape de la modernité, Paris, Salvator, 2025, en particulier p. 173-175.
Sources primaires libérales
Bastiat, Frédéric, Harmonies économiques, Paris, Guillaumin, 1850 ; rééd. dans les Œuvres complètes éditées par l’Institut Coppet.
Bastiat, Frédéric, La Loi, Paris, Guillaumin, juin 1850.
Bastiat, Frédéric, Sophismes économiques, 2 séries, Paris, Guillaumin, 1846-1848 (en particulier « Physiologie de la spoliation »).
Bastiat, Frédéric, Paix et liberté, ou le budget républicain, Paris, Guillaumin, février 1849.
Sources primaires catholiques
Léon XIII, Aeterni Patris, encyclique du 4 août 1879 sur la restauration de la philosophie de saint Thomas.
Léon XIII, Rerum novarum, encyclique du 15 mai 1891 sur la condition des ouvriers.
Liberatore, Matteo, S.J., Principii di economia politica, Rome, 1889.
Taparelli d’Azeglio, Luigi, S.J., Saggio teoretico di dritto naturale appoggiato sul fatto, 5 vol., Palerme, 1840-1843 ; trad. fr. Essai théorique de droit naturel basé sur les faits, Paris, Casterman, 1855.
Études historiographiques
Antonazzi, Giovanni, L’enciclica Rerum Novarum. Testo autentico e redazioni preparatorie dai documenti originali, Rome, Edizioni di Storia e Letteratura, 1957.
Bedouelle, Guy, « De l’influence réelle de l’Union de Fribourg sur la rédaction de Rerum novarum », Publications de l’École française de Rome, 1997, n° 232, p. 254 et suiv.
Bellocq, Arturo, La Doctrina Social de la Iglesia. Qué es y qué no es, thèse de doctorat, Université pontificale de la Sainte-Croix, Rome, 2012.
Calvez, Jean-Yves et Perrin, Jacques, S.J., Église et société économique. L’enseignement social des papes de Léon XIII à Pie XII (1878-1958), Paris, Aubier, 1959.
Catholicisme social et démocratie chrétienne, Paris, Cerf, 1986, chap. 3, p. 47.
Soras, Jean de, S.J., Initiation théologique à la doctrine sociale de l’Église, Lyon, Mappus, 1947.
Ressources Institut Coppet
Institut Coppet, « L’Encyclique du Pape Léon XIII et la question douanière », institutcoppet.org / coppetinstitute.org.
Institut Coppet, « Entretien avec le père Robert Sirico pour le 125ᵉ anniversaire de l’encyclique Rerum Novarum », 2016.
Institut Coppet, « 24 décembre 1850 : la foi religieuse de Frédéric Bastiat ».
Hart, David M., « Frédéric Bastiat sur la spoliation légale », institutcoppet.org.
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