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Géopolitique

Les poncifs de la géopolitique : « Le Système »

Il existe des mots qui, à force d’expliquer tout, finissent par ne plus rien dire. « Le Système » est de ceux-là : omniprésent, opaque, tout-puissant — et introuvable dès qu’on l’interroge de près. Deux familles politiques que tout oppose désignent par le même mot des ennemis radic

  • Il existe des mots qui, à force d’expliquer tout, finissent par ne plus rien dire. « Le Système » est de ceux-là : omniprésent, opaque, tout-puissant — et introuvable dès qu’on l’interroge de près.

  • Deux familles politiques que tout oppose désignent par le même mot des ennemis radicalement différents : ce n’est pas un concept, c’est un réceptacle.

  • Le remède n’est pas la naïveté qui nierait toute domination, mais la précision qui, à la place d’une idole unique, rend visible la multiplicité disputée des systèmes réels.

Il existe des mots qui, à force d’expliquer tout, finissent par ne plus rien dire. « Le Système » est de ceux-là. On l’entend dans les meetings et sur les plateaux, dans les conversations privées comme dans les manifestes ; il désigne, selon les locuteurs, une réalité tantôt médiatique, tantôt financière, tantôt étatique ou technologique, mais toujours dotée des mêmes attributs : l’omniprésence, l’opacité, la toute-puissance. Le Système contrôlerait l’information, orienterait les votes, tiendrait la population sous une domination d’autant plus efficace qu’elle serait invisible. Prononcé avec la majuscule, le mot semble désigner un adversaire précis. Interrogé de près, il se dérobe.

C’est cette dérobade qui en fait un objet digne d’étude. Non pour la railler — les poncifs prospèrent rarement sur du vide intégral —, mais pour comprendre ce que le mot capte de réel, ce qu’il déforme, et pourquoi il s’est imposé comme l’une des grandes catégories spontanées du discours politique contemporain. Étudier « le Système », ce n’est pas prendre parti pour ou contre ceux qui l’invoquent ; c’est examiner un outil de pensée, en mesurer le rendement et les coûts. Nous procéderons en cinq temps : l’usage partagé du mot, sa généalogie savante, l’anatomie du poncif proprement dit, la part de vérité qu’il exploite, et enfin la manière dont l’analyse peut s’en affranchir.

Un mot-valise que se disputent tous les camps

La première illusion à dissiper est que « le Système » serait la propriété d’un bord politique. On l’associe volontiers à la droite et à l’extrême droite, qui en ont fait un usage intensif : le « Système » y désigne le bloc médiatico-politique, « la caste », « l’oligarchie », les institutions supranationales et les grands médias supposés verrouiller le débat au détriment du « peuple réel ». Cette rhétorique n’est pas neuve. Elle prolonge une longue tradition de dénonciation du « pays légal » opposé au « pays réel », formule forgée par Charles Maurras au tournant du XXe siècle pour distinguer la France institutionnelle et parlementaire de la France charnelle et enracinée. Le vocabulaire a changé — on parle aujourd’hui d’« État profond », de « mondialisme », de « Davos » —, la structure argumentative est restée : il existerait, derrière la démocratie apparente, un pouvoir occulte confisquant la souveraineté populaire.

Mais restreindre « le Système » à la droite reviendrait à commettre, à front renversé, la même erreur de perspective. Car la gauche, et singulièrement la gauche radicale, en fait un usage tout aussi constant — simplement, elle en remplit le contenant d’un autre contenu. Ici, « le Système », c’est le capitalisme, le néolibéralisme, « la finance », « les puissants », l’ordre marchand qui subordonne les existences à la logique du profit. De la contestation de Mai 68 (« il est interdit d’interdire », mais aussi « à bas le système ») à l’altermondialisme des années 2000, du « dégagisme » aux dénonciations de « l’oligarchie » et de la « caste », la matrice est identique : une élite retranchée, un peuple dépossédé, un dispositif de domination qui se reproduit à l’abri des regards.

Un terme qui peut servir des causes contradictoires sans jamais changer de forme n’est pas un concept : c’est un réceptacle. Le Système n’est pas ce que le mot désigne ; c’est ce que le mot fait.

Le fait mérite qu’on s’y arrête, car il est décisif pour notre propos. Deux familles politiques que tout oppose désignent, par le même mot, des ennemis radicalement différents — la haute finance pour les uns, l’establishment progressiste et supranational pour les autres. Un terme qui peut ainsi servir des causes contradictoires sans jamais changer de forme n’est pas un concept : c’est un réceptacle. Sa plasticité même est le signe qu’il fonctionne moins comme une description du monde que comme une opération sur le monde — une manière de tracer une frontière entre un « nous » et un « eux », quels que soient le nous et le eux. Le Système, en ce sens premier, n’est pas ce que le mot désigne ; c’est ce que le mot fait.

Cette indétermination se double d’une plasticité géographique. « Le Système » peut se loger à toutes les échelles : dans une rédaction parisienne, dans un ministère, dans une commission bruxelloise, dans une réunion du Forum de Davos, dans les serveurs d’une entreprise californienne. Selon les besoins de la démonstration, il se rétracte à la dimension d’une coterie nationale ou s’étend à celle d’un gouvernement mondial officieux. Cette élasticité d’échelle, qui serait rédhibitoire pour un concept scientifique, est au contraire la condition de son efficacité rhétorique : elle permet d’expliquer aussi bien une décision municipale qu’une crise financière planétaire par le même principe unique.

Une généalogie savante qui lui prête ses habits

Si « le Système » convainc, c’est aussi parce qu’il n’est pas né de rien. Le mot puise, souvent à l’insu de ceux qui l’emploient, dans un réservoir intellectuel respectable, dont il tire un vernis de sérieux. Reconstituer cette généalogie n’est pas un exercice d’érudition gratuit : c’est comprendre pourquoi un terme aussi vague peut se donner des airs de rigueur.

La première nappe est scientifique. Au milieu du XXe siècle, la théorie générale des systèmes du biologiste Ludwig von Bertalanffy et la cybernétique de Norbert Wiener imposent l’idée qu’un ensemble d’éléments en interaction peut se comporter comme un tout doté de propriétés propres, capable de s’autoréguler et de se maintenir. La notion de « système » y acquiert une dignité conceptuelle : on peut parler de systèmes vivants, de systèmes techniques, de systèmes sociaux. De cet héritage, le langage courant a retenu une intuition juste — les touts organisés existent, ils ont des logiques que la somme de leurs parties n’épuise pas — mais il en a évacué la contrepartie exigeante : un vrai système se décrit, se modélise, se falsifie.

La deuxième nappe est marxienne. Le marxisme a légué au vocabulaire politique l’idée d’un « système » de production dont les institutions, le droit, la culture et même les consciences seraient les produits ou les reflets. La distinction de l’infrastructure et de la superstructure, la notion d’idéologie comme voile jeté sur les rapports de domination, l’idée que le pouvoir n’est pas d’abord affaire d’individus mais de structures : tout cela a durablement façonné la manière dont on pense la domination. Le « Système » contemporain hérite de cette grammaire structurale — l’idée que ce qui compte est invisible, impersonnel, systémique —, tout en la coupant de l’analyse économique précise qui, chez Marx, la soutenait.

La troisième nappe est critique et française. Elle réunit des œuvres qui, chacune à sa manière, ont donné corps à l’idée d’une domination diffuse et enveloppante. La « société du spectacle » de Guy Debord (1967) décrit un monde où les rapports sociaux sont médiatisés par les images, au point que l’apparence gouverne le réel. Le « système technicien » de Jacques Ellul (1977) soutient que la technique a cessé d’être un ensemble d’outils au service de l’homme pour devenir un milieu autonome qui impose sa logique à la société tout entière. Les « sociétés de contrôle » de Gilles Deleuze (1990) prolongent l’analyse foucaldienne des disciplines en décrivant une domination continue, modulée, sans murs ni enfermement, qui s’exerce par les flux, les codes et les accès. Chez Michel Foucault enfin, les notions de dispositif et de biopouvoir montrent un pouvoir qui n’est plus localisé dans un souverain mais disséminé dans les institutions, les savoirs et les corps.

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Ces œuvres ont une portée réelle et une rigueur que nul ne songe à contester. Mais elles ont aussi, involontairement, fourni au poncif ses formules et ses images. Vulgarisées, détachées de leurs démonstrations, elles se sédimentent en un sens commun selon lequel « tout est lié », « rien n’est innocent », un dispositif invisible nous gouverne. Le passage de l’analyse au poncif tient en un glissement : là où Foucault, Debord ou Ellul décrivaient des logiques impersonnelles, sans centre ni intention, l’usage courant réintroduit subrepticement une volonté — quelqu’un, quelque part, voudrait et organiserait tout cela. C’est ce glissement, de la structure sans sujet au complot avec sujet, qui fait basculer le concept dans le cliché.

Anatomie d’un poncif

Reste à décrire le mécanisme interne du mot, ce qui fait sa force d’entraînement et, du même mouvement, sa faiblesse analytique. Trois traits le caractérisent.

Le premier est celui du signifiant vide. La théorie du populisme, chez le philosophe Ernesto Laclau, a montré comment certains mots doivent précisément leur pouvoir de rassemblement à leur indétermination. Un signifiant « vide » n’est pas un mot dépourvu de sens ; c’est un mot dont le sens est suffisamment large et flou pour que des demandes hétérogènes puissent s’y agréger. « Le Système » est de cette famille. Le chômeur qui s’estime abandonné, le commerçant écrasé de normes, l’électeur qui ne se reconnaît plus dans l’offre politique, le citoyen inquiet de la surveillance numérique : chacun peut inscrire son grief particulier sous le même nom, et se sentir relié aux autres par cette inscription. Le mot fonctionne comme un point de capiton qui noue des mécontentements sans rapport en une chaîne d’équivalences. Sa vacuité n’est pas un défaut à corriger : c’est la source même de son efficacité mobilisatrice. Mais ce qui est un atout pour l’agrégation politique est une catastrophe pour la connaissance : un mot qui peut tout accueillir ne distingue plus rien.

Le deuxième trait est l’infalsifiabilité. Un énoncé n’a de valeur cognitive que s’il est possible d’imaginer ce qui le réfuterait ; c’est le critère que le philosophe des sciences Karl Popper plaçait au cœur de la démarche rationnelle, et qu’il opposait explicitement à ce qu’il nommait la « théorie du complot de la société » — l’idée que tout ce qui advient serait le produit voulu d’une volonté cachée. Or « le Système » est construit de telle sorte que rien ne peut le démentir. Une décision défavorable prouve son emprise ; une décision favorable prouve sa ruse, ou une concession destinée à mieux endormir. Un contradicteur est un agent du Système ; un allié qui se rétracte a été « acheté » ou « retourné ». Le silence des médias confirme le verrouillage ; leur attention confirme la manœuvre de diversion. Toute objection, en somme, est réinterprétée comme une confirmation. Cette étanchéité à la réfutation, qui rassure celui qui l’emploie — il détient une clé qui ouvre toutes les portes —, est précisément ce qui disqualifie le mot comme instrument d’analyse : une explication qui ne peut jamais avoir tort n’explique jamais rien.

Le troisième trait est la pente vers la personnification. Le « Système » abstrait est inconfortable : une domination sans visage se combat mal et se raconte mal. La tentation est donc constante de lui donner un corps, un nom, une adresse. C’est là que le poncif rejoint la mythologie complotiste, non par une nécessité logique, mais par une facilité narrative. L’entité diffuse se cristallise en figures : un forum, une banque, une famille, un financier, une officine. Le sociologue Richard Hofstadter avait décrit, dès 1964, ce « style paranoïaque » de la politique américaine, où l’histoire est lue comme le produit d’un dessein malveillant et cohérent, mené par un ennemi surpuissant et presque surhumain. Le mécanisme est universel et transpartisan : il transforme l’analyse en récit, la structure en intention, la complexité en secret. On passe insensiblement du constat — juste — que des intérêts puissants pèsent sur les décisions, à l’affirmation — invérifiable — qu’un petit groupe conscient tire, en connaissance de cause, tous les fils. Ce passage est un saut, non une déduction ; mais il s’opère avec une fluidité qui en dissimule l’arbitraire.

Ces trois traits se renforcent l’un l’autre. Le signifiant vide agrège ; l’infalsifiabilité immunise ; la personnification incarne. Ensemble, ils composent une machine intellectuelle remarquablement stable, capable d’absorber n’importe quelle information sans jamais se corriger. C’est ce qui explique sa longevité et sa contagiosité : « le Système » n’est pas une hypothèse que l’expérience pourrait affiner, c’est une grille close qui se nourrit de tout ce qu’elle rencontre.

La part de vérité que le poncif exploite

Il serait pourtant trop commode d’en rester à cette démolition. Si le mot séduit largement, ce n’est pas seulement par paresse ou par ressentiment ; c’est aussi parce qu’il capte une intuition partiellement juste, que l’honnêteté commande de reconnaître. Le pouvoir, dans les sociétés contemporaines, comporte bel et bien une dimension systémique, impersonnelle et opaque, que l’expérience ordinaire perçoit confusément et que les sciences sociales documentent précisément.

Il y a d’abord la réalité des structures. L’économiste John Kenneth Galbraith avait forgé la notion de « technostructure » pour désigner ce pouvoir diffus des experts, des gestionnaires et des grandes organisations qui, sans être élus ni identifiables, orientent des décisions majeures. Max Weber, bien avant, avait décrit la « cage d’acier » de la rationalisation bureaucratique, cette logique administrative qui s’impose aux gouvernants comme aux gouvernés. Le citoyen qui affronte une administration, une plateforme ou un grand groupe n’a pas tort de sentir qu’il se heurte à un dispositif qui le dépasse, où la responsabilité se dilue au point de devenir introuvable. Cette dilution n’est pas un fantasme : elle est une propriété réelle des organisations complexes.

Il y a ensuite la concentration. La propriété des grands médias entre quelques mains, l’entrelacement des élites administratives, économiques et politiques issues des mêmes écoles, la circulation des mêmes personnes entre les conseils d’administration et les cabinets ministériels : ces faits sont documentés, mesurables, et ils nourrissent légitimement le soupçon d’un entre-soi. De même, l’existence d’espaces de coordination transnationale — enceintes économiques, forums, institutions financières internationales — où se discutent, à l’écart du contrôle démocratique national, des orientations qui engagent des peuples, n’a rien d’imaginaire. On peut en débattre sans céder au mythe : ces lieux existent, leurs participants ont des intérêts, et la démocratie représentative peine à en rendre compte.

Il y a enfin la dimension proprement technologique, qui a donné au vieux thème une actualité inédite. La sociologue Shoshana Zuboff a décrit sous le nom de « capitalisme de surveillance » un modèle économique fondé sur la captation et l’exploitation des données comportementales, où quelques entreprises accumulent sur les individus un savoir asymétrique et une capacité d’influence sans précédent. La gouvernance croissante par les algorithmes — dans l’accès au crédit, à l’emploi, à l’information, aux services publics — installe des mécanismes de décision opaques, difficiles à contester parce que difficiles à comprendre. Ici, l’intuition d’une domination « qui prend le contrôle de la population » cesse d’être une métaphore paranoïaque pour désigner un problème documenté de pouvoir et de liberté.

La domination contemporaine a bien quelque chose d’un système ; elle n’a précisément rien d’un chef d’orchestre.

Reconnaître tout cela n’est pas donner raison au poncif : c’est en délimiter la part exploitée. Car de ces constats vrais, « le Système » tire une conclusion fausse. Des structures impersonnelles existent : il en fait une personne. Des intérêts convergent souvent : il en fait un complot concerté. Le pouvoir est fragmenté, contradictoire, traversé de rivalités — les administrations se disputent, les entreprises se concurrencent, les États se combattent, les élites se déchirent : il en fait un bloc unifié et sans faille. Le saut, une fois encore, est là : de l’existence de logiques systémiques à l’affirmation d’un Système, avec sa majuscule, son unité et sa volonté. La domination contemporaine a bien quelque chose d’un système ; elle n’a précisément rien d’un chef d’orchestre.

L’incarnation géopolitique du Système

Le poncif prend une coloration particulière lorsqu’il se déploie sur la scène internationale, car il y rencontre des objets qui, cette fois, ont des noms propres. C’est le terrain où « le Système » se fait le plus concret — et le plus trompeur. Deux figures y dominent : le « mondialisme » et l’« État profond ».

Le « mondialisme » désigne, dans ce lexique, l’idée qu’une élite transnationale — financière, technologique, institutionnelle — travaillerait à l’effacement des nations au profit d’une gouvernance mondiale échappant aux peuples. Les enceintes réelles de la coordination internationale y fournissent les décors : le Forum économique de Davos et son fondateur, les grandes institutions financières, les organisations internationales, les fondations philanthropiques. Là encore, le poncif s’ancre dans une réalité vérifiable — il existe bel et bien des lieux où des acteurs très puissants, non élus, délibèrent d’orientations qui engagent la planète, et la tension entre souveraineté démocratique et gouvernance globale est l’un des problèmes politiques majeurs du siècle. Mais le glissement caractéristique s’y opère de nouveau : de l’existence d’une coordination transnationale, dont les participants divergent souvent et échouent régulièrement, on passe à l’affirmation d’un plan concerté, cohérent et victorieux. La réalité d’une mondialisation économique aux effets contestables se mue en fiction d’un gouvernement mondial clandestin. Et lorsque cette fiction cherche des coupables nommés, elle rejoint des imaginaires anciens et dangereux, où la dénonciation d’un financier ou d’une famille recycle, parfois à son insu, les vieux schémas du bouc émissaire.

La seconde figure, l’« État profond » — traduction de l’expression turque derin devlet, popularisée ensuite aux États-Unis —, désigne l’idée qu’un appareil permanent (renseignement, haute administration, magistrature, militaires) gouvernerait en sous-main, par-delà l’alternance des majorités élues. Ici encore, l’intuition n’est pas sans objet : il existe une continuité de l’État qui excède les mandats, des corps constitués qui ont leurs intérêts et leur inertie, et l’histoire de certains pays — la Turquie précisément, mais d’autres aussi — atteste l’existence de réseaux occultes au sein de l’appareil. Le concept a donc une pertinence circonscrite. Mais transposé tel quel dans des démocraties où les contre-pouvoirs fonctionnent, il devient une arme rhétorique commode : il permet d’attribuer tout échec ou toute résistance institutionnelle à un sabotage occulte, plutôt qu’au jeu normal des équilibres constitutionnels. L’« État profond » cesse alors de décrire une pathologie particulière pour devenir l’explication passe-partout de toute contrariété du pouvoir.

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Dans les deux cas, le mécanisme est identique et conforme à ce que nous avons décrit : un noyau de réalité — la coordination transnationale, la permanence de l’État — est dilaté jusqu’à devenir une entité totale, intentionnelle et invincible. La géopolitique est le domaine où cette dilatation est la plus tentante, parce que les acteurs y sont effectivement puissants, les décisions effectivement opaques, et les conséquences effectivement lourdes. C’est aussi le domaine où elle est la plus stérile, car elle dispense d’étudier ce qui fait précisément l’intérêt de la discipline : la pluralité des acteurs, la contradiction de leurs intérêts, le poids des contraintes géographiques et économiques, l’imprévu des rapports de force.

Sortir par le haut : des systèmes plutôt que le Système

Comment, dès lors, penser ce que le poncif prétend saisir sans tomber dans ses ornières ? La réponse tient dans un déplacement simple, mais exigeant : substituer aux majuscules du Système la minuscule des systèmes. Non pas nier qu’il existe des logiques d’ensemble, des structures de domination, des cohérences non voulues — nous avons vu qu’il en existe —, mais renoncer à les réunir en une entité unique dotée d’une volonté.

Ce déplacement a des conséquences pratiques. Il consiste, d’abord, à nommer. Là où le poncif invoque « le Système », l’analyse identifie des acteurs précis : telle entreprise, telle administration, tel régulateur, tel groupe d’intérêt, telle institution, avec leurs noms, leurs ressources et leurs objectifs. Il consiste, ensuite, à décrire des mécanismes : comment une concentration médiatique se forme et par quels canaux elle pèse, comment un algorithme trie et selon quels critères, comment une norme internationale est négociée et par qui. Il consiste, enfin, à mettre au jour des contradictions : car ce que le mot « Système » masque avant tout, c’est que ses supposés membres se combattent. Les États rivalisent, les entreprises se livrent des guerres commerciales, les administrations défendent des prés carrés opposés, les élites se divisent sur presque tout. Un pouvoir réel n’est jamais monolithique ; il est un champ de forces, et c’est dans les failles de ce champ que se logent l’action et la liberté.

C’est ici que la méthode de la géopolitique réaliste montre sa fécondité, et qu’elle éclaire d’un jour singulier le rapport au soupçon. Chercher les intérêts derrière les discours est une exigence salutaire : les acteurs défendent des positions, et il est naïf de prendre leurs justifications pour argent comptant. Mais cette exigence doit s’appliquer aussi au mot « Système » lui-même. Car il est, à son tour, un discours qui sert des intérêts. Il permet de mobiliser en désignant un ennemi commode ; il permet de se poser en victime d’une force invincible, et donc d’excuser ses propres échecs ; il dispense surtout de l’effort d’analyse, en offrant une explication universelle qui économise l’enquête. Le soupçon, poussé jusqu’au bout, doit donc se retourner sur celui qui invoque le Système : à qui profite ce mot, et de quel travail intellectuel me dispense-t-il ?

Cette réversibilité est la clé. Elle interdit de traiter le poncif avec le mépris de celui qui « sait », car le mépris est encore une facilité. Beaucoup de ceux qui emploient « le Système » perçoivent des réalités que l’analyse doit prendre au sérieux : un sentiment de dépossession, une opacité croissante des décisions, une distance grandissante entre gouvernants et gouvernés. Le poncif est une réponse fausse à une question juste. La tâche n’est pas de nier la question, mais de refuser la réponse toute faite — et de lui substituer le travail patient qui distingue, dans le fourre-tout du Système, ce qui relève de la structure, de l’intérêt, de la contrainte ou du hasard.

Conclusion

« Le Système » est un poncif exemplaire parce qu’il réunit tous les traits du genre : une origine noble, un usage flou, une efficacité émotionnelle et une stérilité cognitive. Il agrège ce que l’analyse devrait distinguer, il immunise contre ce qui devrait le corriger, il personnifie ce qui devrait rester structural. Il séduit précisément parce qu’il touche à du vrai : le pouvoir contemporain est bien, pour une part, systémique, impersonnel et opaque, et l’inquiétude qu’il suscite est légitime. Mais du vrai il tire le faux, en transformant des logiques sans sujet en une volonté cachée, et une pluralité conflictuelle en un bloc unifié.

Étudier ce mot n’est donc pas un exercice de disqualification. C’est un cas d’école de ce que la géopolitique gagne à faire avec tous les poncifs : ne pas les balayer, mais les ouvrir, pour voir ce qu’ils contiennent de perception juste et ce qu’ils ajoutent de mythologie. Le remède au Système n’est pas la naïveté qui nierait toute domination ; c’est la précision qui, à la place d’une idole unique, rend visible la multiplicité disputée des systèmes réels. Entre le déni et le mythe, il reste l’analyse — plus lente, moins consolante, mais seule capable de rendre au citoyen ce que le poncif lui retire : la faculté de comprendre, et donc d’agir.

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