Expo. Londres donne enfin toute sa place à la “black british music”
Shirley Bassey, Stormzy, DJ Spooky, Arlo Parks, Little Simz… Et non, la musique britannique ne se résume pas aux petits Blancs des Stones, Beatles, Blur et autres Oasis.
C’est tout le propos de la grande exposition inaugurale du V&A East Museum à Londres, intitulée “The Music Is Black. A British Story” et saluée par la presse britannique.
“Elle décrit une musique qui occupe une place centrale dans l’évolution de larges pans de la société britannique. Et a contribué à façonner une grande partie de la culture populaire britannique dominante”, souligne Hugh Muir dans un article très personnel pour le quotidien The Guardian.
Divisée en quatre parties (l’esclavage, l’“Atlantique noir”, les migrations vers le Nouveau Commonwealth et la construction de l’identité de la culture noire britannique), l’exposition présente plus de 200 artefacts : vêtements, partitions, tableaux et sculptures, instruments, films… Et s’écoute au casque dans “une ambiance sonore soigneusement élaborée”, souligne le site The Conversation.
Dans sa critique, le Guardian y voit tout simplement “une rétrospective majeure”.
Donna “She-Roc” McConnell, Dupe Fagbesa et Alison “Betty Boo” Clarkson du groupe hip-hop She Rockers, à Shepherd’s Bush Green, Londres, 1988. Photo de Normski
Vue de l’exposition “The Music Is Black. A British Story” au V&A East Museum de Londres.
“Cette chronologie est imprégnée de thèmes connexes tels que la religion, le système de classes, le pouvoir, le genre et, bien sûr, la race.”
Kenny Monrose, sociologue à l’université de Cambridge, dans The Conversation
“La musique se fraie un chemin. Et les opprimés et les personnes mal représentées finissent toujours par s’imposer. C’est là l’un des triomphes permanents de la musique noire”, affirme Jacqueline Springer, curatrice de l’exposition, dans l’hebdomadaire The Observer.
La pionnière du rock Sister Rosetta Tharpe lors d’un concert au théâtre de Drury Lane, à Londres, en 1959. Photo de Harry Hammond
“Sa mission, rappelle le titre britannique, était de relier entre elles des centaines d’histoires diverses s’étendant sur plusieurs siècles, qui témoignent de la créativité et de la résilience sous l’influence persistante du projet colonial britannique.”
Car, évidemment, la musique noire britannique doit se comprendre dans un contexte culturel et politique particulier, notamment marqué par la colonisation et le racisme.
“Tout au long de son histoire, elle a mêlé spiritualité et culte à la résistance, à la rébellion et à la joie. Ces thèmes, forgés par l’héritage de l’esclavage, demeurent constants dans l’évolution de cette musique.”
Kenny Monrose, sociologue à l’université de Cambridge, dans The Conversation
Adrian Thaws, alias Tricky, figure du mouvement trip-hop né à Bristol, en 2006. Photo d’Adrian Boot
Vue de l’exposition “The Music Is Black. A British Story” au V&A East Museum de Londres.
C’est une histoire ancienne, commence Dazed, dans sa longue recension de l’exposition, rappelant d’abord l’influence marquante du jazz et notamment de Duke Ellington après des concerts au Royaume-Uni dans les années 1930.
“Dans les années 1940-1950, l’impact de l’immigration antillaise a ouvert la voie à des personnalités telles que [la pianiste] Winifred Atwell, star du ragtime originaire de Trinité-et-Tobago, qui est devenue la première artiste noire à se hisser en tête des classements britanniques avec son single de 1954, Let’s Have Another Party”, précise le magazine londonien.
L’“autre” piano de Winifred Atwell, fabriqué par Chappell Pianos, sans date. Courtesy of Sir Richard Stilgoe
Surtout, ces musiciens, et les passerelles qu’ils ont créées, ont permis l’éclosion de “huit genres uniques créés et développés en Grande-Bretagne”, écrit l’hebdomadaire The Observer : le lovers rock, le Brit funk, le 2 Tone, le trip-hop, la jungle, la drum and bass, le UK garage et le grime.
“L’exposition met en lumière les racines de ces sons dans la culture jamaïcaine des sound systems, le jazz et la musique traditionnelle d’Afrique de l’Ouest.”
Un métissage musical qui ne s’est pas fait dans la douceur.
Dazed rappelle comment en 1976 Eric Clapton, alors une superstar du rock, avait défendu publiquement le suprémacisme blanc sur scène et soutenu un député ouvertement raciste.
Mais quelques années plus tard, “vous aviez Poly Styrene [du groupe punk X-Ray Spex], les Clash, Misty in Roots, Steel Pulse, The Specials, The Body Snatchers, tous inspirés par le ska, le rocksteady, le reggae, la soul ou le rock”, contextualise Jacqueline Springer dans le magazine.
Nolay devant le Cargo, un club de Shoreditch à Londres, pendant l’une des soirées “i-D Live’s Grime”, le 14 mars 2005. Photo de Sam White
“Showered with joy”, l’explosion de joie autour de Skepta, une figure du grime, juste après l’annonce de son Mercury Prize pour son quatrième album “Konnichiwa”, le 15 septembre 2016. Photo de Laura “Hyperfrank” Brosnan
Pour Dazed, la musique noire est aujourd’hui devenue centrale au Royaume-Uni.
“Depuis vingt-cinq ans, nous avons été témoins de l’ascension d’un nombre incalculable d’artistes et musiciens noirs britanniques, de Raye à Shirley J. Thompson, Stormzy et Little Simz. Des genres comme le garage, le grime et le UK drill ont fait évoluer la culture pop.”
“Cette exposition met en lumière la musique noire britannique comme une composante essentielle de la vie artistique et culturelle britannique.”
Kenny Monrose, sociologue à l’université de Cambridge, dans The Conversation
Le collectif de UK Garage So Solid Crew, à Battersea Park, Londres, en 2001. Photo d’Eddie Otchere
Et manifestement, ce n’est pas pour déplaire au public.
The Observer rappelle ainsi : “Selon des études récentes, la musique noire a généré 80 % des recettes de l’industrie britannique au cours des trente dernières années. Des expositions comme celle-ci montrent que cet état de fait est enfin de plus en plus reconnu.”—
Infos pratiques
L’exposition “The Music Is Black. A British Story” est à voir au V&A East Museum à Londres jusqu’au 3 janvier 2027.
Plus d’informations à cette adresse.
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