La réalité n’est pas si éloignée du rêve : la Mongolie offre quelque chose de différent. Quelque chose de singulier, en tout cas, que l’on retrouve difficilement ailleurs. Ce pays enclavé, coincé entre la Russie et la Chine, se distingue par l’une des plus faibles densités de population du monde. Avec environ 3,5 millions d’habitants répartis sur 1,56 million de km², il compte à peine 2 habitants au km². D’immenses steppes ondulent jusqu’à l’horizon et, malgré les bouleversements du XXIe siècle, la culture nomade est toujours vécue au quotidien.
Mais avant tout, il y a Oulan-Bator, la capitale, posée à 1 350 mètres d’altitude. Tout voyage en Mongolie, ou presque, débute ici, que l’on arrive en avion ou par le Transmongolien. Pour le visiteur venu du bout du monde chercher les grands espaces, maps, “UB”, prononcé “Youbee”, peut sérieusement surprendre. Entre les gratte-ciel et les tours qui dominent un centre-ville développé sans grande cohérence d’ensemble, et les quartiers de yourtes qui s’étendent sur les collines alentour, la cité offre un contraste saisissant.
Les voyageurs s’attardent rarement à Oulan-Bator : quelques musées, les dernières courses avant la steppe, puis le départ. L’imposant musée Chinggis-Khaan retrace non sans fierté l’histoire de l’Empire mongol. Je lui préfère le spectacle donné au théâtre qui réunit danseurs, musiciens et chanteurs de haut niveau. Une belle introduction à la diversité des arts mongols : le morin khuur, célèbre vièle à tête de cheval, des danses parfois très physiques, de la contorsion et, bien sûr, l’impressionnant chant diphonique khöömii. Je réalise que j’entretiens avec la langue mongole un rapport assez curieux : je ne l’aime vraiment que lorsqu’elle est chantée.
J’ai habité à Oulan-Bator six mois en 2014. Je travaillais dans une agence de voyages spécialisée dans les randos à cheval. Puis, j’y suis revenue plusieurs fois, en voyage. En un peu plus d’une décennie, la ville a changé à vitesse grand V. Oulan-Bator a désormais tous les attributs d’une grande capitale : trafic, pollution, fast-foods, petites mobylettes électriques et cafés à tous les coins de rue. L’influence sud-coréenne affleure un peu partout dans l’hypercentre : dans la mode, les restaurants, les cosmétiques, jusque dans certains codes esthétiques de la jeunesse.
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UB a aussi une touche pop et décalée : des food-trucks bariolés rivalisent de couleurs et de créativité, les petites épiceries ouvertes 24 heures sur 24 éclairent les rues à toute heure, et un improbable mur des Beatles rappelle que les influences viennent parfois de loin. Au milieu de tout cela, le Department Store – Ikh Delguur, le “grand magasin” – tient toujours sa place. Une sorte de Galeries Lafayette locales où j’ai traîné des heures, autrefois comme aujourd’hui. Au dernier étage, on s’amuse tous à essayer costumes et chapeaux traditionnels ; quelques étages plus bas, on trouve des fast-foods (encore) et des SUV exposés sous les lumières du centre commercial.
Il suffit pourtant de marcher quelques rues pour passer d’une tour vitrée à un monastère bouddhiste, d’un bâtiment soviétique décrépi à des rues poussiéreuses. Oulan-Bator reste encore loin d’une mondialisation complètement lissée. Elle conserve quelque chose de brut, d’imparfait, de joyeusement bricolé, une patine qui lui évite encore de ressembler à n’importe quelle autre capitale.
La ville du “héros rouge”
Je séjourne dans une petite rue perpendiculaire à Peace Avenue, bordée d’immeubles jaune pastel où se succèdent boutiques de mode, cafés et restaurants. L’avenue de la Paix n’a de paisible que le nom : le trafic y est incessant. Je la suis jusqu’à l’immense place Sükhbaatar, l’un des grands repères de la capitale, où les habitants viennent marcher, discuter ou laisser courir les enfants. Autour, les bâtiments hérités de l’époque soviétique, avec leurs façades massives et leurs lignes géométriques, voisinent avec des constructions plus récentes.
Oulan-Bator porte jusque dans son nom l’empreinte de la révolution : ulaan signifie “rouge”, baatar “héros”. Rebaptisée ainsi en 1924, la capitale reste associée à la figure révolutionnaire de Damdin Sükhbaatar, dont la statue occupe toujours la place.
Je marche ensuite jusqu’au monastère de Gandan. Développé au début du XIXe siècle dans une architecture mêlant influences chinoises et tibétaines, il fut l’un des rares grands centres religieux à survivre aux purges staliniennes des années 1930. Le matin, la salle des prières offre une parenthèse presque irréelle : chants des moines, odeur d’encens, silhouettes en robe bordeaux. Une respiration avant de replonger dans le bain urbain à deux pas.
C’est peut-être depuis les hauteurs qu’Oulan-Bator devient la plus lisible. Depuis une terrasse, le regard embrasse les tours, les routes, les quartiers résidentiels, les chantiers et les grues, puis cette immense couronne de palissades et de yourtes qui remonte progressivement vers les collines. Et là, le paradoxe mongol saute aux yeux : dans l’un des pays les moins densément peuplés, près de la moitié de la population vit aujourd’hui dans la capitale. UB étouffe et grignote peu à peu sur la steppe.
En trois décennies, des centaines de milliers de Mongols venus des campagnes se sont installés dans les périphéries, plantant leurs yourtes et faisant entrer, littéralement, la steppe dans la ville. Certains sont venus chercher du travail, des écoles ou des soins ; d’autres ont été fragilisés par les crises économiques ou les dzud, épisodes climatiques extrêmes capables de décimer les troupeaux.
De la steppe, les voilà sans transition plongés dans les embouteillages qui paralysent la capitale. Le choc doit être bien plus brutal pour eux que pour le voyageur de passage. Depuis la transition vers l’économie de marché au début des années 1990, exploitation minière, urbanisation, nouvelles routes et changements climatiques bouleversent les équilibres entre ville et campagne.
En quittant Oulan-Bator, les constructions s’espacent, le trafic se délite, les palissades disparaissent. Devant nous, il n’y a bientôt plus rien. Ou plutôt tout ce pour quoi nous sommes venus : la steppe.
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