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Géopolitique

Nucléaire russe, Rosatom et Sibérie : entretien avec Samuel Furfari

La Russie n’a jamais renoncé au nucléaire : via Rosatom, elle vend des centrales clé en main et quasi-monopolise un marché mondial que la France a délaissé. Petits réacteurs et centrales flottantes doivent électrifier les mines isolées de Sibérie orientale, riches en ressources dont le m

  • La Russie n’a jamais renoncé au nucléaire : via Rosatom, elle vend des centrales clé en main et quasi-monopolise un marché mondial que la France a délaissé.

  • Petits réacteurs et centrales flottantes doivent électrifier les mines isolées de Sibérie orientale, riches en ressources dont le monde entier a besoin.

  • Produire des électrons par le nucléaire libère du gaz pour l’exportation ; demain, des barges flottantes pourraient alimenter l’Afrique.

Propos recueillis par Tadéo d’Orsay

Le contexte géopolitique du nucléaire civil russe

Pouvez-vous rappeler dans quel contexte géopolitique s’inscrit le développement du nucléaire civil russe ?

Samuel Furfari : La Russie, comme les autres grandes nations, s’est engagée très tôt dans le nucléaire. J’ai récemment appris qu’en 1969, l’Inde disposait déjà de réacteurs nucléaires, bien avant la France. Après les années 1950, tout le monde s’est lancé dans le nucléaire, et la Russie a toujours été en première ligne sur ce sujet.

Aujourd’hui encore, elle a une longueur d’avance sur la France, qui est devenue en quelque sorte sous-traitante de Rosatom. Rosatom vend des centrales nucléaires clé en main, ce que la France ne fait pas. La France conserve de grandes capacités, notamment dans l’automatisme et la gestion des centrales, des domaines où elle devance les Russes ; mais sur la vente de centrales, c’est bien la Russie qui est en avance.

« La France est devenue en quelque sorte sous-traitante de Rosatom. »

Pourquoi, à l’instar d’autres ressources abondantes sur le territoire russe comme le gaz ou le charbon, le nucléaire a-t-il été privilégié ?

Samuel Furfari : Parce que c’est le bon sens même : il faut diversifier. Dans un monde où l’énergie est si cruciale, on ne peut pas tout miser sur une seule source. C’est un point que beaucoup de gens ont du mal à saisir : en matière d’énergie, on a besoin à la fois d’électrons et de molécules. Les électrons, c’est l’électricité, et ils peuvent être produits par le nucléaire. Les molécules, elles, ne le sont pas (la crise du détroit d’Ormuz, par exemple, tient précisément à ce besoin de molécules).

Pour produire des électrons, deux solutions bon marché existent : le charbon, dont les Russes disposent en abondance, et le nucléaire. Dans les années 1950 et 1960, le nucléaire a représenté une véritable révolution, un peu comme le sont aujourd’hui les énergies renouvelables. À la différence près que cette révolution nucléaire perdure, alors que le solaire et l’éolien relèvent, selon moi, de quelque chose de plus passager. Russes, Américains, Japonais, Canadiens, Chinois, puis plus tard les Français, s’y sont tous mis : c’est une réponse logique à un besoin d’énergie et d’électricité.

Il semble qu’il y avait déjà une stratégie de déploiement à grande échelle, y compris avec de petits réacteurs, comme les réacteurs RBMK, peu coûteux, dans une volonté d’étendre le réseau de centrales sur l’ensemble du territoire.

Samuel Furfari : C’est vrai également. Mais il ne faut jamais perdre de vue que les États-Unis d’abord, puis la Russie et même l’Inde, ont travaillé sur la production d’armes nucléaires, ce qui nécessitait du plutonium et de l’uranium enrichi. C’est là la grande ambiguïté du nucléaire : à l’origine, il comportait une forte dimension militaire, qui n’a d’ailleurs pas disparu (c’est ce qui se joue aujourd’hui avec l’Iran, dont le programme nucléaire civil permettrait aussi d’obtenir les moyens de fabriquer des armes).

La Russie ne s’est jamais privée sur ce plan : elle est également en avance en nombre d’armes nucléaires, qui dépasse celui de tous les autres pays.

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La stratégie commerciale de Rosatom

Je voudrais revenir sur Rosatom : quel rôle joue cette entreprise dans la stratégie industrielle et diplomatique globale du Kremlin ? Vous avez mentionné que, contrairement à la France, la Russie exporte son nucléaire.

Samuel Furfari : Oui, parce que la Russie n’a jamais abandonné le nucléaire, contrairement à la France, qui l’a délaissé pendant plusieurs années (on se souvient qu’Édouard Philippe avait engagé la fermeture de Fessenheim). La Chine non plus n’a jamais renoncé au nucléaire. Pendant que la France tergiversait, la Russie progressait, portée par d’excellents scientifiques.

Mais au-delà des progrès techniques, les Russes ont surtout développé une politique commerciale redoutable. Ils convainquent certains pays, pas toujours démocratiques, d’acheter des centrales russes : ils vendent la technologie, construisent la centrale, fournissent le combustible et le financement, se rémunèrent sur la production d’électricité, et prennent en charge le traitement des déchets. C’est un service complet, avec très peu de risques pour les pays clients. C’est le cas en Turquie, en Mongolie ou en Égypte : ces pays ne prennent aucun risque et bénéficient d’une électricité à prix compétitif.

Cela permet à Rosatom de quasiment monopoliser le marché. Je ne dis pas que l’entreprise gagne beaucoup d’argent, dans ce domaine on fait avant tout de la politique, mais cette stratégie donne à la Russie un rôle central dans le nucléaire mondial.

Avez-vous une idée des clients de Rosatom ?

Samuel Furfari : Ils sont un peu partout : Turquie, Mongolie, Vietnam, Égypte, entre autres. Beaucoup de projets sont annoncés, certains sont en construction, car cela prend toujours énormément de temps. La centrale turque, par exemple, annoncée depuis des années, est aujourd’hui en construction. C’est la même chose en Égypte. Le nucléaire demande environ une décennie entre le moment où l’on y pense et le moment où la centrale produit réellement de l’électricité.

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La relance sibérienne et l’exploitation minière

J’aimerais recentrer la discussion sur la Sibérie. On observe des pénuries factuelles côté russe pour certains minerais, une économie qui accuse le coup des dernières années de conflit, et de nombreuses infrastructures héritées de l’URSS restées inexploitées, avec des gisements jamais ouverts. Que savez-vous de cette volonté de relance sibérienne, et du rôle que joue la stratégie énergétique actuelle dans ce contexte ?

Samuel Furfari : J’avais écrit un article il y a environ deux ans sur ce sujet, je vous le résume de mémoire. Il existe d’immenses gisements minéraux à exploiter dans le nord-est de la Sibérie, si bien que le gouvernement russe prépare l’exploitation de tous ces gisements. Or, cela nécessite de l’électricité, dans des zones reculées, très loin de tout.

Une des solutions consiste à apporter cette électricité via des centrales nucléaires flottantes, ou via de petits réacteurs installés à proximité des mines. Il faut donc s’organiser en Sibérie orientale pour garantir l’électricité nécessaire à ces exploitations. Il ne s’agit pas d’alimenter une ville comme Paris ou Moscou, mais bien de répondre aux besoins de ces gisements miniers, qui produisent des ressources dont le monde entier a besoin, pas seulement la Russie.

C’est dans cette logique qu’a été installée l’Akademik Lomonossov à Pevek, dans le nord-est de la Sibérie, il y a environ cinq ans. Elle alimente Pevek, mais toute une stratégie vise à multiplier ce type d’installations pour alimenter les futures mines.

Selon vous, cette stratégie est-elle davantage liée à la perte des débouchés européens depuis 2022, ou relève-t-elle d’une dynamique plus ancienne de relance énergétique minière ?

Samuel Furfari : Non, c’est beaucoup plus ancien. L’Akademik Lomonossov (mise en service en 2019) n’a rien à voir avec le contexte post-2022. Cela fait partie d’une stratégie russe de longue date, visant à disposer de centrales capables de fonctionner dans des zones isolées, car les besoins énergétiques ne concernent pas uniquement les zones urbaines.

Les Russes ne sont d’ailleurs pas partis de rien : ils s’appuient sur une longue expérience acquise avec les sous-marins et les brise-glaces nucléaires, ce qui permet de maîtriser la technologie et de minimiser les risques pour les centrales flottantes. C’est le même schéma qu’aux États-Unis, à ceci près que les Américains n’ont pas de brise-glaces : le nucléaire civil, même là-bas, est né du nucléaire militaire, avec le besoin de réacteurs puissants pour les porte-avions et les sous-marins.

C’est aussi le cas de la France, passée par le militaire avant le civil. Mais il est intéressant de voir que les Russes ont adapté cette capacité de petits réacteurs modulaires, initialement pensée pour des besoins restreints, à des usages terrestres liés aux minerais. Y a-t-il une priorité entre nickel, terres rares et uranium dans cette électrification nucléaire, ou l’objectif est-il de couvrir le plus large panel de ressources possible ?

Samuel Furfari : À mon avis, c’est surtout pour le secteur minier que cette électrification est urgente et importante. Pour les villes, on peut toujours recourir à une petite centrale au gaz ou au charbon. L’intérêt des réacteurs modulaires se concentre vraiment sur les zones isolées. Et les Russes en disposent déjà en nombre, que ce soit sur les brise-glaces ou les sous-marins : il suffit de les installer là où se trouvent les mines. Cette pratique ne peut que se multiplier.

Y a-t-il des contraintes environnementales, climatiques ou logistiques qui ont jusqu’ici freiné l’exploitation des gisements sibériens ? L’énergie nucléaire décentralisée représente-t-elle un vrai avantage dans ce contexte ?

Samuel Furfari : Il y a un vrai avantage à disposer de beaucoup d’énergie, et cela vaut pour tout le monde, pas seulement pour les mines. L’avantage recherché, c’est l’énergie la moins chère et la plus disponible possible. C’est précisément ce que l’Europe n’a pas voulu comprendre : elle s’est concentrée sur la décarbonation en délaissant le principe d’une énergie abondante et bon marché, qui avait pourtant été le moteur de l’Union européenne pendant soixante ans. Les Russes, eux, restent fidèles à cette logique d’énergie abondante et bon marché, qui passe soit par le charbon, soit par le nucléaire.

Selon vous, la Russie a-t-elle davantage intérêt à privilégier des centrales flottantes comme l’Akademik Lomonossov, mobiles par nature, ou à développer du modulaire terrestre, qui implique un réseau plus large et une dépendance à plus long terme ?

Samuel Furfari : À l’origine, l’Akademik Lomonossov visait surtout à alimenter Pevek et son industrie environnante. Mais pour développer davantage les mines, les Russes ne vont pas nécessairement passer par la mer de Sibérie : ils vont plutôt installer des réacteurs directement sur le territoire. Je ne vois pas de raison que cela reste systématiquement flottant. Le besoin porte sur des centrales dispersées en Sibérie, adaptées aux besoins de chaque zone.

N’existe-t-il pas des risques sécuritaires liés à l’implantation de ces réacteurs dans des zones reculées et peu surveillées, notamment pour de petites exploitations minières situées en dehors du cœur du dispositif de sécurité russe ?

Samuel Furfari : Il n’y a pas de zone en Russie où l’on abandonnerait une centrale nucléaire, même petite, sans surveillance, au point que n’importe qui puisse s’y introduire. Des systèmes de sécurité existent forcément, comme pour n’importe quelle centrale, d’ailleurs, car couper l’approvisionnement énergétique paralyserait toute la mine et toute la zone. Ce type d’argument ne me convainc pas.

Le fait d’étendre les réseaux avec de plus petits réacteurs implique tout de même davantage de personnel déployé sur des zones plus larges, et donc des contraintes logistiques supplémentaires.

Samuel Furfari : Bien sûr, cela suppose davantage de contrôle. Mais il ne faut pas imaginer qu’on va en installer cinquante : ce n’est pas l’objectif. Le nombre va augmenter, mais pas au rythme des panneaux solaires ou des éoliennes.

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La Chine, l’Arctique et les routes commerciales

Vous avez évoqué la Chine en introduction. Dans les liens diplomatiques entretenus ces dernières années, s’agit-il davantage d’un partenariat ou d’une concurrence dans l’accès aux ressources sibériennes rendues exploitables ?

Samuel Furfari : Non, c’est chacun pour soi. La Chine communique très peu sur les petits réacteurs. Je n’ai rien vu de leur part sur ce segment : ils travaillent surtout sur les grands réacteurs, et même sur les surgénérateurs, mais je n’ai pas constaté chez eux la même stratégie que chez les Russes, consistant à exploiter les mines grâce à de petites centrales nucléaires.

Une question plus prospective sur la stratégie arctique russe : dans une perspective purement minière, est-ce que ce type de technologie a du sens comme argument de vente pour les dix prochaines années ?

Samuel Furfari : Je me suis beaucoup intéressé à ce sujet il y a une quinzaine d’années, au point d’y consacrer un chapitre entier dans mon livre Guerres et énergies fossiles, publié en 2014. Mais j’ai depuis mis cette question de côté. Il existe tant d’énergie abondante partout dans le monde, pourquoi irait-on chercher des ressources dans des zones aussi difficiles d’accès ? Les Russes eux-mêmes avaient un temps envisagé le gisement de Stockman, dans la mer de Barents. Il y a dix à quinze ans, tout le monde en parlait comme du nouvel eldorado, tant les réserves de gaz et de pétrole y semblaient importantes. Puis le projet a été abandonné.

Pourquoi se lancer dans des projets d’une telle complexité, dans des zones où il fait nuit et froid en permanence, quand on peut trouver du pétrole et du gaz en abondance ailleurs, en Afrique notamment ? Il faut, je crois, oublier l’Arctique pour ce siècle. Peut-être qu’un jour, une fois les ressources faciles épuisées, on y reviendra, mais pour l’instant cela n’a aucun sens.

Il y aurait tout de même un intérêt en termes de route commerciale, indépendamment des ressources arctiques elles-mêmes.

Samuel Furfari : La route commerciale, c’est autre chose. C’est là qu’interviennent les brise-glaces nucléaires russes, qui permettent d’emprunter le passage du Nord. Sur ce plan, oui, mais pas sur les ressources.

Dans ce cas, y aurait-il un intérêt pour les Russes à relancer l’économie sibérienne en s’appuyant sur cette question énergétique, en amont d’une ouverture plus large, ou l’objectif se limite-t-il vraiment à la relance des mines ?

Samuel Furfari : L’intérêt est uniquement maritime. La Russie est un scandale géologique : elle a gagné au loto de la création du monde. Elle a du pétrole, du gaz, du charbon, de l’uranium, de l’hydroélectricité, du bois, elle a tout. Pourquoi irait-elle produire ailleurs, alors qu’elle ne parvient déjà pas à vendre tout ce dont elle dispose en abondance chez elle ? Il faut oublier l’Arctique sur le plan des ressources, on en parle surtout pour donner le change. En revanche, la voie maritime, elle, est parfaitement cohérente : elle est déjà exploitée grâce aux brise-glaces, et elle va continuer à l’être.

« La Russie est un scandale géologique : elle a gagné au loto de la création du monde. »

Perspectives à long terme

Dernière question, prospective également : existe-t-il un scénario où la Russie s’intègre durablement à l’économie mondiale par le biais du nucléaire, ou observe-t-on plutôt une dépendance croissante vis-à-vis de partenaires étrangers comme la Chine ?

Samuel Furfari : Non, la Russie va continuer à développer son nucléaire à fond, précisément pour pouvoir vendre davantage de gaz et de pétrole. Plus on produit d’électricité nucléaire, moins on brûle de gaz, et plus on peut en vendre sur le marché international. C’est exactement la logique suivie par les Émirats arabes unis avec la centrale nucléaire de Baraka : ils disposent pourtant de tout le gaz qu’ils veulent, mais ont choisi le nucléaire pour économiser ce gaz et le vendre ailleurs. L’Arabie saoudite envisage d’ailleurs la même démarche.

Le nucléaire sert avant tout à produire des électrons. Si l’on parvient à produire ces électrons grâce au nucléaire, on n’a plus besoin de le faire avec du gaz, qui peut alors être vendu sur le marché international. C’est une stratégie intelligente.

Complément : l’Afrique comme futur marché

Samuel Furfari : Les grandes villes africaines sont souvent situées le long des océans, et il serait donc pertinent pour les Russes d’y développer des centrales nucléaires flottantes, positionnées au large des grandes métropoles pour les alimenter en électricité.

Cinquante pour cent de la population africaine n’est pas raccordée au réseau électrique, et ceux qui le sont ne bénéficient souvent de l’électricité que quelques heures par jour. C’est une situation dramatique. J’avais d’ailleurs écrit un livre il y a quelques années sur l’urgence d’électrifier l’Afrique. Les pays africains en ont conscience et construisent des centrales au charbon ou au gaz, mais n’ont pas la capacité de bâtir des centrales nucléaires sur leur propre territoire, ce qui est en soi beaucoup plus complexe à mettre en œuvre.

En revanche, si la Russie construit dans ses ports des barges flottantes, comme l’Akademik Lomonossov, et les achemine par exemple au large de Kinshasa, elle pourrait alors fournir une électricité bon marché tout en se faisant rémunérer pour ce service.

Cela signifierait donc une véritable démocratisation de l’exportation de la centrale nucléaire comme produit. Mais en termes de coûts, est-ce que cela pourrait réellement être avantageux pour les pays clients ?

Samuel Furfari : Bien sûr que cela en vaut la peine, pour les pays acheteurs. Ils ne prennent aucun risque : un câble relie le pays au bateau, et le bateau fournit l’électricité. On achète simplement de l’électricité, sans avoir à opérer soi-même l’infrastructure, puisqu’il s’agit d’un service.

J’ai écrit sur ce sujet il y a plusieurs années déjà. Cela prendra du temps, mais je suis persuadé que cela finira par se concrétiser. Et le premier acteur à s’y engager remportera un avantage considérable, que ce soit la Chine, qui communique peu mais pourrait agir avant les Russes, ou la Russie elle-même. C’est là, selon moi, l’avenir énergétique de l’Afrique, bien plus que les panneaux solaires.

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