Des milliers de personnes se sont rassemblées, vendredi 18 septembre, devant le Kennedy Center afin de défendre ce haut lieu culturel de Washington, menacé de disparaître sous les assauts répétés de Donald Trump.
La prestigieuse salle de spectacles reste porte close depuis mercredi, de manière « temporaire » selon ses responsables, et la justice doit encore se prononcer sur une fermeture de longue durée pour des travaux d’envergure, votée par son conseil d’administration et voulue par le président américain qui continue de réclamer d’y faire figurer son nom.
« Ça me rend malade », se désole, auprès de l’Agence France-Presse (AFP), Neal Racioppo, fidèle spectateur du Kennedy Center, à l’idée qu’il puisse disparaître. « J’y ai vu des pièces, des ballets, des films. J’y ai amené ma fille voir son premier film de Charlie Chaplin. Entendre une fillette de 5 ans rire à une blague qui a cent ans m’a tiré les larmes », partage ce quinquagénaire.
Habitant de Washington depuis vingt-cinq ans, il est venu, comme beaucoup d’autres, se joindre à la chaîne humaine qui s’est formée, vendredi à la nuit tombante, autour de l’imposant rectangle de marbre blanc, jusque sur son esplanade ouverte sur le fleuve Potomac. Beaucoup s’alignent le long des barrières installées depuis la fermeture du centre, d’autres sont assis sur les murets, et certains sous l’échafaudage et les bâches restés en place depuis que la justice a ordonné le retrait du nom de Donald Trump de la façade, en juin.
« Ce que fait le président Trump est méprisable et écœurant, désapprouve Neal Racioppo. Comme il ne peut pas inscrire son nom sur ce bâtiment si cher, il en prive le monde. C’est révoltant. »
« Il va finir par être rasé »
La reprise en main du Kennedy Center par le milliardaire républicain depuis sa réélection – il a rapidement remanié le conseil d’administration en y plaçant des fidèles – avec la volonté de « le remettre dans le droit chemin » et la promesse d’une programmation « pas woke », est un feuilleton politico-judiciaire. S’il clame que l’édifice est en « très mauvais état », le président assure être « capable de régler ». Mais « l’administration Trump devrait être reconnue pour ça, si ça n’est pas fait, il va fermer. Il va finir par être rasé. »
Des clichés pris mercredi par un photographe de l’AFP montrent Donald Trump, à travers le hublot de l’avion présidentiel Air Force One, en train de regarder un panneau semblant évoquer une démolition du Kennedy Center.
« Il n’a pas le droit de décider qu’une institution, un mémorial pour un ancien président, peut être démoli. C’est important qu’on se mobilise pour le dire », affirme Lizzy Andrew, montée sept fois sur les différentes scènes du Kennedy Center, dont une pour chanter avec l’Orchestre symphonique national (NSO). Que Donald Trump semble songer sérieusement à sa démolition « met extrêmement en colère » cette jeune trentenaire.
Dans la chaîne humaine, formée par plus d’un millier de personnes, on applaudit et on chante. Sur les pancartes, s’affichent les slogans « Pas touche au Kennedy Center », « Elisez un clown, attendez-vous à un cirque ».
Baisse drastique des revenus
Le Kennedy Center a été inauguré en 1971. Il compte au total plus de 7 000 places dans six salles de spectacle et trois autres scènes. Depuis plus de cinq décennies, s’y succèdent concerts de musique classique, contemporaine, jazz, opéras, ballets ou encore comédies musicales. Avant la reprise en main de Donald Trump, peu après son retour à la Maison Blanche début 2025, quelque 2 000 événements artistiques y étaient proposés chaque année. Plus de deux millions de spectateurs et de visiteurs par an y étaient accueillis.
Le Kennedy Center tire principalement ses recettes des ventes de billets et de collectes de fonds auprès de particuliers, entreprises et fondations. En 2024, il affichait un bénéfice de 40 millions de dollars (environ 35 millions d’euros), selon l’organisme ProPublica.
Selon des documents internes consultés par le Washington Post, le Kennedy Center tablait pour l’exercice 2026 sur 220 millions de dollars (192 millions d’euros) de chiffre d’affaires. Mais ses responsables ont drastiquement revu, fin mai, ces projections à la baisse, de près de 100 millions de dollars. Malgré des dépenses sabrées, leurs prévisions anticipent désormais 23 millions de déficit. En cause, la plongée de la billetterie et des dons après le changement de nom de l’institution culturelle pour y faire figurer celui de Donald Trump, avance le quotidien américain. Plusieurs spectacles ont également renoncé à s’y produire en raison de sa prise de contrôle par le républicain.
A l’été 2025, une enveloppe exceptionnelle de 257 millions de dollars, voulue par Donald Trump, a été votée par le Congrès américain, exclusivement destinée aux « grands travaux, rattrapage des retards d’entretien et infrastructures de sécurité », avec une utilisation possible jusqu’en septembre 2029. C’est ce financement que le président menace de retirer si la justice ne finit pas par aller dans son sens.
Vendredi, Lela Agnew est venue défendre un centre culturel qui « appartient à tous les Américains et aux gens du monde entier ». « Je viens ici depuis près de cinquante ans. J’y ai littéralement grandi et j’y ai amené mes enfants jusqu’à la fermeture. Ce n’est pas un lieu politique », reprend cette habituée. Douglas Bergner, ex-consultant politique à la retraite, abonde : « Tout ou presque me déplaît dans ce que fait l’administration Trump, mais particulièrement avec le Kennedy Center, qui n’est pas du tout une chose politique. »
Le juge fédéral Christopher Cooper, qui avait ordonné le retrait du nom de Donald Trump de la façade du bâtiment, a donné aux représentants de l’administration Trump jusqu’au mercredi 23 septembre pour « fournir un rapport détaillé sur la fermeture temporaire et les travaux d’urgence » du centre culturel, et leur a imposé de présenter un préavis de « plus de trente jours » avant tout projet de plus grande envergure.