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Quand les gangs occupent le grenier du pays

Pendant longtemps, la violence des gangs en Haïti s’est racontée comme une histoire de capitale : Port-au-Prince assiégée, ses quartiers populaires transformés en lignes de front, ses habitants pris en étau entre les coalitions rivales de Viv Ansanm. Cette histoire reste vraie. Mais elle est

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23 juillet 2026
Quand les gangs occupent le grenier du pays
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Quand les gangs occupent le grenier du pays

  • by Rezo Nodwes
  • 23 juillet 2026
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Pendant longtemps, la violence des gangs en Haïti s’est racontée comme une histoire de capitale : Port-au-Prince assiégée, ses quartiers populaires transformés en lignes de front, ses habitants pris en étau entre les coalitions rivales de Viv Ansanm. Cette histoire reste vraie. Mais elle est devenue incomplète, et une enquête approfondie publiée récemment par le Guardian, reconstituée à partir de vidéos vérifiées, de témoignages, de photographies et d’images satellites, oblige à regarder ailleurs : dans l’Artibonite, le grenier agricole du pays, où le massacre de Jean-Denis a fait au moins soixante-dix morts civils en mars dernier, et où la violence armée ne cesse, depuis, de gagner du terrain.

Les chiffres compilés par l’organisation de surveillance des conflits ACLED donnent la mesure exacte de cette expansion, et ils devraient alarmer bien au-delà des cercles spécialisés en sécurité. Dans l’Artibonite, les incidents violents impliquant des gangs et des groupes d’autodéfense sont passés de 39 en 2021 à 238 en 2025 — une multiplication par six en quatre ans. Dans le département du Centre, région enclavée au cœur du pays, la progression est plus vertigineuse encore : de sept incidents en 2021 à cent onze en 2025. À l’échelle nationale, le nombre total d’incidents violents recensés est passé de 615 à 1 626 sur la même période. Des analystes évoquent désormais une menace émergente jusque dans le Sud-Est, une région jusqu’ici relativement épargnée. Le constat qu’en tire Nathalye Cotrino, de Human Rights Watch, ne prête à aucune ambiguïté : les groupes criminels sont désormais présents dans cinq des dix départements du pays. La violence, sans conteste, s’étend.

Ce basculement géographique change profondément la nature du problème haïtien. Contrôler un quartier de la capitale, aussi dramatique que cela soit pour ses habitants, revient à contrôler une portion du territoire national. Contrôler l’Artibonite revient à contrôler autre chose : les routes qui relient Port-au-Prince au nord du pays, les marchés régionaux, les circuits d’approvisionnement, et surtout la production agricole dont dépend une large part de l’alimentation du pays. Ce n’est plus seulement une guerre urbaine qui se prolonge dans les campagnes ; c’est une prise de contrôle méthodique des artères vitales de l’économie haïtienne, menée par des groupes qui ont compris que la maîtrise d’une route ou d’un pont vaut, stratégiquement, largement plus que celle d’un pâté de maisons.

L’attaque de Jean-Denis, dans la commune de Petite-Rivière de l’Artibonite, illustre cette logique avec une précision presque tactique. Les assaillants, affiliés au gang Gran Grif, n’ont pas seulement incendié des maisons et abattu des civils — parmi lesquels un octogénaire brûlé vif chez lui et un jeune père de famille tué alors qu’il tentait de fuir. Ils ont aussi bloqué et fortifié des routes, et démonté un pont métallique reliant Marchand-Dessalines à Petite-Rivière, précisément pour empêcher toute intervention policière. Ce n’est pas le comportement d’une bande désorganisée cherchant à piller au hasard ; c’est celui d’une force qui neutralise méthodiquement les voies d’accès avant de frapper, avec une capacité de coordination sur plusieurs jours et plusieurs localités simultanément.

Il y a, dans cette expansion rurale, un phénomène supplémentaire qui mérite d’être nommé sans détour : la porosité croissante entre groupes d’autodéfense et gangs criminels. Le commandant qui a dirigé l’attaque de Jean-Denis, connu sous le surnom de « Ti Kenken », dirigeait auparavant une coalition créée précisément pour protéger la population locale contre les exactions des gangs. Il a fini par rallier les rangs de Gran Grif. Ce basculement n’est pas un cas isolé ; il illustre une dynamique plus large où l’échec prolongé de l’État à protéger les communautés rurales pousse certains de leurs défenseurs autoproclamés à rejoindre, faute de mieux ou par calcul, les forces mêmes qu’ils étaient censés combattre. Quand la ligne entre protecteur et prédateur s’efface à ce point, c’est le signe d’un vide sécuritaire si total qu’il finit par recycler ses propres résistances en renfort pour l’ennemi.

Les conséquences de cette progression dépassent très largement le cadre sécuritaire. Une nation qui perd le contrôle de son grenier agricole ne se contente pas d’ajouter des statistiques macabres à un bilan déjà terrible ; elle met en péril sa capacité à se nourrir elle-même, dans un pays où, on le rappelait dans ces colonnes il y a quelques jours à peine, plusieurs millions de personnes vivent déjà en situation d’insécurité alimentaire aiguë. Chaque route coupée dans l’Artibonite, chaque marché rural déserté sous la menace, chaque récolte abandonnée par des paysans en fuite alimente directement la crise de la faim qui frappe le reste du pays. La sécurité alimentaire nationale et la sécurité tout court ne sont plus, dans ce contexte, deux dossiers distincts confiés à des ministères différents : elles sont devenues la même bataille, menée sur le même terrain, contre le même ennemi.

Face à cette réalité, les feuilles de route sécuritaires centrées presque exclusivement sur la reconquête de la zone métropolitaine — aussi nécessaires soient-elles — risquent de gagner une bataille pendant que le pays en perd une autre, plus silencieuse mais tout aussi vitale. Une stratégie nationale de lutte contre les gangs qui ne intègre pas, comme priorité à part entière, la protection des routes agricoles, des marchés régionaux et des zones de production vivrière du pays continuera de traiter les symptômes urbains d’une crise devenue, comme le dit très justement le titre de l’enquête du Guardian, nationale. Le jour où l’Artibonite ne pourra plus nourrir le reste du pays, la facture de cette négligence géographique se paiera non plus seulement en vies humaines abattues par balles, mais en une famine qu’aucune force de répression, aussi bien équipée soit-elle, ne pourra alors désarmer.

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