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Des dizaines d’étudiants estoniens recensent l’art créé entre 1940 et 1991, sous l’occupation soviétique — un pan d’histoire que le pays préfère souvent oublier.
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Fresques, mosaïques, gravures : nombre de ces œuvres, réalisées par des artistes estoniens, sont menacées et « nécessitent une protection urgente ».
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Le projet exclut l’art militaire ou politique ; reste à distinguer l’œuvre « idéologique » des signes discrets de résistance à la censure.
Par Anna Korkman, Rapla (AFP)
Découverte derrière le comptoir d’un bar de campagne, une modeste gravure représentant un souffleur de verre fait partie d’une recension inédite de l’art à l’époque soviétique en cours en Estonie, un pan de son histoire que le pays préfère souvent oublier.
Des dizaines d’étudiants sillonnent leur pays dans le but de dresser un inventaire d’œuvres d’art créées par des artistes locaux durant le demi-siècle, de 1940 à 1991, où ce pays balte a fait partie de l’Union soviétique.
Cette pièce simple, achevée en 1963 par le graphiste Olev Soans, est l’une des centaines — fresques murales, mosaïques, gravures ou vitraux — qui subsistent, symboles fatigués mais toujours présents du passé sous occupation. Dans ce pays devenu membre de l’OTAN et de l’Union européenne, qui cherche généralement à prendre ses distances avec cette période, certains remarquent que nombre de ces œuvres ont été réalisées par des artistes estoniens, ce qui pousse à réévaluer leur signification.
« C’est une partie de notre histoire, le fait que l’Union soviétique ait été dans notre pays, qu’elle l’ait occupé », souligne auprès de l’AFP Siiri-Liis Huttunen, l’une des coordinatrices du projet. Et durant ces années, « la vie ne s’est pas arrêtée, les artistes ont continué à travailler, à étudier […], ceci fait aussi partie de notre patrimoine collectif », ajoute-t-elle.
Commandité par le Conseil du patrimoine d’Estonie, organisé par l’Académie estonienne des Beaux-Arts et l’Université de Tallinn, ce projet de plusieurs mois vise à répertorier l’art monumental et décoratif de l’époque soviétique, en vue de créer le tout premier panorama de sa répartition et de sa valeur.
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« Protection urgente »
Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, Tallinn reste un allié indéfectible de Kiev, malgré des craintes d’être la prochaine cible de Moscou. L’Estonie partage une frontière de 294 kilomètres avec la Russie, et a déjà connu de nombreuses incursions de drones sur son territoire ainsi que des vols de chasseurs russes dans son espace aérien.
Comme ses voisins baltes, la Lettonie et la Lituanie, l’Estonie retire de son paysage les symboles de la domination soviétique, les monuments militaires et les tombes de l’Armée rouge. Mais pour les jeunes générations nées après la chute de l’URSS, l’art issu des 51 années d’occupation donne l’occasion de reconsidérer l’histoire et de mettre en avant les contributions des artistes estoniens.
Les artistes « ne sont pas responsables d’être nés à l’époque soviétique », souligne Mme Huttunen.
Dans leur quête, les étudiants inspectent écoles, anciennes usines, kolkhozes abandonnés ou vieilles maisons à la recherche de traces d’histoire et de leur identité. Nombre d’œuvres ont été détruites au moment de la démolition des bâtiments qui les abritaient, ce qui oblige les jeunes à explorer archives et journaux, et à parler aux riverains.
En compilant les données collectées, le Conseil du patrimoine pense pouvoir déterminer les pièces « ayant une valeur suffisante pour être préservées » et « celles qui nécessitent une protection urgente », explique à l’AFP Hilkka Hiiop, présidente de l’Académie estonienne des Beaux-Arts.
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Art « idéologique »
Le projet n’inclut pas les œuvres militaires et celles qui comportent des références politiques. Ces dernières ont déjà été, pour beaucoup, retirées ou recouvertes pour « que le régime d’occupation ne soit plus glorifié dans l’espace public », indique à l’AFP Reesi Sild, conseillère en patrimoine culturel au ministère estonien de la Culture. Le gouvernement recommande déjà de démonter ou de modifier quelque 240 monuments « chargés idéologiquement ».
Mais déterminer ce qui relève de l’art « idéologique » n’est pas toujours simple. Les motifs industriels omniprésents dans le réalisme socialiste, très répandu dans l’ex-bloc soviétique, reflètent « l’idéologie sous-jacente », en particulier « les plans quinquennaux et le travail comme thème central », explique à l’AFP Maria Leemet, doctorante et coordinatrice de projet sur le terrain.
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Mais même dans des œuvres réalisées dans un style qui paraît typiquement soviétique, certains étudiants observent, dissimulés, des signes de résistance qui ont réussi à passer entre les mailles de la censure. « Peut-être suis-je le seul à voir ça, mais ce chapeau ressemble davantage à un couvre-chef traditionnel du folklore estonien », remarque Martin Danilas, 23 ans, étudiant à l’Université de Tallinn, devant la gravure du souffleur de verre.
© Agence France-Presse
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