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Culture

Ziglibithy, funk et reggae : les années dorées de la musique ivoirienne

Costumes pailletés, orchestres en direct à la télévision, vinyles qui tournent dans les salons : pendant deux décennies, Abidjan a fait danser toute l'Afrique de l'Ouest. Un patrimoine aujourd'hui menacé, que collectionneurs et archivistes s'efforcent de sauver disque par disque.

Ziglibithy, funk et reggae : les années dorées de la musique ivoirienne
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Ziglibithy, funk et reggae : les années dorées de la musique ivoirienne

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Costumes pailletés, orchestres en direct à la télévision, vinyles qui tournent dans les salons : pendant deux décennies, Abidjan a fait danser toute l'Afrique de l'Ouest. Un patrimoine aujourd'hui menacé, que collectionneurs et archivistes s'efforcent de sauver disque par disque.

Cédric Kouamé au centre d'archives Baoulecore, à Abidjan (Côte d'Ivoire), le 6 septembre 2026.
Cédric Kouamé au centre d'archives Baoulecore, à Abidjan (Côte d'Ivoire), le 6 septembre 2026. © Marine Jeannin/RFI
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Avant le rap Ivoire, avant le coupé-décalé, avant même le zouglou, il y avait les costumes pailletés de François Lougah, les déhanchés d'Ernesto Djédjé et le reggae d'Alpha Blondy. Dans les années 1970 et 1980, la Côte d'Ivoire vivait son âge d'or musical : les orchestres jouaient en direct à la télévision, les vinyles tournaient dans les salons, et les artistes remplissaient les salles bien au-delà des frontières du pays. Une époque mythique que les anciens racontent avec émotion, pendant que de jeunes passionnés tentent d'en sauver les traces.

À 75 ans, dont 65 de carrière, Bailly Spinto n'a jamais quitté la scène. Surnommé « l'homme à la voix d'or » ou « le Rossignol », ce chanteur à la croisée de la soul, du rock et du funk s'est construit une somptueuse villa au cœur de Yopougon, la commune la plus peuplée d'Abidjan. Ici, tout le monde le connaît, et les jeunes du quartier guident spontanément les visiteurs jusqu'à sa porte. « La plaque tournante de la musique ivoirienne, c'était la Côte d'Ivoire ! se souvient-il. Les stars comme Manu Dibango sont arrivés ici, ils se sont installés à la RTI, ils ont formé des artistes ivoiriens… Tout ça, c'était notre âge d'or ! »

Les gardiens de la mémoire

Cette mémoire, ce sont aussi de jeunes passionnés qui la font vivre. Dans un appartement de Cocody où il a installé son centre d'archives, BaouléCore, Cédric Kouamé, petite trentaine et grosses dreadlocks, a rassemblé une collection de 3 000 vinyles. Chaque week-end, il part « au village » fouiller les collections des anciens pour y dénicher des pépites, qu'il nettoie, écoute, classe et parfois numérise.

Était-ce vraiment mieux avant ? « Une musique, pour être enregistrée, devait être réfléchie, répétée, écrite », explique-t-il pour justifier sa passion pour cette production « intemporelle ». Avec Mel Dagson, archiviste et historien qui tient une chaîne YouTube consacrée à la musique vintage ivoirienne, et l'aide à dater ses trouvailles, ils collectent les disques autant que les souvenirs. « Tous les fonctionnaires ivoiriens de l'époque possédaient tous le même meuble, une armoire symbole d'ascension sociale », raconte le premier. Le second complète : « Elle était garnie de deux indispensables : une collection de vaisselle pour recevoir, et une collection de vinyles pour faire danser leurs invités ».

Un trio de géants

L’extraordinaire production musicale des années 1970 repose sur les épaules de trois géants. Le premier, François Lougah, surnommé « le Papa national », est celui qui a ouvert la musique ivoirienne au monde, dès 1971-1972, jusqu'à jouer aux côtés des musiciens de la star zaïroise Abeti Masikini. Il est suivi, en 1975, par Ernesto Djédjé, chanteur et guitariste idolâtré pour ses déhanchés spectaculaires, qui invente à lui seul un genre révolutionnaire : le ziglibithy, un brassage des influences occidentales (funk, disco, reggae) avec le folklore bété.

Le trio est complété en 1981 par Alpha Blondy, seul survivant de l'âge d'or, qui adapte le reggae à la sauce ivoirienne et porte la musique du pays à un niveau international inédit. « C'est celui qui a permis que le monde entier s'intéresse à la musique ivoirienne », résume Mel Dagson. Son album Cocody Rock (1984) bat des records de vente, tandis qu'Apartheid is Nazism (1985) est salué par la critique aux États-Unis.

Les années 1980 consacrent aussi Bailly Spinto et le guitariste Jimmy Hyacinthe, ainsi que l'ascension de plusieurs divas : Aïcha Koné, Antoinette Konan, Chantal Taïba et Nayanka Bell. À l'époque, la musique se diffuse surtout par la radio, les night clubs et les dîners et galas organisés dans tout le pays.

La RTI, école et tremplin

Il est impossible de raconter cet âge d'or sans évoquer l'Orchestre de la Radiodiffusion télévision nationale (ORTI), dirigé de 1975 à 1979 par le saxophoniste camerounais Manu Dibango, à l'invitation d'Houphouët-Boigny lui-même. Un poste qui a permis d'irriguer la musique ivoirienne d'influences venues de toute la sous-région, du makossa camerounais aux rythmes congolais.

Aujourd'hui, une partie de cette mémoire dort encore dans les archives de la RTI, à Cocody : 60 000 cassettes, dont certaines n'ont toujours pas été numérisées. La quasi-totalité des stars de l'époque sont passées par ses locaux. C'est le cas de la chanteuse Chantal Taïba, 44 ans de carrière, qui y a fait ses débuts à l'adolescence, contre l'avis de ses parents. « Je me suis levée un matin et je suis allée à l'orchestre leur proposer mes services », raconte-t-elle en riant. « Mais malheureusement, j'étais mineure, donc je ne pouvais pas être embauchée. » Une cousine a dû se porter garante pour qu'elle intègre l'orchestre, contre l’avis de ses parents. Sa réussite spectaculaire leur donnera tort.

Au-delà de la visibilité, l'ORTI offrait aux artistes, souvent autodidactes, un salaire mensuel et un encadrement précieux dispensé par des professeurs de l'Institut national des Arts. « On accompagnait les grandes stars, Miriam Makeba, Tabuley… se souvient Chantal Taïba. Toutes les grandes stars qui passaient par la Côte d'Ivoire, c'est l'ORTI qui les accompagnait. En toute modestie, on était les meilleurs ! »

Le studio JBZ, révolution technique

L'autre point névralgique de la musique ivoirienne était le studio JBZ, monté en 1981 par Jacques Bizollon de Zuénoula, un Français naturalisé ivoirien qui lui a donné ses initiales. Premier studio d'enregistrement du pays, il a accueilli la crème des artistes ouest-africains jusqu'à sa fermeture, en 2018. Avant son ouverture, les artistes devaient partir enregistrer au Ghana ou au Nigeria, à grands frais. La méthode y était exigeante : « Un artiste prenait au moins 15 jours, trois semaines à faire un album, se souvient Jacques Bizollon. On faisait tout de A à Z : batterie, guitares, cuivres, puis les chœurs et les voix. On travaillait jour et nuit ! »

Malgré ce succès, l'industrie musicale ivoirienne peine à se structurer. Il faut attendre 1981 pour voir naître le Bureau ivoirien du droit d'auteur (Burida), qui permet aux artistes de percevoir des redevances. Raïmi Gbadamassi, producteur nigérian installé à Abidjan et fondateur du label Badmos, en garde le souvenir : « Ernesto Djédjé percevait des droits au Burida et à la Sacem, et je lui ai payé un orchestre complet à l'époque, plus une voiture. » Malgré le succès, ces revenus ne suffisent pas toujours : faute de moyens, l'orchestre d'Ernesto Djédjé se sépare dès 1982.

Le mécénat de Houphouët-Boigny

Les artistes dépendent alors surtout de la générosité du président Félix Houphouët-Boigny, qui gouverne le pays de l'indépendance, en 1960, jusqu'à sa mort en 1993. Bailly Spinto fait partie de ses favoris. « Nous étions cinq ou six artistes, pas plus. Quand un président venait, c'est nous que Houphouët appelait pour chanter. » Il se souvient même que le chef de l'État a personnellement financé sa salle de concert à l'Olympia, à Paris, en 1992.

Ce mécénat présidentiel a donné naissance à une expression toujours utilisée aujourd'hui : « mener la vie de Lougah », qui signifie dépenser sans compter. Une référence à François Lougah, connu pour son train de vie dispendieux - il se déplaçait notamment, dit la légende, en taxi-compteur, même pour ses voyages à l’intérieur du pays - dont le destin s'est achevé dans le dénuement. « Les Ivoiriens l'ont lâché », regrette Bailly Spinto. « Le grand François Lougah, le précurseur de la musique moderne… mon ami. »

Un âge d'or aux échos contemporains

L'âge d'or de la musique ivoirienne s'est éteint avec le miracle économique du pays, rattrapé dans les années 1980 par les crises économiques, politiques et militaires. Aujourd'hui, la bande-son d'Abidjan a bien changé : dans un pays où 75% de la population a moins de 35 ans, ce sont le rap Ivoire et le biama, version modernisée du coupé-décalé, qui rythment la rue. Mais les légendes des années 60-70-80 restent gravées dans la mémoire collective, jusque dans les productions les plus récentes.

En témoigne Zadie Bobo, sorti l'an dernier (2025) par la chanteuse Carina Style et le rappeur Mister Christ : une reprise d'un classique de 1977 signé Ernesto Djédjé, dont les paroles rendent directement hommage au ziglibithy. Preuve que cinquante ans plus tard, la Côte d'Ivoire n'a rien perdu de sa créativité.

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