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Géopolitique

Alexandre, le premier Yougoslave

Avant Tito, un autre homme avait voué sa vie au projet de faire tenir ensemble Serbes, Croates, Slovènes et les autres Slaves du Sud : Alexandre Ier. Prince de la victoire de 1918, il proclame le royaume des Serbes, Croates et Slovènes, puis impose en 1929 une dictature royale et le nom de « You

Avant Tito, un autre homme avait voué sa vie au projet de faire tenir ensemble Serbes, Croates, Slovènes et les autres Slaves du Sud : Alexandre Ier.

Prince de la victoire de 1918, il proclame le royaume des Serbes, Croates et Slovènes, puis impose en 1929 une dictature royale et le nom de « Yougoslavie ».

Assassiné à Marseille en 1934, il fut oublié. À travers le livre de Rémy Queney, portrait du premier Yougoslave.

Le lecteur contemporain connaît la suite de l’histoire. Il connaît Tito, les Partisans, la Yougoslavie communiste, le non-alignement, puis l’effondrement sanglant du pays dans les années 1990. Alexandre Ier, lui, a presque disparu de notre mémoire. Pourtant, avant Tito, un autre homme avait consacré sa vie au même projet, pour le moment impossible, de faire tenir ensemble Serbes, Croates, Slovènes et les autres peuples sud-slaves dans un même État. L’ironie veut que Tito, qui dénonçait en 1942 la Yougoslavie monarchique comme un système d’« oppression sociale et nationale », ait passé ensuite trente-cinq ans à tenter de résoudre le problème auquel Alexandre s’était heurté. Chacun d’eux voulait ériger un système cohérent. Tous deux ont fini par devenir indispensables à l’édifice qu’ils avaient construit, et ni l’un ni l’autre ne trouva la formule permettant à leur œuvre de leur survivre durablement.

Remy Queney, Alexandre 1er de Yougoslavie. L’unification inachevée, Perrin, 2026, 25 €

Tito eut pourtant droit à une tout autre postérité. Vainqueur de la guerre à la tête des Partisans, maître d’un pays qui sut se ménager une place singulière entre les deux blocs, il fit de la Yougoslavie un acteur international sans commune mesure avec son poids démographique et devint lui-même une célébrité mondiale. Alexandre, assassiné à Marseille en 1934 à seulement quarante-cinq ans, fut progressivement relégué dans l’ombre : condamné par l’historiographie communiste, éclipsé par son successeur et finalement associé à une première Yougoslavie dont l’échec semblait annoncer celui de la seconde. C’est peut-être précisément cette différence de destin mémoriel qui rend aujourd’hui la comparaison si féconde : Tito est resté célèbre alors même que sa Yougoslavie a disparu, tandis qu’Alexandre a été oublié alors que Tito, à bien des égards, dut reprendre son problème là où le roi l’avait laissé.

« Alexandre a été oublié alors que Tito, à bien des égards, dut reprendre son problème là où le roi l’avait laissé. »

Dans son livre consacré à Alexandre Ier de Yougoslavie, Rémy Queney ne raconte donc pas seulement le destin d’un souverain assassiné à Marseille. Il restitue la formation d’un monde politique né de l’effondrement des empires, travaillé par les ambitions nationales, les sociétés secrètes et l’irruption de nouvelles élites dans des sociétés brutalement projetées dans la modernité technique, économique et politique. Pour comprendre Alexandre, et peut-être aussi comprendre pourquoi Tito dut, après lui, reconstruire une autre Yougoslavie, il faut commencer bien avant son règne et considérer les Balkans comme une vaste zone de friction entre plusieurs plaques géopolitiques.

Les Balkans, une zone de friction entre plaques

Pendant des siècles, les Balkans furent la principale ligne de faille séparant l’Empire ottoman de celui des Habsbourg. Le recul ottoman, amorcé bien avant le XIXe siècle mais devenu alors manifeste, se joue pour une large part dans la région. Les peuples jusque-là soumis ou intégrés à l’Empire émergent progressivement de sous la plaque ottomane. Ce mouvement fait naître des États, mais aussi des « volcans » géopolitiques dont les éruptions successives continueront de bouleverser la région.

Les Grecs ouvrent l’une des premières grandes brèches avec la guerre d’indépendance commencée en 1821. Celle-ci ne se limite pas au territoire de la Grèce actuelle, car ses prémices et ses combats concernent également les principautés danubiennes, la Macédoine, l’Épire et d’autres régions de l’Empire. Son issue dépend aussi de l’intervention des puissances européennes et des ambitions de Méhémet Ali, cet Albanais devenu gouverneur d’Égypte, dont l’armée vient au secours du sultan avant de se retourner contre lui. Ainsi, une insurrection balkanique produit des conséquences jusqu’en Méditerranée orientale et en Égypte.

Au même moment, les Slaves du Sud s’engagent dans leur propre processus d’émancipation. En Serbie, le soulèvement conduit par Karageorges à partir de 1804 inaugure une longue lutte pour l’autonomie, puis l’indépendance. Mais la disparition progressive de l’autorité ottomane ne fait pas disparaître les conflits : elle libère au contraire des ambitions concurrentes. Les frontières demeurent incertaines, les populations entremêlées et les projets nationaux souvent incompatibles.

À partir du milieu du XIXe siècle, l’Empire d’Autriche entre à son tour dans une période de fragilisation. Le compromis de 1867, qui donne naissance à la double monarchie austro-hongroise, ralentit son déclin sans résoudre ses contradictions. Il introduit surtout la Hongrie comme acteur politique majeur. Budapest entend préserver son autorité sur les populations slaves du royaume et s’oppose aux projets susceptibles de renforcer les Serbes, les Croates ou, plus largement, l’idée d’une union des Slaves du Sud. L’affaiblissement ottoman ouvre donc un espace que Vienne et Budapest cherchent à contrôler, tandis que Belgrade aspire à devenir le centre d’un rassemblement national plus vaste.

Les réunifications italienne et allemande fournissent parallèlement des modèles puissants. L’exemple du Piémont-Sardaigne est particulièrement important : une monarchie relativement modeste peut devenir le noyau de cristallisation d’une nation dispersée entre plusieurs États. Pour les dirigeants et les nationalistes serbes, la comparaison est tentante : pourquoi la Serbie ne jouerait-elle pas, auprès des Slaves du Sud, le rôle que le Piémont a joué dans l’unification italienne ? Cette ambition est si clairement revendiquée, rappelle Queney, qu’un journal nationaliste fondé à Belgrade en 1911, proche des milieux qui donneront naissance à la Main noire, prend le nom de Pijemont (« Piémont »). Mais cette même Italie unifiée nourrit ses propres ambitions sur la rive orientale de l’Adriatique, notamment en Istrie et en Dalmatie.

Officiers et étudiants : une génération nouvelle

Dans cet univers instable apparaît une nouvelle catégorie d’acteurs : les jeunes officiers. La modernisation des armées ouvre aux fils de paysans, d’artisans ou de petits fonctionnaires une voie nouvelle d’ascension sociale. L’école militaire leur apporte une instruction, une discipline, des relations et, surtout, les moyens d’agir. Dans l’Empire ottoman, ce milieu donne naissance aux Jeunes-Turcs. Ahmed Niyazi Bey, né en 1873 dans une famille de notables musulmans de Macédoine, Enver Bey, né en 1881 dans une famille de la petite bourgeoisie impériale, et Cemal Bey, né en 1872 et fils d’un pharmacien militaire, trouvent dans l’armée l’instrument de leur ascension politique. Mustafa Kemal, né en 1881 à Salonique d’un père employé des douanes devenu marchand de bois et d’une mère issue d’un milieu rural, suit une trajectoire comparable.

En Serbie, cette génération produit des hommes comme Dragutin Dimitrijević, dit Apis, futur dirigeant de la Main noire, et Vojislav Tankosić, officier engagé dans les réseaux nationalistes et les opérations clandestines en Macédoine. D’autres, comme Petar Živković, participent d’abord au complot militaire de 1903 avant de se rapprocher du prince Alexandre et de former autour de lui la Main blanche, rivale de la Main noire. Alexandre lui-même, bien que prince héritier et donc issu d’un tout autre milieu, est formé dans cette culture militaire. Il construit sa légitimité au sein de l’armée, devenue une grande égalisatrice, et s’appuie sur les officiers qui lui sont fidèles pour neutraliser les réseaux concurrents.

Ces officiers constituent un groupe de jeunes hommes ambitieux, instruits et organisés, qui disposent à la fois d’une méthode et d’un instrument de pouvoir. Face à eux, comme le montre si bien Queney, l’État, notamment en Serbie, reste fragile. L’administration est récente, les institutions manquent d’enracinement et les contre-pouvoirs demeurent faibles. Le Parti radical, principale force politique du pays, repose avant tout sur la paysannerie, qui représente l’immense majorité de la population, ainsi que sur des réseaux de notables locaux, d’instituteurs, de prêtres, d’avocats et de petits commerçants. Il dispose de dirigeants instruits — Nikola Pašić, fondateur et principal dirigeant du Parti radical serbe et plusieurs fois chef du gouvernement, est lui-même ingénieur —, mais de beaucoup moins d’un corps cohérent de cadres techniques, administratifs et économiques capables de gouverner un État en pleine modernisation. L’armée remplit en partie ce vide : elle ne se contente pas de défendre le pays, mais devient un lieu de formation et de socialisation politique, un réseau d’influence et parfois un acteur direct dans la désignation ou le renversement des gouvernants.

Une seconde force apparaît à la fin du XIXe et au début du XXe siècle : la masse croissante des lycéens, des étudiants et des jeunes apprentis. Plus instruits que leurs parents, mais souvent privés de perspectives à la hauteur de leurs aspirations, ces jeunes gens sont particulièrement réceptifs au nationalisme, au romantisme révolutionnaire et à son culte du sacrifice. Beaucoup ont quitté leur village pour étudier en ville, vivent en pension ou dans des chambres modestes et échappent ainsi, au moins partiellement, à l’autorité familiale.

Le petit groupe de jeunes Serbes de Bosnie qui organise et exécute l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand et de son épouse à Sarajevo, le 28 juin 1914, et notamment Gavrilo Princip, incarne cette génération. Né en 1894 dans un village bosnien, Princip est issu d’une famille de paysans serbes pauvres. Parti étudier à Sarajevo puis à Belgrade, il mène une existence précaire, marquée par la pauvreté, la maladie et le sentiment d’humiliation nationale. Il n’a que dix-neuf ans lorsqu’il tire les deux coups de feu qui vont précipiter l’Europe dans la Première Guerre mondiale et faire de ce jeune homme presque inconnu l’un des meurtriers les plus lourds de conséquences de l’histoire contemporaine.

Ses compagnons présentent des profils comparables. Nedeljko Čabrinović, dix-neuf ans au moment de l’attentat, fils d’un cafetier de Sarajevo, quitte tôt l’école, devient apprenti imprimeur et fréquente les milieux ouvriers et anarchistes. Trifko Grabež, fils d’un prêtre orthodoxe, est un lycéen de dix-huit ans. Cvjetko Popović, âgé de dix-huit ans, se destine à l’enseignement, tandis que Vaso Čubrilović n’est encore qu’un lycéen de dix-sept ans. Plus âgés, Danilo Ilić, ancien instituteur, employé de banque et journaliste, et Muhamed Mehmedbašić, artisan menuisier musulman, assurent le lien entre cette jeunesse révoltée et les réseaux clandestins déjà constitués, essentiellement par des jeunes officiers.

Par ailleurs, le jeune Josip Broz, futur Tito, appartient à bien des égards à la même génération que Princip. Né en 1892 dans une famille paysanne modeste de Croatie-Slavonie, il quitte lui aussi très jeune son village, non pour devenir étudiant, mais apprenti serrurier puis ouvrier métallurgiste. La ville, la mobilité et l’éloignement du cadre familial l’exposent à de nouvelles idées politiques. Mais là où Princip se tourne vers le nationalisme sud-slave et le romantisme révolutionnaire, Broz découvre le mouvement ouvrier et le socialisme.

Ces militants partagent une même situation : assez instruits pour concevoir un autre ordre politique, mais trop jeunes, trop pauvres ou trop marginalisés pour accéder aux lieux ordinaires du pouvoir. Ils ne disposent pas de la puissance de l’armée, mais leur autonomie nouvelle, leur mobilité, leur détermination et leurs réseaux scolaires, professionnels et clandestins en font un vivier d’agitation et de recrutement.

Le terreau des sociétés secrètes

C’est dans ce terreau que prospèrent les sociétés secrètes. Elles répondent à la faiblesse des institutions autant qu’à l’impatience des nouveaux groupes sociaux montants, pour lesquels un État-nation moderne est la promesse d’une promotion sociale. Les organisations jeunes-turques et la Main noire serbe présentent, malgré leurs objectifs différents, des ressemblances frappantes : recrutement parmi les officiers et les intellectuels, fonctionnement clandestin, serments de fidélité, discipline rigoureuse et conviction qu’une minorité organisée peut forcer le cours de l’histoire. Entre la caserne, l’université, le lycée et la société secrète se forme ainsi le monde dans lequel Alexandre Ier devra conquérir, exercer, puis défendre son pouvoir.

Du prince au régent victorieux

Né en 1888 au Monténégro, Alexandre Karageorgévitch n’est pas destiné à régner : il est le second fils du roi Pierre Ier de Serbie. Son frère aîné, Georges, prince héritier au tempérament violent et instable, renonce cependant à ses droits en 1909 après un scandale provoqué par la mort d’un domestique qu’il avait frappé. Alexandre devient alors l’héritier du trône. Formé dans un univers presque exclusivement militaire, notamment à Saint-Pétersbourg, il développe très tôt des liens étroits avec le corps des officiers serbes. L’armée constitue pour lui le principal instrument de modernisation, d’unification et d’autorité dont dispose la monarchie.

Entre 1912 et 1918, Alexandre acquiert l’essentiel de son prestige. Pendant la première guerre balkanique, il commande formellement la Première Armée serbe, engagée dans les victoires de Kumanovo et de Monastir contre les Ottomans. Durant la seconde guerre balkanique, en 1913, cette armée joue encore un rôle central face à la Bulgarie. Certes, la préparation et la conduite opérationnelle des campagnes reposent largement sur le chef d’état-major Radomir Putnik et sur des officiers expérimentés, mais Alexandre se montre néanmoins courageux, présent auprès des troupes et capable d’incarner leurs victoires. Son talent est moins celui d’un grand théoricien de la guerre que celui d’un chef sachant associer son destin à celui de l’armée.

En juin 1914, la maladie et l’âge de Pierre Ier conduisent Alexandre à devenir régent. Il exerce dès lors la réalité du pouvoir royal. Pendant la Première Guerre mondiale, il est commandant suprême de l’armée serbe, même si les décisions militaires restent élaborées par l’état-major. Cependant, après les victoires serbes de 1914 vient le désastre de l’automne 1915. Attaquée simultanément par l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Bulgarie, la Serbie est envahie. Alexandre accompagne l’armée, le gouvernement et des dizaines de milliers de civils dans la terrible retraite à travers les montagnes d’Albanie. Cette épreuve, suivie de la reconstitution de l’armée serbe à Corfou puis sur le front de Salonique, contribue puissamment à sa légende.

En septembre 1918, la percée du front de Salonique permet aux forces serbes et alliées de remonter rapidement vers Belgrade. Elle est rendue possible par l’offensive conçue et dirigée par le général français Louis Franchet d’Espèrey, commandant en chef des armées alliées d’Orient. Malgré les réticences initiales de certains Alliés, celui-ci concentre l’effort principal dans le secteur montagneux de Dobro Polje, où les divisions serbes, appuyées notamment par des unités françaises, rompent le front bulgare à partir du 15 septembre. Les armées serbes exploitent ensuite la brèche avec une rapidité remarquable. La Bulgarie demande l’armistice, signé le 29 septembre, tandis que les troupes franco-serbes poursuivent leur marche vers le nord et libèrent Belgrade le 1er novembre.

La victoire est donc à la fois serbe et française. Franchet d’Espèrey fournit la conception stratégique et assume la décision de lancer l’offensive, tandis que l’armée serbe, reconstituée après la retraite d’Albanie, en constitue le principal fer de lance. Alexandre apparaît dès lors comme le prince de la libération et de la victoire, étroitement associé à l’alliance française. En six ans, la Serbie a presque continuellement combattu et subi des pertes humaines considérables, mais elle se retrouve dans le camp des vainqueurs. Le prestige militaire du régent est à son sommet : il lui fournit l’autorité nécessaire pour accomplir un projet beaucoup plus ambitieux que la simple restauration du royaume de Serbie — l’unification des Slaves du Sud.

La naissance du royaume (1er décembre 1918)

Le 1er décembre 1918, dans une Belgrade dévastée par la guerre, Alexandre proclame la naissance du royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Le nouvel État réunit le royaume de Serbie (déjà agrandi du Kosovo et de la Macédoine au lendemain des guerres balkaniques), le Monténégro, dont le rattachement s’effectue dans des conditions contestées, et les territoires slaves du Sud issus de l’Autriche-Hongrie (Slovénie, Croatie-Slavonie, Dalmatie, Bosnie-Herzégovine et Voïvodine). Il rassemble ainsi des populations qui ont vécu sous des administrations, des systèmes juridiques et fiscaux, des traditions politiques et des régimes fonciers très différents, façonnés par les héritages ottoman, autrichien et hongrois. À ces différences historiques s’ajoutent de profondes disparités économiques entre les régions rurales du Sud, faiblement développées, et les territoires plus urbanisés et industrialisés du Nord-Ouest. Son trône repose ainsi sur une ligne de faille entre des plaques tectoniques historiques, religieuses, nationales, institutionnelles et économiques que l’unification politique ne suffit pas à souder.

« Son trône repose sur une ligne de faille entre des plaques tectoniques historiques, religieuses, nationales, institutionnelles et économiques. »

Alexandre conçoit cette monarchie comme l’aboutissement du mouvement d’unification nationale. À ses yeux, Serbes, Croates et Slovènes ne constituent pas trois nations appelées à cohabiter dans une fédération, mais les trois branches d’un même peuple « yougoslave ». Le royaume doit donc progressivement effacer les anciennes frontières historiques et provinciales au profit d’une identité commune. Cette conception, que l’on appellera plus tard le « yougoslavisme intégral », justifie un État unitaire, une armée unique et une monarchie centralisée autour de la dynastie des Karageorgévitch.

Cette orientation est particulièrement forte dans l’armée, principal instrument de centralisation du nouvel État et de sa « serbisation ». Celle-ci est issue de la fusion très inégale entre les quelque 145 000 hommes de l’armée serbe et environ 15 000 soldats rassemblés par le Conseil national des Slovènes, Croates et Serbes dans les territoires autrefois austro-hongrois. Les cadres serbes sont automatiquement intégrés, tandis que les anciens officiers austro-hongrois, parmi lesquels les Croates et Slovènes sont nombreux, sont souvent rétrogradés ou mis à la retraite. Le serbe devient la langue du commandement, et les règlements comme les uniformes sont largement repris de l’armée du royaume de Serbie. Si les conscrits croates et slovènes sont nombreux, les postes de décision demeurent très majoritairement serbes : en 1938, sur 165 généraux, seuls deux sont croates et deux slovènes. Cette disproportion nourrit le sentiment que l’armée yougoslave est moins l’armée d’un État nouveau que l’armée serbe élargie aux territoires de l’ancienne Autriche-Hongrie.

Les conditions dans lesquelles naît le royaume renforcent ce déséquilibre. À la fin de 1918, les représentants des Slaves du Sud de l’ancienne monarchie des Habsbourg (Slovènes et Croates) se trouvent dans une situation d’urgence : leur État provisoire est menacé par les revendications territoriales italiennes, les désordres sociaux et l’absence d’une armée capable de défendre ses frontières. Ils ont besoin de la Serbie victorieuse et de ses forces militaires. L’union est donc proclamée dans la précipitation, avant qu’un accord précis ait été trouvé sur la répartition des pouvoirs et sur le caractère fédéral ou centralisé du futur royaume. Une fois l’urgence passée, les divergences que la victoire avait momentanément reléguées au second plan réapparaîtront au grand jour.

De Vidovdan à la dictature royale

Après la mort de Pierre Ier en 1921, Alexandre devient officiellement roi. La même année, la Constitution dite de Vidovdan établit une monarchie parlementaire unitaire et centralisée. Elle est adoptée dans un climat déjà conflictuel, sans le soutien d’une grande partie des représentants croates. Le Parti radical de Nikola Pašić défend la centralisation, qui lui permet de conserver les structures et les pratiques politiques de l’ancien royaume de Serbie. Le Parti paysan croate de Stjepan Radić réclame au contraire la reconnaissance de l’autonomie historique de la Croatie, voire une organisation fédérale.

Alexandre ne règne pas comme un souverain constitutionnel entièrement effacé derrière ses ministres. Il intervient dans la formation des gouvernements, s’appuie sur l’armée et la cour, arbitre les rivalités partisanes et entretient ses propres réseaux d’officiers et de fonctionnaires. Petar Živković et les membres de la Main blanche lui fournissent un appui essentiel contre la Main noire et contre tous ceux qu’il soupçonne de contester l’autorité dynastique.

L’élimination d’Apis lors du procès de Salonique, en 1917, précède d’ailleurs la création du nouvel État. Accusé d’avoir préparé un attentat contre le régent, Dragutin Dimitrijević est condamné à mort et exécuté avec deux autres officiers. La réalité du complot reste controversée, mais son élimination permet à Alexandre de briser le principal réseau militaire susceptible de limiter son pouvoir. Le prince qui doit une partie de son ascension à l’armée cherche désormais à soumettre celle-ci à son autorité personnelle.

Le fonctionnement du nouveau royaume se révèle extrêmement difficile. Les gouvernements sont instables, les coalitions fragiles et les débats parlementaires dominés par la question nationale. Les dirigeants serbes redoutent qu’une fédéralisation n’entraîne le démantèlement de l’État pour lequel la Serbie a consenti d’immenses sacrifices. Les Croates dénoncent, de leur côté, la domination de Belgrade, le poids des fonctionnaires serbes et le refus de reconnaître l’individualité politique de la Croatie. Les Slovènes, les musulmans de Bosnie, les Macédoniens et les autres populations poursuivent leurs propres objectifs.

Alexandre voit dans ces divisions moins l’expression de réalités historiques durables qu’un produit des anciens empires et des ambitions des partis. Il croit que la monarchie, l’armée et l’éducation peuvent faire naître une identité commune. Mais plus le pouvoir tente d’imposer l’unité, plus il nourrit les résistances nationales qu’il entend faire disparaître.

« Plus le pouvoir tente d’imposer l’unité, plus il nourrit les résistances nationales qu’il entend faire disparaître. »

La crise atteint son paroxysme en juin 1928, lorsqu’un député radical serbe ouvre le feu dans le Parlement et blesse mortellement Stjepan Radić. Or, au moment de sa mort, Radić est le principal dirigeant politique croate : à la tête du Parti paysan croate, devenu un puissant mouvement de masse, il incarne le refus du centralisme de Belgrade. Sa disparition provoque une crise politique majeure et la vie parlementaire devient pratiquement impossible. Le 6 janvier 1929, Alexandre suspend la Constitution, dissout l’Assemblée, interdit les partis organisés sur une base nationale et instaure une dictature royale. Quelques mois plus tard, le royaume des Serbes, Croates et Slovènes (SHS) prend le nom de royaume de Yougoslavie.

Le changement de nom résume son projet : il ne doit plus exister politiquement de Serbes, de Croates ou de Slovènes, mais seulement des Yougoslaves. Les anciennes divisions territoriales sont remplacées par des banovines dont les frontières sont, comme les départements français, volontairement tracées de manière à ne pas correspondre aux régions historiques. Alexandre espère ainsi désarmer les nationalismes et créer directement, par l’État, la nation qui fait toujours défaut.

L’échec et l’assassinat de Marseille

Cette tentative échoue en grande partie. La dictature réduit l’expression publique des conflits sans en supprimer les causes. La répression radicalise une partie du nationalisme croate et favorise l’essor des Oustachis d’Ante Pavelić. En 1931, Alexandre accorde une nouvelle Constitution, mais conserve un contrôle étroit sur les institutions. Dans les dernières années de son règne, il semble comprendre qu’une centralisation absolue est intenable et recherche certains accommodements. Il n’a cependant pas le temps de faire évoluer son système : le 9 octobre 1934, il est assassiné à Marseille par Vlado Tchernozemski, militant de l’Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne agissant en coopération avec les Oustachis.

Le complot rappelle, par certains aspects, celui qui avait conduit à l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand en 1914. Une poignée de militants nationalistes, des organisations clandestines transfrontalières et des soutiens extérieurs utilisent le terrorisme pour faire éclater un ordre politique jugé oppressif. Vingt ans après Sarajevo, Alexandre est ainsi victime d’une mécanique conspiratrice assez semblable à celle qui avait favorisé son accession au pouvoir et la naissance de son royaume. En 1914, les exécutants appartiennent à la Jeune Bosnie et bénéficient de l’aide de membres de la Main noire ; en 1934, l’opération résulte d’une coopération directe entre nationalistes macédoniens et croates, encouragés et protégés notamment par l’Italie fasciste et la Hongrie.

Le premier Yougoslave

L’état actuel de la région semble donner raison à ceux qui considéraient l’unité des Slaves du Sud comme une chimère romantique. La Yougoslavie n’a pas effacé les frontières héritées des empires : elle les a enfermées dans un même État avant qu’elles ne resurgissent, souvent avec violence. De la Slovénie à la Macédoine du Nord, sept États occupent aujourd’hui l’espace que le royaume d’Alexandre prétendait unifier, tandis que les tensions autour du Kosovo et les fragilités de la Bosnie-Herzégovine montrent que le processus de fragmentation n’est peut-être pas entièrement achevé. L’idée yougoslave ne manquait ni de grandeur ni de cohérence face aux menaces de 1918, mais elle reposait sur l’espoir que la proximité linguistique et l’expérience d’ennemis communs suffiraient à produire une nation. Alexandre voulut transformer ce rêve en réalité par la monarchie, l’armée et la centralisation. Il découvrit qu’un État peut réunir des territoires sans nécessairement unir les peuples qui les habitent.

« Il découvrit qu’un État peut réunir des territoires sans nécessairement unir les peuples qui les habitent. »

Cependant, le livre de Rémy Queney nous fait découvrir une véritable épopée. Alexandre n’a que vingt et un ans lorsqu’il devient prince héritier et moins de vingt-quatre lorsque éclate la première guerre balkanique. De constitution plutôt frêle, comme l’attestent ses photographies, il se révèle intelligent, cultivé, travailleur et, surtout, suffisamment habile pour survivre aux violentes rivalités de la politique serbe, voire pour les mettre au service de son ascension. Pendant la Première Guerre mondiale, il préserve son pouvoir malgré l’invasion et l’exil, puis transforme la défaite en victoire militaire serbe. Devenu roi, il tente de bâtir un État commun réunissant des peuples séparés par leurs religions, leurs mémoires et plusieurs siècles d’histoire. Il manœuvre, non sans succès, entre l’affaiblissement de la France, les ambitions de l’Italie mussolinienne et le retour de la puissance allemande, avant d’être assassiné à Marseille, à l’âge de quarante-cinq ans, au cours d’un voyage précisément consacré à ces bouleversements géopolitiques.

Sa tâche était probablement impossible, mais il l’a poursuivie avec une énergie et une constance remarquables, très bien décrites par Queney. Alexandre est-il oublié, comme on le dit souvent ? Sans doute, mais rares sont les souverains qui ne le sont pas près d’un siècle après leur mort. Méritait-il mieux ? Probablement. Mort avant d’avoir pu consolider son œuvre, Alexandre est resté dans l’ombre de l’État qu’il avait contribué à créer. Cet oubli ne retire rien à l’ampleur de son entreprise ni au caractère exceptionnel de son destin. Malgré l’ombre portée du dernier Yougoslave, le premier mérite donc d’être redécouvert. Le premier s’appelait Alexandre. Le dernier, Tito.

« Le premier s’appelait Alexandre. Le dernier, Tito. »

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