Tout s’est précipité d’un coup. Le 7 août, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane a reçu le président turc, Recep Tayyip Erdogan, et le Premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, pour sceller un accord de défense conjoint.

Ce développement est en réalité la concrétisation d’efforts qui s’étaient déjà accélérés après la guerre de 12 jours contre l’Iran en juin 2025, qui visait à contrer la menace iranienne mais aussi à contrebalancer l’hégémonie israélienne dans la région.

De quoi dessiner avec plus de précision un nouvel axe régional sous l’égide de Riyad, en genèse depuis des mois.

Riyad s’affirme

“Le message réside dans le timing, souligne Hesham Alghannam, chercheur au Carnegie Middle East Center, situé à Riyad. Alors que le royaume refuse de négocier avec les houthistes [au Yémen], frappe les milices irakiennes, met sur pied une coalition en mer Rouge et fait pression sur Washington pour obtenir des F-35, signer cet accord maintenant en fait le point d’orgue d’une semaine stratégique durant laquelle l’Arabie saoudite s’est affirmée comme jamais depuis une génération.”

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Conclu à La Mecque, l’accord de défense semble vouloir avant tout répondre aux menaces qui pèsent sur la sécurité et l’avenir économique du pays, ainsi que sur la stabilité de la région, en recréant une dissuasion efficace.

Car le contexte est pressant pour l’Arabie saoudite. Touché comme ses voisins par des vagues d’attaques iraniennes durant la guerre israélo-américaine sur la République islamique lancée le 28 février, le royaume saoudien avait trouvé un accord informel de désescalade avec l’Iran. Mais c’était sans compter avec les houthistes.

Après des échanges de tirs, le groupe soutenu par l’Iran a annoncé un blocus maritime de l’Arabie saoudite. Les affrontements se sont en outre multipliés ces derniers jours entre les houthistes et les forces progouvernementales soutenues par la coalition arabe menée par Riyad quand le royaume a été directement touché par des tirs ennemis.

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L’Arabie saoudite a annoncé fin juillet des opérations conjointes avec le Commandement central américain (Centcom) pour la région en Irak. Une manière d’afficher sa volonté de répliquer aux agressions des milices pro-iraniennes dans le pays, coordonnées avec les houthistes, sans s’en prendre directement à la maison mère iranienne.

Le royaume a également monté une coalition maritime pour assurer la liberté de navigation en mer Rouge, dans le détroit de Bab El-Mandeb et dans le golfe d’Aden.

Un “axe de puissances à majorité musulmane”

L’alliance scellée vendredi apparaît donc à première vue comme un bouclier contre la menace iranienne dans la région.

Quelques mois après le conflit qui avait mis en veille les ambitions nucléaires de l’Iran en juin 2025, l’Arabie saoudite avait déjà conclu un pacte de défense mutuelle avec le Pakistan, seul pays à majorité musulmane disposant de la bombe atomique, craignant notamment les velléités de Téhéran en la matière.

L’inclusion de la Turquie, qui se pose en fervent défenseur de la cause palestinienne, pourrait désormais signaler une volonté de retirer à l’Iran sa légitimité à représenter cette cause, gagnée auprès d’une partie des populations arabes après le 7 Octobre. L’alliance Ankara-Riyad pourrait également se traduire au Levant par un frein à la reconstitution de l’“axe de la résistance”, notamment en Syrie, où les deux partenaires parrainent le nouveau régime.

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Ce nouvel axe se poserait ainsi en miroir de ce que le roi Abdallah II de Jordanie avait qualifié en 2004 de “croissant chiite”. “Il s’agit plutôt d’un axe de puissances à majorité musulmane que d’un axe purement sunnite, veut nuancer Hesham Alghannam. Ses objectifs se définissent surtout par la négative : contenir le levier maritime de l’Iran et la portée d’action de ses mandataires ; imprimer une marque arabe et musulmane à la sécurité régionale au-delà de ce que l’Occident dicte ; ou encore veiller à ce qu’aucun ordre régional d’après-guerre ne soit défini par rapport à Israël.”

Pas d’ambitions régionales au-delà de leur défense donc. L’Arabie saoudite a fait étalage à plusieurs reprises de sa volonté de désescalade avec l’Iran. Servant de médiateur dans le conflit avec les États-Unis, le Pakistan entretient pour sa part de bonnes relations avec la République islamique, quand la Turquie n’a aucune envie de se mettre à dos l’Iran, qui tape sur ses ressortissants kurdes en Irak.

“C’est moins pensé comme un bloc anti-Iran que comme favorisant la sécurité de l’Arabie, de la Turquie et du Pakistan, avance le chercheur Aziz Alghashian. Il s’agit d’un cadre de coopération pour expédier et augmenter les flux d’approvisionnement militaire et organiser des exercices conjoints.”

“Pas une bonne nouvelle pour Israël”

“Reste que ce n’est pas une bonne nouvelle pour Israël”, souligne Aziz Alghashian. Alors que le Pakistan se positionne clairement dans le camp anti-israélien, la Turquie est aujourd’hui dépeinte à Tel-Aviv comme le nouvel Iran, un ennemi qui souhaite la destruction de l’État hébreu et se sert d’un réseau régional pour mener le bras de fer.

Si cette image paraît relever plus de la paranoïa et de la rhétorique de victimisation d’un pouvoir en manque de popularité, Recep Tayyip Erdogan a vertement critiqué la politique israélienne à Gaza, la qualifiant de génocide, tout en faisant certaines comparaisons avec le régime nazi.

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Cherchant à faire front à l’Iran, ce nouvel axe ferait donc aussi face à Israël, lequel a établi un bloc alternatif avec les Émirats arabes unis et l’Inde. “Cette alliance est un autre indice dissipant l’idée selon laquelle la guerre en Iran conduirait à une normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et Israël”, avance ainsi Aziz Alghashian.

La dimension israélienne dans ce partenariat paraît d’autant plus évidente que l’Égypte, une des plus importantes armées de la région, en est la grande absente. Sa frontière partagée avec Gaza et Israël pourrait expliquer le choix de ne pas rejoindre cette coalition. Tout comme son tiraillement entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ces frères rivaux que la guerre en Iran n’a pas réussi à entièrement réconcilier après les tensions concernant le Yémen. Les deux axes régionaux pourraient en outre se retrouver en porte-à-faux sur les dossiers comme la Somalie ou le Soudan.

Proches alliés de Donald Trump

L’axe saoudo-turco-pakistanais pourrait en tout cas peser dans les décisions de Washington, alors que les trois pays sont de proches alliés des États-Unis et que leurs dirigeants s’entendent bien avec le président américain, Donald Trump. Mohammed ben Salmane comme Recep Tayyip Erdogan ont ainsi l’oreille du milliardaire républicain, qui a remis plusieurs fois sur leurs comptes des décisions de politique étrangère, comme celle de suspendre des frappes d’ampleur prévues contre l’Iran le week-end dernier.

“Il ne faudrait pas voir dans ce pacte la preuve d’un Moyen-Orient post-américain, ou encore celle de l’émergence d’un ‘Otan musulman’, prévient la chercheuse Burcu Ozcelik. Cela s’inscrit plutôt dans la préférence de Washington pour un plus grand partage des tâches au niveau régional, avec des puissances régionales assumant plus de responsabilités en matière de dissuasion et de sécurité tout en restant ancrées dans une architecture sécuritaire centrée sur les États-Unis.”

Washington a ainsi multiplié les gestes en faveur de la Turquie et de l’Arabie saoudite récemment. La première pourrait être réintégrée dans le programme de développement de l’avion de chasse de dernière génération F-35, ou, a minima, acheter des moteurs sophistiqués pour construire localement son engin dernier cri. La seconde vient de signer un accord de coopération nucléaire, qui, s’il a été par la suite conditionné à une normalisation avec Israël, pourrait permettre au royaume d’enrichir de l’uranium sur son territoire.