Avec son roman «Abdallah superstar», Iman Ahmed électrise l'histoire de Djibouti
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Iman Ahmed découvre un jour le passé de son père. Ce Djiboutien exilé en France et menant une vie tranquille fut en fait l'un des promoteurs de la scène musicale djiboutienne dans les années quatre-vingt-dix. S'ensuit une électrisante quête des origines qui débouche sur le récit romanesque truculent Abdallah superstar publié aux éditions Actes Sud.
RFI : Imane Ahmed, vous êtes autrice et vous publiez en cette rentrée littéraire un premier roman, un roman autobiographique intitulé Abdallah Superstar. On découvre rapidement dans ce texte que ce n'est pas seulement Abdallah la star, mais c'est aussi votre père. C'est votre pays d'origine, Djibouti. Vous partez en quête de votre histoire familiale entre Poitiers et Djibouti. Une quête des origines, donc. Cette quête fut-elle pour vous un long processus de maturation ?
Iman Ahmed : Oui, complètement. La période de l'enquête m’a pris à peu près deux-trois ans, et il a fallu à peu près trois ans supplémentaires pour écrire, trouver la voix de ce livre. Donc je l'ai commencé à 25 ans. J'ai 31 ans. Voilà. Cela prend un peu de temps pour arriver à un livre qui me semble vrai et qui raconte bien cette histoire.
RFI : Cette histoire justement, c'est l'histoire de votre père. Vous avez découvert après son décès qu'il avait créé une chaîne YouTube, et sur cette chaîne YouTube, vous avez découvert plein de choses extraordinaires. Racontez-nous.
Quelques années après son décès, je découvre cette chaîne YouTube sur laquelle il y a des clips, des enregistrements de concerts, des enregistrements en studio, donc de l'image et du son. Le tout est visiblement daté des années 1990 à Djibouti. Très vite, je réalise que j'ai devant moi un matériau assez magique. C’est de la pop-musique djiboutienne, musique que je découvre, bien que j’aie grandi à Djibouti. Les artistes que je vois me fascinent. Il y a Abdallah Lee, dont le roman porte le prénom. Je découvre sa voix, sa manière de faire le show, je découvre l'ambiance des concerts à Djibouti dans ces années-là. À la fois, la musique me touche parce que c’est une musique électronique avec des synthétiseurs, des boîtes à rythmes qui, même si elle est basée sur des rythmes traditionnels et toute une culture musicale de la région, possède une modernité qui devient obsédante à mes oreilles. Sur les images, je découvre une ambiance qui tout de suite enclenche le début d'une quête pour comprendre qui sont ces gens, ce qui se passe à ce moment-là dans ce pays, Djibouti, quelques années après l'indépendance [acquise en 1977, NDLR]. Aussi, pourquoi mon père possède ces vidéos sur son compte YouTube ?
Vous découvrez que votre père a joué un rôle dans l'émergence de cette scène musicale djiboutienne. C’est quelque chose que vous étiez loin d'imaginer.
Exactement. En appelant des gens, en me déplaçant, en allant voir soit des spécialistes de la musique, soit des anciens amis, soit des personnes dont je vois le nom apparaître sur les vidéos, je comprends que durant cet âge d'or musical à Djibouti, mon père a eu un studio de musique, studio dans lequel j'ai même habité d’ailleurs quand j’étais petite. Je comprends donc qu'il a fait partie des ingénieurs, des producteurs de musique, qu'il y a cru, qu’il l'a faite rayonner, qu'il l'a enregistrée et qu'il a été au cœur de cette histoire, de ce moment musical djiboutien.
Votre père s'appelait Galal, et pour bien comprendre le fait que cette histoire musicale paternelle est demeurée secrète, il faut expliquer qu’il a été victime d'un AVC. Il est venu en France se faire soigner et il était quasi mutique, donc il n'avait pas partagé avec vous cette histoire.
Il n’était pas tout à fait mutique, mais il était, disons, entré dans une nouvelle vie à Poitiers. Une vie bien différente de celle que l’on menait à Djibouti. En effet, toute une part de son passé a été placée sous silence. Je pense que c'est à cause de la douleur d'une vie. Vous savez, on a 34 ans, on vit un âge d'or, on est au cœur d'une émergence musicale qui est hyper riche et on doit ensuite, parce que l'on a eu un accident, venir en France. C'est aussi cet accident-là que j'essaie d'approcher avec ce roman. Il y a en moi l’envie de m'approprier cette histoire. C'est vrai qu'il ne m'avait pas transmis ce bagage-là. Je n'avais pas cru non plus que mon pays de naissance pouvait avoir une musique électronique de ce type. Et donc il y a aussi tout un exercice de déconstruction de ma part sur la question de savoir pourquoi est-ce que l'on n'imagine pas que Djibouti puisse avoir des synthétiseurs et des boîtes à rythme et produire des sons qui nous touchent pendant des dizaines d'années.
À un moment, vous découvrez un caméscope, c’est le caméscope de votre père. Vous retrouvez ce caméscope et vous faites comme lui, c’est-à-dire que vous filmez tout ce que vous pouvez filmer. Un peu comme si vous aviez besoin de retrouver les traces de votre père en imitant ses gestes.
C’est exactement ça. Reprendre son caméscope, le remettre en service et puis aussi filmer des choses, que ce soient des lieux, Marseille ou Paris. Je demande aussi à des gens de jouer devant la caméra. En fait, je crois qu'il a fallu mettre un peu de jeu et de fiction pour que ce soit un exercice que je puisse m'approprier.
Et ce jeu dont vous parlez, vous le mettez aussi dans votre narration et dans votre plume. Ce qui est très beau dans le texte, c’est que parfois, quand vous parlez de l'absurdité de la mort, on retrouve un style, des phrases qui sont parfois dénuées de sens, qui sont elles-mêmes un peu absurdes. Ou alors, au contraire, quand vous découvrez Djibouti, votre style devient un kaléidoscope d'impressions couchées sur le papier. Et je me suis demandé si vous aviez longuement retravaillé vos phrases ?
En fait, dans les six ans de travail sur ce texte, j'ai écrit des phrases. J'ai eu besoin à un moment de poser des choses, des images que j'avais notées dans des carnets, des phrases. Et ensuite, j'ai eu besoin de plusieurs années pour comprendre pourquoi j'avais écrit ça, comment elles s'imbriquaient. Et en effet, je pense que c'est un livre assez kaléidoscopique parce que c'est un livre assez visuel. Je pense qu'il y a plein de choses que j'ai vues, il y a eu des évidences. Et j’ai laissé aux phrases le temps de trouver leur place dans le récit.
Un kaléidoscope, mais aussi un conte. Dans la fin du texte, vous avez cette expression qui revient plusieurs fois, « on s'en fout, c'est un conte ». Le passé est un conte, mais pour vous, c'est un conte fondamental, si ce n'est fondateur.
J'ai cette formule pour rappeler aussi que la fiction et que les histoires qu'on se raconte sont tout aussi importantes qu'une vérité. Je trouve qu'il y a plein de romans de retour au pays traversés par une sorte de nécessité à raconter la vérité des choses, l'exactitude de ce qu'on voit. Et moi, je me suis plutôt dit que Djibouti a aussi droit à la fiction. Il y a certes les personnages historiques évidemment, il y a une histoire qui est réelle, des vidéos réelles, elles-aussi. Il y a Abdallah, mon père etc. Mais j'ai le droit de mettre de la fiction dans ça. Et c'est vrai que c'est un conte fondateur. Parce que, comme plein de contes, il nous guide avec ses préceptes, ses vérités que j'ai essayé d'approcher, sur le fait de retrouver une histoire qui n'est pas la nôtre, ou sur ce que signifie de trouver un ami qui raconte l’histoire de votre père. Et je pense que c'est un livre qui va m'accompagner et qui, je pense, peut accompagner aussi énormément de lecteurs, parce qu'on y parle du deuil, on y parle du retour, on y parle d'obsession.
Abdallah Superstar d'Iman Ahmed, éditions Actes Sud, 150 pages, 2026.
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