Une fasciite nécrosante du cou, une lésion qui ronge la partie centrale de la face, une autre qui expose le tronc cérébral : les trois histoires cliniques racontées dans la première partie de ce billet ne sont pas des cas isolés égarés dans la littérature médicale. Elles sont le symptôme, extrême mais révélateur, d’un phénomène qui prend en France une ampleur inédite.
En France, le nombre d’usagers annuels est passé de 600 000 en 2017 à plus d’un million en 2023. Environ 3,7 millions de Français, âgés de 11 à 75 ans, ont déjà expérimenté la cocaïne au moins une fois au cours de leur vie.
Chez les adultes âgés de 18 à 64 ans, la proportion déclarant avoir consommé de la cocaïne au cours de l’année est passée de 1,8 % en 2000 à 9,4 % en 2023. La consommation reste plus fréquente chez les hommes : 13,4 % contre 5,5 % chez les femmes.
Cette progression n’est pas vraiment récente. Entre 1992 et 2003, une forte hausse de l’usage de cocaïne avait déjà été observée, avec une progression quatre fois plus rapide que celle du cannabis.
En France, la quantité de cocaïne effectivement consommée a été estimée à 47 tonnes en 2023, soit plus du triple qu’en 2010. À eux seuls, cocaïne et cannabis représentent 86 % du chiffre d’affaires total du marché des drogues illicites en France.
Des prix en baisse, une pureté en hausse
Résultat de cette offre surabondante qui inonde l’Europe : les prix chutent à 58 euros le gramme en 2024, soit une baisse de 37 % en dix ans. La cocaïne devient ainsi accessible à toutes les catégories sociales, y compris dans les zones rurales, désormais atteintes par un système de livraison largement « ubérisé ».
Mais le produit qui circule aujourd’hui n’est pas seulement plus accessible, il est aussi plus toxique. La pureté moyenne du produit a considérablement augmenté en l’espace de dix ans, passant de 49 % de principe actif en 2013 à 73 % en 2023.
Par ailleurs, le produit que les consommateurs s’injectent, sniffent ou fument est rarement de la cocaïne pure. Le principal produit de coupe à l’échelle mondiale est le lévamisole. Ce médicament vétérinaire, employé comme vermifuge pour le bétail, est progressivement retrouvé comme contaminant de la cocaïne depuis 2003. Il peut provoquer des effets indésirables : douleurs abdominales (nausées, vomissements, diarrhées), vertiges, douleurs musculaires, céphalées, fièvre, voire convulsions en cas d’exposition chronique. Associé à la cocaïne, il peut en outre provoquer des troubles hématologiques ou dermatologiques.
Le crack mérite une mention à part. Ce produit est obtenu à partir de poudre de cocaïne à laquelle est ajoutée une base, comme du bicarbonate de soude ou de l’ammoniac, ce qui permet d’obtenir une forme solide destinée à être fumée. Les morceaux ainsi obtenus sont communément appelés « cailloux ». Le terme crack vient des craquements produits par ces morceaux lorsqu’ils sont chauffés.
Sur le plan sanitaire, la cocaïne est désormais impliquée dans un quart des cas de toxicité aiguë aux drogues recensés dans les services d’urgence européens, et dans 26 % des décès liés aux drogues à l’échelle du continent.
La consommation ne se limite plus à certains milieux sociaux ou à certains environnements festifs. Elle concerne aujourd’hui des catégories beaucoup plus larges de la population, ce qui contribue à modifier le profil des personnes prises en charge pour des complications liées à la cocaïne.
Cette diffusion a été facilitée par la pandémie de Covid-19, qui a profondément modifié les circuits de vente. Les commandes via messageries chiffrées, livraisons à domicile ou sur des points de deal ont facilité la diffusion du produit bien au-delà des seuls milieux festifs urbains, jusque dans les zones rurales. Cette augmentation de la consommation a été confirmée par la hausse des concentrations de benzoylecgonine, un métabolite de la cocaïne, observée lors d’analyses des eaux usées de villes européennes sur une période de dix ans.
Des urgences de plus en plus sollicitées
Cette banalisation de la consommation a un prix sanitaire, comme en témoignent les chiffres de Santé publique France communiqués en juin 2026. Entre 2012 et 2022, le taux de passages aux urgences en lien avec la consommation de cocaïne en France a plus que doublé, passant de 9,6 à 20,9 pour 100 000 passages toutes causes confondues, soit une hausse de 118 % en onze ans.
Une stabilisation des passages aux urgences a été observée en 2024, mais elle a été suivie d’une nette reprise en 2025. Le taux atteint ainsi 34,7 pour 100 000 passages toutes causes, soit une progression de 26 %. Cette évolution représente plus de 6 500 passages aux urgences en 2025, soit une moyenne de 125 par semaine.
Entre 2012 et 2025, 73 % des passages aux urgences en lien avec la cocaïne concernaient des hommes. Cette proportion était de 71 % en 2025. L’âge médian était de 32 ans. Par ailleurs, 70 % de ces passages concernaient des personnes âgées de 20 à 39 ans et 20 % des personnes âgées de 40 à 49 ans.
Le territoire hexagonal n’est pas touché de manière uniforme. En 2025, des taux très élevés de passages aux urgences en lien avec la consommation de cocaïne ont été enregistrés en Bretagne, en Guyane et en Provence-Alpes-Côte d’Azur. La Bretagne se distingue par une progression spectaculaire de 74 % en un an.
Les admissions aux urgences sont fréquemment associées à l’usage d’autres substances. Elles sont principalement liées à une intoxication (66 % des cas), un problème de dépendance (14 %) ou de sevrage (7 %).
Par ailleurs, un autre diagnostic médical est signalé dans plus de 37 % des passages en lien avec la cocaïne. L’alcool est le plus fréquemment retrouvé (29 % des cas), devant les intoxications par des narcotiques, notamment les opiacés, ou par des psychotropes (16 %), le cannabis (10 %) et les benzodiazépines (7 %). Ces données témoignent de la fréquence de la polyconsommation chez les personnes prises en charge aux urgences en lien avec la consommation de cocaïne.
En France, « entre 2012 et 2025, le nombre de consommateurs de cocaïne parmi les adultes en population générale et le nombre de décès directement liés à la consommation de cocaïne ont triplé », précise Santé publique France dans son état des lieux en 2025 sur les passages aux urgences liés à la consommation de cocaïne.
Atteintes cardiovasculaires, pulmonaires et neurologiques
La cocaïne provoque des complications cardiovasculaires aiguës et chroniques. Elle entraîne une vasconstriction, c’est-à-dire une contraction des vaisseaux sanguins qui réduit l’apport de sang et d’oxygène aux tissus. Au niveau du cœur, cette baisse d’apport sanguin peut, dans les cas les plus graves, provoquer un infarctus du myocarde.
Cette substance favorise également la formation de caillots (thromboses) dans les artères et les veines, pouvant provoquer des accidents vasculaires cérébraux. Elle augmente aussi le risque de myocardite (inflammation du muscle cardiaque) et d’anévrismes des artères coronaires. La consommation aiguë de cocaïne augmente le risque de survenue d’un événement cardiovasculaire et peut en aggraver le pronostic.
Les principales complications aiguës sont la tachycardie, l’hypertension artérielle, les troubles du rythme cardiaque et l’infarctus du myocarde, ce dernier figurant parmi les premières causes de décès attribuables à la cocaïne. Ces risques cardiovasculaires sont majorés en cas de consommation concomitante d’alcool.
À long terme, la cocaïne peut provoquer une cardiomyopathie hypertrophique, le cœur présentant alors des parois épaissies et des cavités dilatées.
Sur le plan pulmonaire, les complications sont surtout observées avec la consommation de crack. Les particules inhalées atteignent les voies respiratoires profondes et peuvent provoquer rapidement une toux, des douleurs thoraciques, une dyspnée (difficulté à respirer) ou une hémoptysie, c’est-à-dire d’une toux ramenant du sang. Cette inhalation peut également entraîner un pneumothorax, une accumulation d’air entre le poumon et la paroi thoracique. Le crack peut aussi provoquer un œdème pulmonaire ou des hémorragies intra-alvéolaires.
La cocaïne agit sur le cerveau en bloquant la recapture de certains neurotransmetteurs, des molécules sécrétées par les neurones, qui permettent la transmission d’information vers les neurones adjacents. Elle provoque des effets brutaux en raison de sa diffusion rapide dans le cerveau, potentiellement renforcés par l’hypertension artérielle et la vasoconstriction. Elle augmente le risque d’accidents vasculaires cérébraux (AVC), qui peuvent survenir chez des personnes jeunes ne présentant aucun facteur de risque et entraîner une hémiplégie.
La cocaïne abaisse également le seuil épileptogène, ce qui favorise la survenue de crises d’épilepsie dans les minutes ou les heures suivant la prise, surtout chez les usagers chroniques. Des céphalées intenses, parfois associées à des nausées ou à des douleurs thoraciques, sont fréquentes. La consommation concomitante d’alcool majore l’ensemble de ces risques neurologiques et physiques.
Impact sur la santé mentale et troubles neurocognitifs
Comme le rappelle Laurence Vaivre-Douret, spécialiste en neuropsychologie à l’université Paris Cité, dans un article publié en juillet 2026 dans le Bulletin de l’Académie Médecine, intitulé « Cocaïne et crack : essor inquiétant et enjeu de santé publique », « sur le plan psychiatrique, la cocaïne induit des troubles anxieux et dépressifs, de l’irritabilité, un manque de discernement, des épisodes délirants, des accès d’agressivité et de violence, des décompensations psychotiques (paranoïa, hallucinations) ou aggravation d’un trouble schizophrénique ou bipolaire préexistant ». Par ailleurs, « 30 à 60 % des usagers de cocaïne et de crack présentent
des troubles anxieux, dépression, schizophrénie, bipolarité ou TDAH ».
Le crack entraîne par ailleurs une dépendance particulièrement rapide. « Un premier caillou offert ou vendu 5 euros peut rapidement conduire à une dépendance, avec 100 à 150 euros dépensés chaque jour dans une spirale qui isole l’individu de sa famille et peut entraîner une perte d’emploi, des vols et, pour les femmes, la prostitution », souligne Laurence Vaivre-Douret.
Une étude, publiée par Santé publique France le 6 janvier 2026, a estimé la prévalence des troubles psychiatriques chez les consommateurs de crack à Paris. Parmi les 1 202 participants, 485 étaient usagers de crack au cours des 30 derniers jours. Parmi ces derniers, 38 % présentaient au moins un trouble psychiatrique (troubles dépressifs et anxieux, manifestations psychotiques, stress post-traumatique) et 20 % en présentaient plusieurs.
Les femmes apparaissent particulièrement à risque : 62 % des usagères de crack présentent au moins un trouble psychiatrique, contre 34 % des hommes, et 33 % en présentent plusieurs simultanément, contre 18 % des hommes. Ces prévalences sont considérées comme « probablement sous-estimées » et « alarmantes ».
La cocaïne entraîne également des effets délétères sur les fonctions cérébrales, en particulier sur les fonctions exécutives, à savoir l’ensemble des processus cognitifs permettant de planifier, contrôler et adapter ses comportements dans des situations nouvelles ou complexes.
L’addiction au crack s’accompagne de déficits cognitifs plus marqués que chez les usagers de cocaïne, souligne l’expertise collective de l’Inserm sur la cocaïne, publiée en janvier 2026, qui dresse un état des lieux des usages de cocaïne en France. L’inhibition, la planification mentale et la prise de décision, la flexibilité, mais aussi la mémoire de travail - cette capacité qui sert à stocker et manipuler des informations le temps de réaliser une tâche - sont ainsi davantage altérées par le crack.
L’imagerie cérébrale objective les dégâts. Une perte de matière grise a ainsi été observée dans plusieurs régions du cerveau : cortex orbito-frontal, insula, amygdale, cortex temporal. Ces zones sont impliquées dans l’inhibition, la prise de décision, le circuit de la récompense, l’attention, les émotions et le craving, c’est-à-dire le besoin irrépressible de consommer à nouveau le produit.
Ces anomalies sont significativement corrélées à des déficits cognitifs. Elles pourraient contribuer à des conduites impulsives et à des difficultés de régulation émotionnelle, augmentant le risque de reprise de la consommation après une période d’abstinence.
« La consommation chronique de cocaïne est associée à un vieillissement structurel accéléré estimé à 2 ans et 6 mois », indique Laurence Vaivre-Douret. Concernant spécifiquement le crack, cette spécialiste cite une étude brésilienne ayant comparé des consommateurs à des sujets témoins du même âge (27 ans en moyenne) ainsi qu’à des adultes sains âgés de 69 ans en moyenne. Les performances des participants ont été évaluées au moyen d’une tâche de mémoire de travail. Celles du groupe des consommateurs de crack étaient inférieures à celles du groupe témoin du même âge mais comparables à celles du groupe contrôle plus âgé. Ce résultat témoigne d’un vieillissement cognitif accéléré.
La cocaïne peut également provoquer des complications infectieuses, notamment un risque d’hépatite C chronique, principalement lié au mode de consommation par injection.
Elle peut entraîner des troubles du sommeil, avec la survenue de cauchemars dans lesquels les personnes rêvent qu’elles ont envie de consommer la substance (craving) ou qu’elles en consomment. Ces rêves anormaux de consommation peuvent persister longtemps après le sevrage. Ils sont encore présents chez 70 % des personnes six mois plus tard et constituent un facteur important de risque de reprise de l’usage.
La consommation régulière de cocaïne expose à la survenue de dommages rénaux, une insuffisance rénale et des poussées d’hypertension figurant parmi les complications.
Enfin, la cocaïne, qu’elle soit en poudre ou basée, peut favoriser des conduites sexuelles à risque en raison de la désinhibition et de l’altération du jugement. La littérature médicale décrit également, chez les personnes usagères de cocaïne, un risque accru de subir des violences sexuelles.
Sur la route aussi, la cocaïne progresse
Les dommages physiques ne touchent pas seulement les personnes qui consomment de la cocaïne. Sur la route, cette substance joue aussi un rôle, même s’il est difficile à évaluer. En effet, « les données d’accidentologie s’intéressent aux causes et typologies des accidents de la circulation, mais ne permettent pas de distinguer la cocaïne des autres substances psychoactives », souligne l’expertise collective de l’Inserm. Ce rapport note cependant qu’en Norvège, une étude a mis en évidence un lien entre la concentration de cocaïne dans le sang et une conduite automobile altérée chez des automobilistes interpellés par la police et testés positifs à des stupéfiants. Chez ces conducteurs, la proportion de ceux exposés à la cocaïne a fortement augmenté, passant de 0,2 % en 2000 à 6,5 % en 2022.
En France, une étude menée par le laboratoire de pharmacologie de l’université de Grenoble entre 2018 et 2021 révèle que, parmi les conducteurs dépistés positifs à une substance psychoactive, la cocaïne arrivait en deuxième position, avec 17,5 % des conducteurs concernés. Elle était devancée par le cannabis (environ 95 %) et précédait la MDMA (méthylènedioxyméthamphétamine), retrouvée chez 2,5 % des conducteurs.
En Suisse, un contrôle routier similaire a retrouvé de la cocaïne ou l’un de ses métabolites chez 21 % des conducteurs dépistés positifs à une substance psychoactive. En Espagne, l’étude des décès survenus lors d’accidents de la route entre 2009 et 2019 a mis en évidence la présence de cocaïne dans 3,5 % des cas, l’alcool étant de loin la substance la plus fréquemment impliquée (32,5 %), suivie par les benzodiazépines (6 %). L’association alcool-cocaïne a été retrouvée près de 2 % des cas.
Enfin, une méta-analyse de six études publiées dans la littérature internationale a évalué à 12 % la part des accidents mortels à moto impliquant un conducteur positif à la cocaïne.
Un enjeu majeur en santé publique
Pour enrayer l’essor de la consommation de cocaïne, la prévention doit constituer l’un des principaux leviers de l’action collective visant à réduire les risques et les dommages liés à la consommation de cocaïne. Pour Laurence Vaivre-Douret, elle devrait intervenir dès le plus jeune âge, notamment dans les établissements scolaires et périscolaires, mais aussi dans lesuniversités, les grandes écoles, les centres de formation professionnelle. Selon elle, les actions de prévention pourraient également reposer sur des témoignages et vidéos montrant les dommages physiques et sociaux, ainsi que sur des campagnes d’affichage dans le métro et de spots télévisés, sur le modèle des campagnes anti-tabac ou anti-alcool.
La formation des professionnels de santé de première ligne (médecins, pharmaciens, psychologues, infirmiers) au repérage et à l’orientation est également jugée « indispensable ». Enfin, cette spécialiste évoque la possibilité d’un « dépistage de la consommation de cocaïne par test urinaire à l’adolescence, voire étendu chez certains agents publics ». Pas seulement dans les cabinets ministériels.
Pour en savoir plus :
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