Le mercredi 29 avril 2026 dans la soirée, les responsables du Conseil Électoral Provisoire annonçaient qu’ils ont transmis un nouveau projet de budget révisé à la baisse au gouvernement le mardi 28 avril 2026. Ce nouveau budget, selon les dirigeants du CEP, est le résultat des travaux de l’équipe technique qu’ils avaient mise en place pour plancher sur le budget contesté par le gouvernement quelques semaines plus tôt. Rappelons-le, cette équipe est une Commission regroupant les principaux partenaires internationaux du gouvernement (PNUD, BINUH, UNOPS) dans le processus électoral et des cadres du Conseil que les dirigeants et le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé avaient sollicités pour apporter une proposition acceptable pour les deux parties sur le budget définitif des élections.
D’après la nouvelle monture qui est un consensus entre les membres de la Commission, elle représente deux scénarios prenant en compte les options opérationnelles et techniques qu’envisage le CEP pour réaliser ces joutes électorales. Le CEP, dans son communiqué, n’avait pas indiqué à combien s’élevait le nouveau montant à part qu’il est légèrement inférieur au montant initial qui était 250 millions de dollars américains. Après la publication de ce communiqué et avant la réaction du gouvernement, plusieurs Conseillers électoraux gardant l’anonymat se sont étendus assez largement pour le journal Le Nouvelliste sur ce budget. Dans son édition du 30 avril 2026, ce quotidien en a fait grand écho. On apprend, en effet, selon un Conseiller, que si l’organisme électoral n’a pas avancé publiquement des chiffres, la raison en est simple : « Dans la nouvelle proposition de budget électoral, le coût des prochaines élections ne devrait pas être en dessous des 220 millions de dollars sinon un peu plus. Nous sommes toujours en discussion sur le budget électoral. Le montant est revu à la baisse et avoisine maintenant entre 220 à 230 millions de dollars » précisaient différentes sources du journal.
Alors, s’il était possible de revoir à la baisse le budget, pourquoi fallait-il provoquer un psychodrame avec le Premier ministre jusqu’à avoir recours à l’arbitrage d’une Commission composée à majorité d’étrangers avant d’arriver à cette conclusion ? La réponse vient de l’un des Conseillers expliquant pourquoi le chiffre de 250 millions de dollars n’était pas de trop. Selon ce membre du CEP : « Le gouvernement ne maîtrise pas tous les paramètres du budget de 250 millions de dollars que le CEP lui avait soumis préalablement. Dix ans après les dernières élections, nous avons trouvé un lourd héritage avec des arriérés de paiement de dix ans pour des locaux loués par le CEP. Il ne reste plus rien dans les BED et BEC actuellement. On doit tout recommencer. Lors des élections de 2015 et 2016, le CEP pouvait compter sur l’appui logistique de la MINUSTAH et de l’USAID. Il y a aussi des nouveautés dans les prochaines élections. Nous avons les inscriptions des électeurs, la mise en place d’un Centre de tabulation dans chaque département et le vote de la diaspora. Toutes ces nouveautés représentent des coûts additionnels qui n’étaient pas là en 2015 et 2016. Maintenant, l’État met à la disposition du CEP des locaux pour loger des Centres de tabulations dans certains départements.
Ce qui nous a permis d’alléger le budget électoral.» Après la transmission du nouveau budget aux autorités politiques, en attendant la décision du Premier ministre et de son Conseil des ministres, le CEP devait continuer à exister. Ainsi, le nouveau Directeur exécutif, Uder Antoine, qui n’allait pas tarder à choisir son camp au détriment du Président Jacques Desrosiers, devait organiser pour sa première grande sortie une rencontre sous forme d’une réunion de travail entre l’institution électorale et Lavoi Beppe, le Directeur politique de la Force de Répression des Gangs (FRG). Comme toujours, un grand tapage a été fait autour de cette rencontre avec cet inconnu dont tout le monde se demandait qui il est celui-là. Surtout, beaucoup d’observateurs s’interrogeaient sur la nature de cette rencontre dont personne ne voit l’utilité.
Une réunion de travail d’un organisme électoral avec une force de sécurité internationale censée travailler logiquement sous l’autorité des dirigeants politiques qui eux sont chargés de la sécurité des électeurs au moment du vote. Comme dans les habitudes des institutions haïtiennes, les Conseillers électoraux ont émis une note de presse annonçant cette rencontre qui n’a aucune importance ni pour le processus électoral ni pour les acteurs politiques qui, à ce moment-là, semblaient tourner sur eux-mêmes. La note nous apprenait que : « Le Conseil électoral provisoire informe qu’une réunion de travail s’est tenue, le lundi 4 mai 2026 entre ses représentants, notamment le Directeur exécutif, Uder Antoine et le Directeur politique de la Force de Répression des Gangs (FRG), Lavoi Beppe. Cette rencontre s’inscrit dans le cadre des préparatifs liés à l’organisation des prochaines élections générales dans le pays.
Elle a permis au CEP d’avoir une idée claire sur la mission de la Force de répression des gangs et son rôle dans l’établissement d’un environnement sécuritaire propice à la tenue des prochains scrutins. Le Conseil électoral provisoire réaffirme son engagement ferme à œuvrer en faveur de l’organisation d’élections démocratiques, inclusives, justes et équitables, conformément aux principes républicains et aux attentes de la population. » Le mercredi 6 mai 2026, les Conseillers électoraux revenaient aux choses sérieuses en soumettant un nouveau projet de décret électoral au gouvernement comprenant : l’organisation des élections générales et un référendum populaire sur la réforme constitutionnelle.

Et là, ils pensaient pouvoir frapper fort. Sans doute, dans l’idée d’apporter une certaine harmonisation ou écarter certains partis, sans le dire, parmi les 320 partis et organisations inscrits au CEP en vue d’une participation aux joutes électorales annoncées, les Conseillers électoraux ont fait une proposition qui aurait pu surprendre plus d’un dans le pays, notamment les leaders de la classe politique et économique puisque les deux marchent main dans la main à chaque campagne électorale. La proposition du CEP qui semblait porter une certaine évolution par rapport aux précédents processus : pour qu’un parti politique puisse prétendre aligner des candidats à ces scrutins à tous les échelons, il faut qu’il soit en mesure de justifier un nombre de 30 000 adhérents. Dans le cas contraire, il restera derrière la porte.
Dans le projet de décret, il est clairement dit dans l’article 139 : « Pour être habilité à présenter des candidatures aux postes électifs, tout parti, groupement ou regroupement de partis politiques agréé par le CEP est tenu de soumettre une liste de trente mille (30 000) membres, adhérents ou sympathisants jouissant de leurs droits civils et politiques.» Dans un premier temps, beaucoup pensaient que cet énoncé allait mettre un frein à la participation de certaines formations politiques. Ils allaient vite déchanter en lisant mieux cet article qui aurait pu vraiment changer la donne. En effet, l’article parle de 30 000 membres que le CEP assimile avec « des adhérents ou des sympathisants » ce qui change tout et qui ne résout rien. Sauf si les Conseillers électoraux confondent bêtement le statut d’un adhérent d’un parti politique avec celui d’un sympathisant ce qui est nettement différent. C’est soit la personne est adhérente et détient une carte du parti et paie une cotisation mensuelle ou annuelle, soit elle est une simple sympathisante se contentant de soutenir au gré de ses envies, voire de ses humeurs, ce parti envers lequel elle n’a aucune obligation.
Entre les deux options, les dirigeants du CEP doivent ou devraient choisir. Soit c’est 30 000 adhérents, soit c’est 30 000 sympathisants. Cela ne peut pas être les deux à la fois. Si les Conseillers veulent porter une clarification ou une modernité sur ce point avant les élections, ils doivent trancher clairement. D’ailleurs, les réactions de divers leaders politiques ont démontré qu’ils ont bien compris le message de l’organisme électoral qui, en réalité, a laissé la porte grande ouverte à chacune des formations politiques ou regroupements de partis d’arriver avec des listings ou registres remplis de noms de fantômes qui seraient tantôt adhérents tantôt sympathisants et le tour est joué. Pour une fois, le CEP arrive à faire l’unanimité au sein des partis politiques qui d’ordinaire sont toujours vent debout contre toutes décisions ou propositions de cet organisme. C’était déjà le signe d’une mauvaise pioche pour le CEP.
Certains vont même jusqu’à faire de la surenchère en demandant davantage d’adhérents ou de sympathisants pour pouvoir s’inscrire à un poste électif. Puisque la manière dont les choses se présentent ne les effrayent guère. C’est le cas de Rosny Cadet, le vice-Président du parti Alliance pour une société sans exclusion (ASE). Pour ce responsable, l’article 139 est une bonne exigence permettant une meilleure représentativité politique. Selon Rosny Cadet qui s’exprimait après la publication du projet : « Un parti politique doit prouver qu’il existe réellement dans la population. Donc, pour inscrire un candidat à l’élection présidentielle, le parti devrait soumettre une liste de 100 mille membres et 30 mille pour les autres postes. Nous appelons les citoyennes et citoyens à faire preuve de vigilance et de sérieux : une carte électorale, un parti politique. C’est à ce niveau que se mesurera la véritable force des partis sur le terrain, au-delà des discours. ASE soutient également le principe du remboursement des frais de campagne en fonction des résultats électoraux. Cela encouragera la responsabilité, la transparence et limitera les candidatures opportunistes. En structurant la vie politique, nous rendons un service direct au pays.»
Allant dans le même sens, l’ancien parlementaire de Pétion-Ville, Jerry Tardieu, Président du parti politique En Avant, soutient son collègue de l’ASE dans ses déclarations. L’ex-Rapporteur du projet d’amendement de la Constitution de 1987 sous Jovenel Moïse estime que le seuil de 30 000 proposé par le CEP devrait passer à 100 000 membres. « Je suis non seulement d’accord avec l’article 139 du décret électoral, mais j’aurais même mis le seuil à 100 000 membres ! C’est une façon d’éviter que le vote soit éparpillé et que les électeurs n’aient à choisir entre 50, 100 ou 150 candidats. Cette approche encourage les regroupements de partis politiques et, à fortiori, le choix des meilleurs candidats à l’intérieur de ces dits regroupements. Voter sur un bulletin où figurent 50 candidats peut être considéré comme une parodie de démocratie. Il faut prendre des décisions pour consolider l’offre politique électorale et permettre aux citoyens de faire des choix plus éclairés. Autre avantage d’une telle disposition, c’est de rationaliser l’allocation des fonds publics destinés aux partis qui vont concourir aux élections. »
Les réactions des chefs de partis sont nombreuses et toutes favorables à cette proposition du CEP. L’ancien chef du gouvernement sous Jovenel Moïse, Claude Joseph, et depuis chef du parti EDE (Les Engagés pour le Développement), ne tarit pas de félicitations aux Conseillers électoraux pour cet article 139. L’ex-Chancellier haïtien voit dans cette proposition une avancée majeure pour une clarification des partis politiques en Haïti. Car, selon lui, elle est une étape importante vers la crédibilité et l’assainissement de la vie politique. Pour Claude Joseph, la majorité des formations politiques inscrite au CEP n’existe que sur du papier. Elles n’ont aucune assise nationale encore moins une existence numérique. « La participation de 320 partis politiques au processus électoral en cours illustre l’ampleur du désordre qui fragilise notre démocratie. Plus de 95 % de ces « formations politiques » n’ont ni existence numérique ni présence physique réelle en Haïti ; elles ne disposent d’aucun véritable ancrage populaire ou institutionnel.
Elles existent davantage sur le papier que dans la vie politique nationale. Si la loi portant formation, fonctionnement et financement des partis politiques n’a pas permis de régulariser efficacement la prolifération des partis en Haïti, les prochaines échéances électorales offrent néanmoins l’opportunité d’engager une véritable réforme du système. C’est dans cette perspective que le Parti EDE accueille favorablement la décision du CEP exigeant des partis et regroupements politiques agréés la soumission d’une liste de 30 000 membres et adhérents. Le Parti EDE est prêt à se conformer à cette exigence et à soumettre sa liste » Et ce n’est guère, Me André Michel, ancien supporter de l’ex-Premier ministre Ariel Henry, qui dira le contraire. D’emblée, le plus fidèle parmi les fidèles de l’ex-chef du gouvernement intérimaire disait que l’intention des dirigeants du CEP de monter à 30 000 membres pour un parti de concourir est bonne.
Il sait de quoi il parle André Michel, pour avoir été une fois candidat au Sénat puis à la présidence de la République et à chaque fois éliminé dans l’indifférence générale de la population. Par ailleurs, le soutien de Me André Michel au projet ne l’empêche pas d’être très critique vis-à-vis du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé qui, d’après lui, a un manque de volonté manifeste d’organiser les élections. « Il s’agit de pousser les Partis politiques à se mettre en bloc pour mieux aborder les prochaines compétitions électorales. Nous avons environ 300 partis politiques agréés par le Conseil électoral provisoire. Avec ce nombre, si nous voulons être sérieux, nous devons reconnaître que les élections ne sont pas faisables. Nonobstant les préoccupations légales soulevées par cette proposition, nous devons reconnaître le bien-fondé de l’intention du Conseil électoral. La multiplication des partis politiques est une dérive de notre jeune démocratie. Nous devons apporter les corrections nécessaires.
Je regrette que le décret et le budget des élections n’aient pas été adoptés au Conseil des ministres dès ce mercredi. Cela risque de retarder davantage les élections alors que le mandat politique de monsieur Fils-Aimé consiste essentiellement à faire les élections en 2026. Cela fait pratiquement 90 jours depuis que le Premier ministre Fils-Aimé est seul maître à bord, mais le dossier des élections reste à l’arrêt. Très honnêtement, j’ai des doutes sur la volonté du gouvernement de réaliser les élections cette année » avançait l’un des chefs de l’Accord du 21 décembre, le pivot politique de l’ancien chef de la Transition, Ariel Henry. Enfin, c’est le Mouvement national pour la transparence (MNT) qui, sur sa page Facebook en date du 6 mai 2026, s’est prononcé également en faveur de cette proposition.
L’un des dirigeants de ce groupuscule, Jorchemy Jean-Baptiste, qui réagissait comme les autres leaders politiques dans cette prise de position en soutien à la proposition du CEP disait que cette disposition dans le projet de décret était la bienvenue. Il expliquait que, dans une publication faite sur la page Facebook de son parti, ils ont notifié leur position par rapport à cette proposition. « Le MNT croit que c’est un bon pas dans la bonne direction. Le Mouvement National pour la Transparence dit être favorable à toute mesure visant l’institutionnalisation de la vie politique en Haïti. En ce sens, le MNT supporte l’idée de conditionner la participation d’un parti politique aux joutes électorales à la preuve de sa représentativité réelle sur le terrain. Toutefois, le seuil fixé (30 000 membres) peut encore faire l’objet d’une révision à la hausse. Le MNT croit que cette nouvelle conditionnalité peut encourager les partis politiques à consacrer graduellement leur institutionnalisation effective ». (À suivre)
C.C
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