“Je ne peux tout simplement pas imaginer que quelqu’un d’autre puisse vivre là.” La maison dont parle Ivanna, dans la banlieue de Marioupol, a été construite par son père pendant quinze ans pour sa mère atteinte d’un cancer. “C’est le lieu de nos souvenirs”, raconte-t-elle au service russophone de la BBC. En avril 2026, ses grands-parents, qui y vivent actuellement, ont appris que le logement allait être inscrit au registre des biens dits “sans maître”.

Depuis 2024, 34 002 logements ont ainsi été confisqués ou désignés pour l’être dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie, selon le radiodiffuseur public britannique. Marioupol arrive très loin en tête, avec 14 308 maisons, appartements ou datchas concernés, devant Louhansk, qui en compte 6 975, et Melitopol, avec 3 033.

Pour parvenir à ce décompte, les journalistes ont épluché “516 annonces et registres officiels publiés en ligne par les administrations locales”. Ils ont éliminé les bureaux, hôtels et autres biens commerciaux, harmonisé les adresses pour éviter les doublons, puis retiré les logements finalement sortis des listes après l’intervention de leur propriétaire.

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Ces saisies accompagnent un vaste “réenregistrement du parc immobilier selon la législation russe”, lancé en septembre 2024, et qui devrait s’achever fin 2026. Rarement informés de la menace qui pèse sur leur bien, les Ukrainiens partis à cause des combats doivent surveiller eux-mêmes les registres municipaux. Pour éviter de perdre leur logement, ils sont souvent contraints d’obtenir un passeport russe et de se rendre sur place sous trente jours. Mais comme le relève le site russophone de la BBC, ceux qui tentent cette démarche s’exposent à d’interminables interrogatoires aux frontières.

Ancrer la présence russe

Une fois récupérés, certains biens peuvent être attribués à des citoyens russes ou “loués à des juges, à des militaires et à des fonctionnaires”. Moscou assure vouloir remettre en circulation des logements dont les propriétaires sont “impossibles à identifier ou à contacter” et promet une indemnisation s’ils réapparaissent, d’après un commentaire de l’ambassade de Russie à Londres à la BBC. Kiev considère, lui, que ces changements de propriété n’auront aucune valeur juridique après la fin de l’occupation. Mais le dispositif suscite des doutes jusque chez certains bénéficiaires russes, qui cherchent dans les canaux Telegram de Marioupol à savoir si les appartements reçus sont réellement “sans propriétaire”.

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Pour Sergueï Danilov, spécialiste du sud de l’Ukraine interrogé par le média russophone installé à Prague Current Time, la loi vise justement à donner une “apparence de légitimité” à ces transferts et à constituer gratuitement un parc immobilier pour attirer des travailleurs russes. Jaroslava Barbieri, chercheuse spécialisée sur la Russie au sein du groupe de réflexion londonien Chatham House, décrypte auprès de la BBC Russie une stratégie d’“ingénierie démographique” destinée à rendre la réintégration de ces territoires à l’Ukraine “politiquement indésirable” et “pratiquement irréalisable”.