C’est l’histoire d’une femme de 51 ans d’origine haïtienne, immigrée en Europe, puis au Canada en 1995. Titulaire d’un baccalauréat en biochimie, elle a entamé des études de médecine sans les achever. Divorcée et aujourd’hui célibataire, elle affirme n’avoir jamais consommé de drogues, d’alcool ni de tabac.
Son parcours médical débute en août 2023, lorsqu’elle est hospitalisée pour une psychose associée à une anémie sévère (0,46 g/L de sang), consécutive à un fibrome utérin massif qu’elle refuse de traiter. Pendant son séjour en médecine, elle subit, contre son gré, une intervention gynécologique avant d’être transférée en psychiatrie. Auparavant, un antipsychotique (halopéridol) lui avait été administré par voie intramusculaire, en raison de son refus de la prise orale. Elle reste hospitalisée en psychiatrie pendant trois mois, puis bénéficie d’un suivi ambulatoire.
À son admission en psychiatrie, cette patiente présente un trouble psychotique sévère, marqué par des hallucinations multisensorielles et un délire à la fois persécutoire et mystique. Les psychiatres posent le diagnostic de schizophrénie paranoïde, une forme où les idées délirantes dominent. Elle déclare entendre des voix depuis environ trente ans, souvent en créole, qu’elle attribue parfois à des personnes de son entourage.
En plus des hallucinations auditives, elle décrit des expériences psychotiques à caractère sexuel oral. Elle rapporte des agressions sexuelles orales subies et imposées par des hommes, parfois des médecins ou des esprits. Ces hallucinations sont si vivaces qu’elle en vient à avaler du bain de bouche ou à utiliser de la vaseline pour se protéger. Son comportement est également marqué par un mutisme partiel et une habitude insolite : dormir la tête aux pieds du lit.
Ces expériences sont perçues comme totalement réelles. Elles sont multisensorielles : elle visualise l’agresseur, ressent une pression autour des lèvres, et éprouve des sensations gustatives et olfactives, comme le « goût ou l’odeur du sperme ».
Ces hallucinations relèvent de ce que l’on appelle des hallucinations cénesthésiques : des perceptions où la personne a l’impression qu’une partie de son corps est contrôlée ou possédée par une force extérieure, générant des sensations internes. Il s’agit bien d’hallucinations, c’est-à-dire d’expériences sensorielles vécues avec une conviction de réalité absolue, en l’absence de stimulus externe.
Des hallucinations cénesthésiques à contenu sexuel oral
Ces manifestations, qui surviennent en dehors des périodes de sommeil, sont classées comme des hallucinations cénesthésiques, auditives, visuelles, olfactives, gustatives à contenu sexuel. Elles peuvent également apparaître lors de consultations en clinique, en plein jour.
Ces phénomènes psychosensoriels s’inscrivent dans un délire plus large que les psychiatres de l’université de Montréal ont qualifié de « délire de fellation ». Ce dernier diffère du phénomène d’incubus, un trouble neuropsychiatrique caractérisé par la croyance délirante d’agressions sexuelles commises par une entité invisible.
Une méfiance prononcée envers les cliniciens masculins
La patiente éprouve une méfiance marquée envers les cliniciens masculins. Elle affirme parfois ressentir ces sensations en leur présence et déclare entendre des commandes hallucinatoires l’incitant à adopter des comportements inappropriés. Cette méfiance l’a conduite à exiger la présence d’un tiers lors des consultations. Par ailleurs, elle présente un délire mégalomaniaque, affirmant que la Banque du Canada lui aurait autorisé l’usage de copies de billets pour régler ses factures.
La patiente nie catégoriquement avoir subi un traumatisme sexuel réel, y compris lors d’évaluations standardisées. Elle affirme par ailleurs n’avoir jamais eu de relations sexuelles. « Cette discordance illustre un point important : bien que fréquente, l’association entre traumatisme et symptômes psychotiques n’est ni systématique ni indispensable à leur émergence. Des facteurs psychotiques endogènes peuvent en effet suffire à structurer un contenu hallucinatoire sexuel élaboré », soulignent les auteurs.
Elle tient également des propos inhabituels sur la sexualité, affirmant par exemple que toute relation sexuelle équivaut à de la prostitution ou à une bassesse humaine. Cette femme précise que son mariage, qui a duré moins de deux ans, n’a pas été consommé. Son cas a été publié dans le numéro de printemps 2026 de la revue Santé mentale au Québec.
Par ailleurs, elle présente un délire mystique, se considérant comme son propre dieu. Cette conviction est née après la lecture d’un passage du Nouveau Testament : « Cherchez à vivre en paix, occupez-vous de vos affaires ». Elle ignore si cette divinisation lui confère des pouvoirs surnaturels. Anciennement baptiste, elle considère désormais l’Église comme « vile ». Elle affirme n’avoir jamais consulté de prêtre vaudou (ougan) ni ressenti d’influence spirituelle liée aux loas (esprits).
Emmanuel Stip et ses collègues de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal ont écarté l’hypothèse d’une origine neurologique (épilepsie temporale, lésion corticale) pour ces hallucinations, ainsi que celle d’un effet secondaire médicamenteux, d’une cause toxique ou d’un trouble du sommeil (comme la paralysie du sommeil associée à des hallucinations sensorielles, telles que la perception d’une présence menaçante ou de sensations tactiles.
Chez cette patiente, la persistance des symptômes et la présence d’autres manifestations psychotiques ont orienté le diagnostic vers une schizophrénie aux symptômes psychopathologiques complexes. Deux scanners cérébraux, en 2020 et 2024, ainsi qu’un électroencéphalogramme n’ont révélé aucune anomalie.
Depuis son hospitalisation en psychiatrie, la patiente s’oppose à toute modification de son traitement, refusant notamment, malgré ses symptômes persistants, la prise de clozapine, un antipsychotique. Pourtant, avec le temps, le contact avec l’équipe soignante s’est progressivement amélioré, bien qu’il reste fragile. Aujourd’hui, elle accepte le suivi psychiatrique et semble plus active et sociable.
À la connaissance des auteurs, aucun cas explicitement décrit comme un délire de fellation ou comme une hallucination cénesthésique orale à contenu sexuel n’a, à ce jour, été rapporté dans la littérature médicale. Ni le DSM-5-TR (manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, 5ᵉ édition, texte révisé) ni la CIM-11 (11ᵉ révision de la classification internationale des maladies) ne décrivent de syndrome spécifique centré sur un contenu sexuel oral, structuré autour d’un vécu répétitif de fellation imposée.
Cependant, comme le montrent les revues de littérature sur les hallucinations sexuelles, celles observées chez cette patiente s’inscrivent dans le cadre d’un trouble du spectre de la schizophrénie, un diagnostic retrouvé dans la majorité des cas publiés. Une analyse de 79 études, publiée en 2018 et portant sur 390 patients, révèle que les hallucinations sexuelles sont plus fréquentes chez les femmes (sex-ratio de 1,4 pour 1) et qu’elles sont principalement associées aux troubles du spectre de la schizophrénie. Ces expériences hallucinatoires (auditives, visuelles, olfactives, gustatives ou cénesthésiques) sont souvent vécues comme intensément réelles et sources d’une grande détresse.
La prise en charge de cette patiente, confrontée à un délire de fellation, a soulevé des questions éthiques et déontologiques pour l’équipe soignante. Lors des réunions multidisciplinaires, il a été essentiel de prendre en compte le malaise des cliniciens masculins. Il fallait également éviter de retraumatiser la patiente et veiller à ce que le clinicien ne soit pas perçu comme l’agresseur. Les soignants ont aussi cherché à prévenir les malentendus ou les interprétations délirantes impliquant le personnel médical.
Dans ce contexte, la présence d’un tiers lors des entretiens, la prise de décision collégiale, une supervision clinique régulière et la transparence des objectifs thérapeutiques constituent des mesures clés. Celles-ci permettent de sécuriser le cadre de soins, de protéger les patients et les cliniciens, et de renforcer la cohérence des pratiques. Les auteurs précisent que la patiente a donné son consentement éclairé, écrit et signé, pour la publication de son cas clinique.
Pour en savoir plus :
Stip E, Chamard-Bergeron T, Caron D, et al. Délire de fellation et hallucinations cénesthésiques multimodales dans la schizophrénie : au-delà de l’incubus. Sante Ment Que. 2026 Spring ;51(1) :131-145
Blom JD, Mangoenkarso E. Sexual Hallucinations in Schizophrenia Spectrum Disorders and Their Relation With Childhood Trauma. Front Psychiatry. 2018 May 9 ;9 :193. doi : 10.3389/fpsyt.2018.00193