Médecine. Des millions de données intimes de femmes vendues en secret
Insomnie, anxiété, baisse de la libido, sécheresse cutanée et/ou vaginale, sensibilité dentaire… les symptômes physiques, psychologiques et urogénitaux de la ménopause sont nombreux, divers et imprévisibles.
On peut donc aisément comprendre pourquoi, à 44 ans, Kate Kirkman n’a pas tout de suite compris ce qui lui arrivait.
Alors, comme bien d’autres femmes, pour pallier un manque d’informations et de soutien systémique, Kate a téléchargé une application de suivi de la ménopause. C’était sans savoir que ses données les plus intimes étaient vendues à des tiers, raconte The Independent.
“Armée de ses nouvelles connaissances, relate The Independent, elle s’est rendue chez son médecin pour lui expliquer qu’elle avait besoin d’un traitement hormonal substitutif (THS), elle a réussi à obtenir une ordonnance ainsi que les médicaments, ce qui était une grande victoire, étant donné les pénuries de ces produits.”
“La périménopause est la nouvelle poule aux œufs d’or de la santé féminine”, titrait d’ailleurs le site d’informations américain spécialisé dans la santé et les biotechnologies Stat, dans un article paru en septembre 2025.
En même temps, on peut comprendre pourquoi : depuis cinq ans, portés par l’ambition de pourfendre les tabous entourant la santé des femmes, mais aussi par celle, moins charitable, de se faire un max de fric – le marché de la ménopause est évalué à 18 milliards de dollars (15,3 milliards d’euros) –, de plus en plus d’investisseurs misent sur la Femtech.
“Quand on regarde les chiffresdans les pays riches,on constate que 85 %des femmes ne reçoivent pasde traitement efficaceou même approuvépar les autorités de santé.C’est une catastrophe.”
Maryam Mehrnezhad, chercheuse à la Royal Holloway, au site britannique The Independent
Le hic ? Il est de taille.
Le principal problème, c’est que les développeurs de ces applis font systématiquement passer leurs produits pour des applications de bien-être et de remise en forme, plutôt que pour des dispositifs médicaux.
Or, si ces outils étaient correctement identifiés, ils seraient soumis à des normes de sécurité beaucoup plus strictes. Et par conséquent à une meilleure réglementation sur la protection des données, regrette le site britannique.
“Ils contournent le RGPD [règlement général sur la protection des données]”, assène Maryam Mehrnezhad. Car les informations sont donc collectées et transmises à des tiers – c’est-à-dire vendues – sans véritable consentement des utilisatrices.
“Et ces tiers peuvent être de toutes sortes : labos pharmaceutiques, compagnies d’assurances, régies publicitaires, entreprises d’intelligence artificielle, pouvoirs publics ou instituts de recherche.”
“En gros, ces applis se font de l’argent sur votre dos.”
“À partir du momentoù les entreprisesont accès à vos données,elles peuvent établirvotre profil complet.Si elles connaissentvotre identité et vosantécédents médicaux,c’est la porte ouverteà de nombreuses dérives :de l’augmentationdes tarifs de votre mutuelleà des discriminationsau travail, liées à la santéou à l’âge.”
Le site britannique The Independent
“Comment peut-on garantir en toute certitude que votre supérieur hiérarchique n’a pas accès à vos données ? s’insurge Maryam Mehrnezhad. C’est très inquiétant parce que cette incertitude menace l’intégrité physique des femmes ainsi que leur sécurité économique. Alors que les hommes sont épargnés.”
“Les applis consacrées à la ménopause centralisent en un seul lieu toutes vos données physiologiques : votre sommeil, vos facultés mentales, notamment la mémoire, votre vie sexuelle ainsi que les traitements hormonaux que vous pouvez suivre”, renchérit Vibeke Specht, autrice de Du flou du RGPD à un marketing respectueux de la vie privée (inédit en français) et cofondatrice de Peak Privacy, un service approuvé par le gouvernement danois qui évalue la fiabilité des applications.
“Il s’agitdu dossier médicalle plus exhaustifqu’une femmepeut constituerau cours de sa vie.”
Vibeke Specht au site britannique The Independent
Et les conséquences peuvent être dramatiques : “Ces informations peuvent se retourner contre les femmes. La tarification de leurs traitements se fera en fonction de leurs données (‘plus elle en a besoin, plus on la fera payer cher’). Et puis elles peuvent servir à des fins de surveillance.”
D’autant que ce qui relève aujourd’hui de la vie privée peut se transformer en élément de preuve au gré des revirements politiques.—
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