L’actualité de la Tunisie se résume à une triste litanie : celle des peines de prison prononcées contre toute personne osant pointer du doigt l’autoritarisme du président, Kaïs Saïed. Les opposants politiques étant déjà sous les verrous, et de longue date, sous les prétextes les plus douteux, la répression s’abat toujours plus impitoyablement sur la société civile du pays qui avait donné en décembre 2010 le signal des « printemps arabes », puissante remise en cause de pouvoirs ossifiés, autoritaires et corrompus.
Le 24 juin, la militante antiraciste tunisienne Saadia Mosbah a vu ainsi confirmée sa peine de huit ans de prison pour de supposées malversations financières alors que les migrants attirés par un rêve européen, retenus dans des camps où règnent des conditions indignes, alimentent tous les fantasmes.
Le lendemain, le 25 juin, Sihem Bensedrine, l’une des principales figures de la lutte pour les droits humains dans le pays, a été condamnée à vingt-cinq ans d’emprisonnement. Cette personnalité respectée, âgée de 75 ans, était poursuivie dans des dossiers liés à son travail à la tête de l’Instance Vérité & Dignité, qu’elle a présidée de 2014 à 2018. Cette instance était chargée de répertorier les violations commises par des représentants de l’Etat entre 1955 et 2013.
Détention arbitraire
Un jour plus tard, le 26 juin, la cour d’appel de Tunis a également confirmé la peine d’un an de prison prononcée en première instance contre le journaliste indépendant Zied El-Heni. Ce dernier, connu pour ses critiques à l’égard de la politique du président tunisien, avait révélé, lors d’une conférence organisée début avril dans une faculté de droit à Tunis, le sort de journalistes condamnés « injustement », selon lui. Il avait dénoncé comme des « criminels » les magistrats ayant prononcé les jugements. En mai, un autre journaliste, Mourad Zeghidi, a vu confirmée en appel une peine de trois ans et demi de prison, comme son confrère Borhen Bsaies, au terme d’un procès qualifié par l’ONG Reporters sans frontières de preuve de « harcèlement judiciaire ».
Le 18 juin, enfin, des centaines d’avocats se sont rassemblés à l’occasion d’une grève générale largement suivie dans l’ensemble des tribunaux du pays pour dénoncer une crise profonde du système judiciaire marquée, selon eux, par une dégradation sans précédent des droits de la défense, et pour exiger le respect de conditions minimales garantissant des procès équitables.
Depuis le coup de force du président Kaïs Saïed, le 25 juillet 2021, qui lui a permis de s’octroyer les pleins pouvoirs, ce dernier a progressivement renforcé son emprise sur l’appareil judiciaire, jusqu’à dissoudre, en 2022, le Conseil supérieur de la magistrature. Comme le déplorait déjà l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch en 2025, la verticale du pouvoir tunisienne a fait de la détention arbitraire la pierre angulaire d’une politique répressive qui vise à priver les personnes de leurs droits civiques et politiques. Rien n’a changé depuis.
Face à cette « folie judiciaire », selon les mots de l’avocat Samir Dilou, les pays européens restent tétanisés et continuent de tolérer les outrances d’un pouvoir qui présente à leurs yeux l’avantage de faire barrage à l’immigration en Méditerranée. Le prix à payer de cette dérive autoritaire est pourtant le péril d’une Tunisie fragilisée et instable. Est-ce vraiment ce que veulent les Européens ?