ENTRETIEN. Impacteurs spatiaux, missions de surveillance, voire arme nucléaire : face à un astéroïde menaçant, l’humanité dispose déjà de plusieurs options. À une condition toutefois : avoir le temps d’agir, comme l’explique le chercheur au CNRS Patrick Michel, astrophysicien à l’Observatoire de la Côte-d’Azur et à l’Agence spatiale européenne, auteur de "La défense planétaire contre les astéroïdes" (Odile Jacob, 2026). Cet article est extrait du mensuel Sciences et Avenir n°953-954, daté juillet-août 2026.
Sciences et Avenir : Pourrions-nous faire face à un astéroïde qui se dirigerait tout droit vers notre planète ?
Patrick Michel : Dans une certaine mesure, oui ! Nous avons déjà réalisé d'immenses progrès, et les années qui viennent nous prépareront encore mieux à éviter ce type de catastrophe. Mais il n'y a pas de réponse unique. Tout dépend du scénario auquel l'humanité serait confrontée, et notamment de la taille de l'objet menaçant - de quelques dizaines de mètres, comme celui qui explosa en 1908 au-dessus de la Sibérie centrale, balayant 2000 km2 de forêt, à des corps bien plus massifs dépassant 10 km, à l'instar de l'astéroïde qui s'écrasa il y a 66 millions d'années au sud-est du Mexique, provoquant l'extinction de 70 % des espèces dont les dinosaures non aviens. D'autres paramètres seraient déterminants : le niveau de certitude du risque de collision ; la nature poreuse ou compacte de l'astéroïde, provoquant sa désintégration dans l'atmosphère ou un impact sur le sol ; sans oublier le délai dont nous disposerions pour agir. Car toute stratégie de défense planétaire repose d'abord sur l'anticipation : plus l'astéroïde est détecté tôt, plus les marges de manœuvre seront importantes.
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"Ne pas s'affoler, mais se préparer"
Quels sont les types d'astéroïdes qui nous menacent le plus ?
Les objets de plus de 10 km susceptibles de croiser l'orbite de la Terre sont rarissimes - on n'en connaît seulement quatre - et leurs fréquences d'impact sont extrêmement faibles, toutes les 100 à 200 millions d'années. Ceux d'un diamètre compris entre 1 et 10 km ne percutent notre planète que tous les 500.000 ans environ, en libérant une énergie équivalente à 5 millions de bombes d'Hiroshima ! Il en existe un peu plus de 1000 et aucun ne présente de danger pour les prochains siècles. L'attention se concentre donc sur les géocroiseurs de plus de 140 mètres, seuil au-delà duquel un astéroïde pourrait dévaster une région entière et raser instantanément un pays comme la Belgique. Ces objets s'écrasent sur notre planète tous les 20.000 ans en moyenne. Il n'y a donc pas de raison de s'affoler, mais il faut se préparer.
Les objets de plus de 140 mètres ont-ils tous été identifiés ?
Depuis les années 2000, les astronomes en ont repéré un peu plus de 10.000. Et là encore, aucun ne nous menace. Mais l'inventaire reste très incomplet : il en existerait 15.000 autres dont on ne sait rien pour le moment. Prévu en 2027, le lancement du télescope spatial NEO Surveyor de la Nasa changera la donne. En captant le rayonnement thermique des petits corps sombres, peu réfléchissants et difficiles à détecter depuis la Terre, il complétera ce catalogue en une dizaine d'années. Il fournira non seulement la trajectoire mais aussi la taille de ces ennemis potentiels. D'ici à 2040, nous saurons si de tels astéroïdes pourraient tomber sur Terre et à quelle échéance.
Et si c'était effectivement le cas ?
Plusieurs méthodes ont été imaginées pour modifier la course d'un astéroïde, et l'une d'elles a même été testée. C'est la plus mature, sans doute la plus efficace contre les objets de plus de 140 mètres. Elle consiste à projeter un impacteur sur le corps menaçant. La Nasa en a fait la démonstration en 2022 avec Dart : un engin de 580 kg lancé à 22.000 km/h contre la lune Dimorphos de l'astéroïde double Didymos, à 11 millions de km de la Terre, dont l'impact a modifié sa trajectoire orbitale. En novembre 2026, la sonde européenne Hera rejoindra ce rocher spatial de 150 m pour l'étudier au plus près - une mission dont je suis l'investigateur principal. Les conséquences de l'impact de Dart seront alors mesurées, tout comme la masse et la structure interne de Dimorphos. Autant d'informations qui permettront de déterminer l'efficacité réelle de cette technique et de calibrer nos modèles pour les extrapoler à une variété de scénarios. Une limite est déjà claire : à l'échelle d'un astéroïde de plusieurs millions de tonnes, un impacteur du gabarit de Dart ne donne qu'une "pichenette" cosmique. Pour qu'un objet comparable à Dimorphos manque la Terre, il faudrait agir très en amont, plusieurs décennies avant la collision annoncée.
La sonde Dart, juste avant de percuter l'astéroïde Dimorphos afin d'en dévier la trajectoire (vue d'artiste). L'opération a été couronnée de succès en septembre 2022. Crédit : SPL/ SUCRÉ SALÉ
C'est considérable !
C'est pourquoi les astéroïdes menaçants doivent être identifiés le plus tôt possible. Si le temps de réaction est plus réduit, disons une dizaine d'années, on pourrait utiliser des projectiles plus lourds, jusqu'à une certaine limite. Plusieurs impacteurs pourraient être tirés aussi simultanément, ou l'un près l'autre, afin d'additionner leurs effets. Si le délai est encore plus court, ou pour dévier des astéroïdes beaucoup plus massifs, il faudrait probablement employer des bombes nucléaires. Il ne s'agirait pas de pulvériser l'astéroïde, car des débris irradiés tomberaient de façon incontrôlée sur la Terre. L'idée serait plutôt de faire détonner une charge à distance de l'objet. Les neutrons et rayons X émis arracheraient une importante couche de matière à sa surface, produisant une forte poussée capable d'infléchir sa course. Mais cette méthode ne peut et ne doit pas être testée grandeur nature. Depuis 1967, les explosions nucléaires dans l'espace sont interdites par les traités internationaux. Si l'humanité devait l'utiliser un jour, elle le ferait donc sans répétition générale. Une solution de dernier recours.
"Les États-Unis accepteraient-ils de financer une mission de déviation si le seul territoire européen était menacé ?"
Comment être certain qu'un astéroïde percuterait la Terre ?
On peut le savoir en reconstituant son orbite, puis en calculant si cette trajectoire atteint la Terre au même endroit et au même moment. Au départ, les calculs ouvrent sur un large éventail de solutions possibles. Et tant que la Terre se trouve dans cette zone d'incertitude, l'impact reste possible, avec une certaine probabilité. La trajectoire se précise en accumulant les observations, ce qui a permis jusqu'ici d'exclure tout risque de collision avec des objets dangereux.
En février 2025, il y avait ainsi 3 % de chance pour que l'astéroïde 2024YR4 (un corps d'environ 50 m découvert deux mois plus tôt) s'écrase sur Terre le 22 décembre 2032. Un mois plus tard, à mesure que son orbite était affinée, la probabilité retombait toutefois à zéro. Mais cette vérification peut être bien plus longue. Dans le cas d'Apophis, un géocroiseur de 340 m découvert en 2004, il avait fallu neuf ans pour écarter la possibilité d'un impact en 2036. Une situation qui a de fortes chances de se reproduire : pour de nombreux astéroïdes, les risques de collision ne pourront être totalement exclus qu'au terme d'un long suivi. Cette incertitude ouvre un autre front, politique cette fois. Car les pouvoirs publics devront probablement décider, dans le temps court de leurs mandats, de lancer une mission de déviation contre un astéroïde dont le risque d'impact, prévu des décennies plus tard, resterait faible et incertain - mais aux conséquences potentiellement cataclysmiques.
Qui prendrait ce type de décision ?
Deux groupes de travail ont été mis en place en 2013, sous l'égide de l'ONU, afin d'organiser des réponses coordonnées. Il s'agit d'abord du Réseau international d'alerte aux astéroïdes, dont je fais partie, qui vise à détecter, suivre et caractériser les objets menaçants. Le second est le Groupe consultatif pour la planification des missions spatiales, qui rassemble les agences spatiales internationales et se concentre sur les scénarios d'intervention. Mais ni ces comités ni les Nations unies ne disposent d'un pouvoir de décision. Les États restent souverains, ce qui soulève des questions vertigineuses. Dans le contexte géopolitique actuel, les États-Unis accepteraient-ils de financer une mission de déviation si le seul territoire européen était menacé ? C'est pourquoi l'Union européenne, et d'autres pays, cherchent à développer leurs propres capacités de défense planétaire. La Chine, en particulier, devrait envoyer fin 2027 deux sondes vers l'astéroïde 2015 XF261 de 30 mètres de large : l'une pour le percuter, l'autre pour observer en temps réel les conséquences de l'impact.
Astéroïde
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