[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 4 juin 2022 et republié le 17 juillet 2026]

J’esquive ses yeux, je regarde par terre, puis la bouteille de bière devant moi. Une main invisible me comprime la gorge, comme pour m’empêcher de dire ce que j’avais prévu de dire. L’ami en question, que j’appellerai ici Benni, continue de parler, du club de football berlinois Hertha BSC, de son nouvel entraîneur, Felix Magath, et ne semble pas remarquer le moins du monde que je cherche à l’interrompre. Je voudrais lui dire quelque chose qui risque de ne pas nous plaire, ni à lui ni à moi.

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Quelques semaines auparavant, au moment où je me fixais pour objectif de mener une vie foncièrement honnête, je pressentais bien que ce pourrait être épineux, mais je m’imaginais surtout le sentiment de liberté et de légèreté que cela allait me procurer. Le plaisir que ce serait de libérer ma conscience de tous les petits mensonges du quotidien, les pensées qu’on garde pour soi, la colère qu’on amoncelle.

Relations authentiques

Le concept d’“honnêteté radicale” a été décrit dans un livre de Brad Blanton, un psychothérapeute à l’allure très américaine avec son pantalon beige et sa chemise mal mise. Il est sorti en 1995 et Brad Blanton n’y promet rien de moins que de changer votre vie.

Le mensonge, selon le thérapeute d’aujourd’hui 81 ans, est cause de stress, de souffrance à la fois physique et mentale, rend les gens malades et dépressifs, quand il ne conduit pas à la guerre et à la mort. Les personnes qui sont honnêtes, à l’inverse, auraient davantage confiance en elles, auraient des relations plus étroites et plus authentiques avec les gens et accéderaient au bonheur. Thèse audacieuse, me disais-je. Mais j’étais prêt à lui donner une chance.

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Je mens depuis que je sais penser – parce que tous les autres mentent aussi continuellement et parce que, dans cette société, on n’a pas d’autre choix que de mentir, comme les autres. Il faut dire que l’honnêteté est souvent un handicap lorsqu’il s’agit d’être poli, gentil, modeste, d’éviter de froisser l’autre, sans compter qu’on veut toujours plaire.

Il s’agit donc d’abord de déterminer d’où vient le mensonge. Au téléphone, j’assure à ma mère que je vais bien alors que j’ai le moral dans les chaussettes, mais je n’ai pas envie de lui parler de mes problèmes. À mon anniversaire, je reçois de ma compagne une planche à découper et fais mine de m’en réjouir alors que j’en possède déjà plusieurs. À quoi s’ajoutent toutes ces pensées que je garde tout simplement pour moi : besoins, déconvenues, compliments, insultes.

Mauvaise conscience

Le grand maître de l’honnêteté radicale, Brad Blanton, prodigue sa pensée lui-même – une heure sur Skype en sa compagnie coûte 500 dollars [470 euros] – mais il a aussi transmis son savoir entre-temps à une ribambelle de formateurs et de formatrices qui organisent des ateliers aux États-Unis et en Europe. Dont beaucoup en Allemagne. L’une d’entre eux se nomme Anna Haas. Elle craint que je me sois fait une fausse idée de l’honnêteté radicale. Malgré tout – à moins que ce n’en soit justement la raison –, elle accepte de me donner un petit cours accéléré sur Zoom.

Si l’être humain n’est pas sincère, c’est parce qu’il veut qu’on l’aime, m’explique-t-elle. Or le fait d’être malhonnête par politesse nous met dans des situations embarrassantes qui nous stressent, voire nous rendent malades. Mieux vaut tout déballer plutôt que de tout garder en soi. Et exprimer les inquiétudes qui nous rongent : “J’ai peur que tu ne m’aimes plus si je te dis ça maintenant, mais…” Puis écouter comment l’autre prend la chose : “Cela permet de résoudre le conflit, analyse Anna Haas, plutôt que de se retrouver dans une impasse, sans issue.”

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Elle me demande ensuite si je me trouve justement dans une impasse en ce moment. Je réfléchis un instant, puis je me dis : j’ai bien cet ami, que j’appelle ici Benni, avec qui j’ai fait des tas de choses pendant mes études, mais qui ne fait pas partie de mon cercle d’amis proches. Depuis la pandémie, je l’ai perdu de vue. Depuis, j’ai mauvaise conscience, parce que j’ai l’impression que c’était surtout lui qui m’appelait et que je trouvais souvent des excuses. Comme j’ai mauvaise conscience, je suis mal à l’idée de le revoir. “Est-ce que tu ne voudrais pas t’en ouvrir à Benni ?” demande Anna Haas, qui estime que ce serait l’occasion d’échanger avec lui en toute franchise.

Passionnant dialogue

“L’honnêteté radicale, ce n’est pas asséner à tout prix la vérité à tout le monde, sans qu’on nous ait rien demandé”, assure Anna. Le cœur du concept, c’est de formuler tout haut ce qu’on perçoit avec ses sens et en son for intérieur, et de le distinguer clairement de l’interprétation qu’on en fait, et sans passer par les filtres habituels : Est-ce que je peux dire ça ? Qu’est-ce que les autres vont penser ? Qu’est-ce qu’ils veulent que je dise ? On va exprimer par exemple son ennui, son dégoût, son plaisir, sa faim, sa honte, sa colère, ses remords ou son excitation, sans juger directement ni édulcorer les choses par mesure de précaution.

Et oui, souvent, ça déconcerte et ça met mal à l’aise, concède Anna Haas. Mais on apprend à vaincre ses réticences, parce que l’expérience nous apprend que la réaction dont on avait peur n’a pas lieu dans la plupart des cas, mais prend au contraire la forme d’un passionnant dialogue. On obtient d’ailleurs plus souvent ce qu’on veut quand on le demande, et l’on est aussi moins stressé, puisque les conflits se règlent et que l’on n’a plus à ressasser les mêmes pensées pendant des semaines.

Non, maman, je ne viens pas te voir

J’ai rendez-vous avec Benni dans un bar. Pendant des mois, je n’ai pas eu de temps à lui consacrer. Aujourd’hui, j’ai tout juste le temps de le voir en coup de vent, entre deux rendez-vous. Tout se passe comme d’habitude : un échange familier, intéressant, sympa. Je n’arrête pas de me dire : “C’est le moment, je me lance !” Mais ce n’est déjà plus le bon moment, je regarde son visage, je ne veux pas le blesser, le déconcerter ou le mettre à mal à l’aise.

Ma quête d’honnêteté radicale commence donc par un échec. Je ne veux pas en rester là dans les jours qui viennent. Quand ma mère me demande si je viens la voir à Pâques, je laisse ma mauvaise conscience de côté et je lui dis que je préfère rester à Berlin, parce que je n’ai pas trop envie de bouger. Ma mère s’en attriste mais, de mon côté, je me sens soulagé en regardant mon emploi du temps.

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Avec ma compagne, je dis plus directement ce que je veux et je réponds notamment à la question de savoir si je trouve telle ou telle fille attirante avec une honnêteté inhabituelle. Il s’ensuit de longues discussions entre nous, et parfois des larmes. Mais, au moins, je me sens libéré – et nous finissons toujours par nous retrouver.

Un vendredi soir, nous recevons des amis, et j’ai un coup de pompe à la fin du repas. Avant, j’aurais pris sur moi pour ne pas jouer les rabat-joie. Cette fois, je leur dis que je vais me coucher et je prends congé. De mon lit, je les entends discuter, ça fait un peu bizarre, mais je ne tarde pas à m’endormir.

Amitié peu conventionnelle

Malgré ces petites victoires, je ne parviens pas à me défaire de l’impression de ne pas être suffisamment honnête. Je prends peu à peu conscience de toutes ces situations du quotidien où je n’y parviens pas. Quand je reste au téléphone avec quelqu’un qui m’agace au lieu de couper court. Quand je dis oui et que je pense non. Et il se passe l’inverse de ce qu’est censé procurer l’honnêteté radicale : je suis de plus en plus stressé.

Tout à coup, je comprends : en fait, l’honnêteté radicale n’est qu’une des solutions qu’on se voit proposer dans cette société capitaliste où les gens cherchent l’épanouissement dans le yoga, le jeûne intermittent, les morning routines et le coaching. Beaucoup de gens gagnent de l’argent en proposant à d’autres de prétendues solutions à leurs problèmes. Comme beaucoup, je ressens aussi une pression pour optimiser la personne que je suis. Faire plus de sport, réussir tout ce que j’entreprends, améliorer mon bilan carbone. Et, surtout, je dois désormais m’appliquer à être toujours honnête.

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Quelques semaines après cet essuyage de plâtres, j’ai un nouveau rendez-vous avec Benni. Quand on se retrouve avec nos bières devant un Späti [épicerie de nuit] de Berlin, je guette le bon moment pour être honnête, j’ai le cœur qui bat, je rougis, j’ai les mains moites. Et puis je le coupe. “J’ai souvent mauvaise conscience en pensant à toi, lui dis-je en le regardant dans les yeux, parce que j’ai l’impression que c’est surtout toi qui prends contact et que je ne fais pas assez d’efforts pour entretenir notre amitié, je m’aperçois que je n’ai pas beaucoup de temps à te consacrer.”

Il a l’air surpris. “C’est marrant, répond-il, j’avais plutôt l’impression que c’était moi qui ne cherchais pas assez le contact.” On éclate de rire, on parle de cette amitié peu conventionnelle et on convient tous les deux que la situation nous va bien comme elle est. En le quittant, je me sens libéré. Dès le week-end suivant, j’écris à Benni : “Ça te dirait de faire un truc ce week-end ?” – et, cette fois, je suis parfaitement honnête.