En direct Dimanche 2 Août 2026
Actualités

Fils-Aimé met la République en vente

Par Yves Pierre, politologue Deux dates, un seul verdict. Le 2 juin 2026, puis le 2 juillet suivant, le gouvernement du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a signé un décret électoral qui fixe, pour un alignement national de candidatures, des frais d’enregistrement pouvant atteindre un mill

Fils-Aimé met la République en vente
HaitiCreoleRadio.com

2 août 2026
Fils-Aimé met la République en vente
Actualités Opinions Politique

Fils-Aimé met la République en vente

  • by Rezo Nodwes
  • 1 août 2026
  • 0 Comments

Par Yves Pierre, politologue

Deux dates, un seul verdict. Le 2 juin 2026, puis le 2 juillet suivant, le gouvernement du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a signé un décret électoral qui fixe, pour un alignement national de candidatures, des frais d’enregistrement pouvant atteindre un million de dollars américains. Présenté comme une mesure de rationalisation d’un paysage partisan jugé trop fragmenté, ce texte mérite d’être examiné pour ce qu’il produit réellement, au-delà de l’intention affichée par ses auteurs.

Ce n’est pas une mesure technique. C’est un prix d’entrée à la citoyenneté politique, et ce prix, à lui seul, redessine les contours de qui peut prétendre représenter le peuple haïtien.

La Constitution de 1987 n’est pas un texte neutre parmi d’autres. Elle est née du mouvement démocratique de 1986, en rupture assumée avec des décennies d’exclusion politique organisée. Ses articles fondateurs, la souveraineté résidant dans l’universalité des citoyens, l’égalité de tous devant la loi, le droit de participer à la vie politique sans discrimination, traduisaient une ambition précise : que la légitimité politique découle de l’adhésion populaire et non de la position sociale ou de la fortune.

Un dispositif où la capacité à payer devient condition d’accès à la compétition électorale contredit ce principe, sans avoir besoin de l’abroger formellement. Il suffit de le rendre inapplicable à qui n’a pas les moyens. C’est précisément l’effet, qu’il soit recherché ou non, du décret de juin-juillet 2026 : la loi reste inchangée dans sa lettre, mais son application concrète trie déjà les citoyens selon leur compte en banque avant même le premier bulletin de vote.

Des coalitions de circonstance plutôt que des projets de société

Le texte prévoit des rabais substantiels pour les grandes coalitions. Sur le papier, l’intention paraît raisonnable : encourager le regroupement d’un paysage partisan émietté. Dans les faits, elle produit un tout autre résultat. Des formations sans convergence idéologique s’assemblent non pour gouverner ensemble, mais pour diviser une facture d’entrée devenue, pour beaucoup, hors de portée en solitaire.

Le résultat est visible : des alliances d’opportunité, formées autour d’un calcul comptable plutôt que d’un accord de fond. Une fois l’enregistrement obtenu, rien ne garantit que ces coalitions survivent à l’épreuve du pouvoir, faute d’avoir jamais été fondées sur un projet commun. Les électeurs, eux, se retrouvent face à des regroupements dont la cohérence tient davantage à la répartition des frais qu’à une vision partagée de l’avenir du pays. La souveraineté populaire, que la Constitution voulait pourtant protéger, s’en trouve affaiblie dans son exercice le plus élémentaire : le choix éclairé.

Ce mécanisme mérite d’être vu pour ce qu’il est : une extension d’une logique de captation qui, historiquement, s’exerçait sur l’appareil d’État une fois celui-ci conquis par la voie électorale ou autre. Avec ce décret, cette logique s’exerce désormais en amont, sur la compétition elle-même. L’espace public, censé rester ouvert au débat d’idées, se transforme en marché dont l’accès se négocie en dollars plutôt qu’en programmes.

Ce déplacement n’est pas anodin. Il signifie que la capture des institutions ne commence plus après l’élection, mais avant elle, dès le moment où un citoyen ou un mouvement décide de se porter candidat. La barrière n’est plus seulement celle du scrutin ; elle est celle de l’inscription.

Les premiers exclus de cette architecture sont prévisibles. Les mouvements paysans, les organisations syndicales, les structures de jeunesse enracinées localement, tous ceux qui portent une expérience du terrain sans disposer d’une fortune personnelle ni de bailleurs puissants, se retrouvent écartés d’une compétition à laquelle ils n’ont, de fait, plus accès. Ce n’est pas leur légitimité qui est en cause, ni leur capacité à porter un projet pour le pays. C’est simplement leur compte en banque qui décide à leur place.

La diaspora haïtienne, déjà confrontée à des obstacles substantiels dans l’exercice de ses droits politiques, retrouve ici, sous un autre biais, un verdict similaire. Ceux qui soutiennent le pays depuis l’extérieur, par les transferts, par l’investissement, par l’engagement civique à distance, se voient une fois de plus rappeler que leur participation directe à la vie politique nationale reste conditionnée, cette fois par le prisme du financement plutôt que par celui de la résidence.

Article précédent Festival des Grottes de Dondon | Ti Nès Salvant à l’Auberge … Article suivant Au Cambodge, malgré sept mois sans combat, les vies boulever…

Commentaires (0)

Laisser un commentaire

0 / 2000 caractères

Aucun commentaire. Soyez le premier !