L’économiste Albert Hirschman [1915-2012] aurait bien ri des « arguments d’inanité » que suscite la proposition d’annuler la part de dette publique détenue par la banque centrale. « Illusoire », « stupide », « fantaisiste », « inutile », « dangereuse »… Le registre de la « rhétorique réactionnaire », que l’économiste avait analysée dans un essai publié chez Fayard, en 1991, [Deux siècles de rhétoriques réactionnaires] est grand ouvert.
Bien sûr, cette proposition ne résoudra pas, à elle seule, l’épineuse équation des finances publiques, et ses partisans le savent. Cependant, par-delà sa récupération par Jean-Luc Mélenchon et son mouvement, La France insoumise, il faut lui reconnaître trois mérites – pédagogique, dialectique, heuristique – qui en font un outil très utile pour repenser le cadre des finances publiques et des banques centrales.
Premier mérite : ladite proposition oblige à répondre à des questions trop souvent ignorées dans le cadre du débat démocratique. Comment les Etats se financent-ils ? Pourquoi le font-ils sur les marchés plutôt qu’auprès de leur banque centrale ?
Depuis l’entrée en vigueur du traité de Maastricht, en 1993, le financement monétaire des Etats est interdit, au motif qu’il serait inflationniste. Les Etats empruntent donc sur les marchés, sous la pression constante des investisseurs, et « roulent » leur dette, remboursant les anciens emprunts par de nouveaux, au détriment de l’investissement. Cependant, depuis la crise financière de 2007-2008 jusqu’à la fin de la crise sanitaire, les banques centrales de l’Eurosystème (Banque de France, Bundesbank etc.) sont devenues créancières des Etats, jusqu’à un tiers de l’encours des dettes en 2022.
Or, une banque centrale n’est pas un créancier comme les autres. Patiente, elle conserve ses titres et ne les revend pas à la moindre incertitude. La part de dette qu’elle détient est de ce fait à l’abri et favorise un taux d’intérêt plus bas sur le marché. La banque centrale n’a pas la contrainte budgétaire d’un créancier ordinaire ; elle finance ses achats en créant de la monnaie centrale, et rien n’oblige l’Etat actionnaire à la recapitaliser.
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